UNE SAINTE DE SIX ANS

_Baber-Mahal, Katmandou, 26 juin 1922._--Nous étions plongés dans un

calme profond lorsque soudain Joseph se précipite, annonçant l’arrivée

des jeunes princes! Les voilà tous deux, escortés du Capitaine, ils

viennent s’entendre avec nous pour des leçons de français. Depuis

longtemps nous les avions proposées, mais il a fallu voir, attendre, et

sans doute tout serait resté à l’état de vague projet si le jeune

Shankar, mon petit-fils, ne les avait impérieusement réclamées. Nous

proposons de commencer sur-le-champ; approbation de la jeunesse, mais

mardi est un jour de mauvais augure, on n’entreprend rien le mardi, ce

sera donc pour le lendemain mercredi avant les leçons de la journée. A

sept heures nous les voyons arriver en cortège à cheval, les saïs

courant à côté de chaque cavalier, et par derrière, six ou huit

domestiques portant les cahiers et les livres, et, sur l’épaule d’un

d’entre eux, le fameux parasol à manche d’argent; d’ailleurs il pleut à

verse.

Le lendemain, deux élèves de plus, les fils de notre propriétaire, le

général Baber, et nous voilà enseignant tout le panthéon brahmanique:

Vishnou, Shankar, Mrigendra, Brahma. Un véritable succès.

* * * * *

_Baber-Mahal, Katmandou, 2 juillet 1922._--Les pluies! Nous en

connaissons maintenant toutes les variétés, du crachin à la cataracte.

Mais le pire commence après, quand il s’agit d’évaporer: pas un souffle

d’air au fond de cette vallée enclose dans ses montagnes, nous vivons

dans un hammam. Aussi la promenade du soir en voiture, lorsqu’elle est

possible, semble-t-elle délicieuse, quoique peu variée: quand on a été à

Balaji donner à manger aux poissons, ou à Syambhounath, regarder du bas

des 323 marches les bouddhas de pierre, les singes bondissants, et le

temple blanc et or qui fait dans la vallée, sur le vert sombre des

forêts, un si charmant effet, on peut aller ensuite à Pasoupati ou un

peu plus loin au pèlerinage sacro-saint de Guhyesvari, et puis la série

recommence.

Les routes sont par endroits des marécages. Nous nous sommes trouvés

mardi devant un petit effondrement, les eaux ayant creusé sous le chemin

un véritable tunnel laissant un pont de terre si mince qu’il a fallu

dételer les chevaux, enlever le timon, jeter des planches et faire

passer la voiture le cœur un peu battant.

Le lendemain, nous étions à Pasoupati: en descendant de voiture pour

aller à la Bagmati, nous entendons une sorte de mélopée prononcée d’une

forte voix, nous avançons curieusement. Du pont nous voyons, en haut de

ces degrés consacrés, sanctifiés, qui descendent à la rivière et où nous

ne pouvons poser le pied, une petite fille de six ans environ, véritable

petite enfant; accroupie, elle balançait son petit buste d’avant en

arrière, son bras et la main mignonne lancés chaque fois en un geste

impératif de commandement et d’adoration, elle récitait l’interminable

litanie des dieux et des déesses: Victoire à Pasoupati, Victoire à

Ganésa, etc... Cela découlait de sa petite bouche sans interruption,

sans un recommencement. Quels yogis ont successivement farci cette

petite cervelle de ce fatras? Nous nous sommes longuement arrêtés, émus

devant une si singulière enfance; la demi-roupie que nous lui avons fait

porter, elle l’a prise sans s’interrompre, sans même la regarder. Les

gens qui nous suivaient nous ont dit que, sans famille, elle vivait sur

les bords de la rivière, nourrie et habillée comme les autres pauvres

pèlerins, par les donations du Maharaja, et que son temps se passait à

prier et à méditer, en attendant sans doute le moment de revêtir la robe

ocre des femmes sannyasi. Alors, son bol à aumônes à la main, la tête

rasée, la poitrine et les poignets couverts de chapelets de bois,

infatigablement, jusqu’à la mort, elle arpentera les routes de l’Inde,

de pèlerinage en pèlerinage. Cependant, autour d’elle la nature, les

bêtes et les gens déroulent la chaîne incessante de leurs jeux, chacun y

est pris, acteur et spectateur tout ensemble. Pour être à ce point

possédé du divin, à six ans, il faut, je crois bien, être né dans

l’Inde.

Vendredi nous avons été faire un petit tour dans Katmandou. Sur les

indications de S., Prabodh, qui, lui, peut entrer dans les temples, va

chaque matin les étudier l’un après l’autre, aidé par les explications

du prêtre qu’un petit pourboire rend facilement complaisant. En chemin

il avait relevé une vieille inscription que le grand patron devait

revoir. Il faisait un temps charmant, les nuages étaient légers, la

montagne toute bleue, les jardins et les champs d’un vert éclatant;

c’est le moment où l’arbre asoka fleurit en énormes bouquets, où les

fleurs du champak embaument l’air; les rues lavées et rincées par ces

pluies diluviennes sont presque propres. Un cortège formidable nous

entoure, nous accompagne jusqu’à la pierre vénérable qu’il s’agit

d’examiner. Décidément non, ce n’est pas de l’écriture goupta,

l’écriture des inscriptions entre le IVe et le VIIIe siècle, c’est du

vieux névar, du Xe ou du XIe siècle: leçon du maître à l’élève devant la

foule émerveillée. Un bonhomme, ravi d’entendre ce sahib parler

sanscrit, propose de lui envoyer ses manuscrits à l’examen. Comment

donc! Nous ne sommes venus de Paris que pour cela.

Nous sommes rentrés sans puces et sans eau, en faisant le tour du Toundi

Khel, qui est bien le plus joli endroit qu’on puisse rêver; l’herbe y a

poussé verte et drue, on y a une vue charmante sur les alentours et même

sur les hautes cimes, quand le ciel est clair. Là se montrent, se

rencontrent les cavaliers sur les beaux petits chevaux à longues queues

et longues crinières, les voitures des élégantes et, presque chaque

soir, le Maharaja va y faire son petit tour. Nous l’y avions rencontré

la semaine passée; ses quatre chevaux avaient bien voulu se mettre au

pas des deux nôtres; de voiture à voiture nous avions gentiment bavardé.

On ne peut s’empêcher d’aimer cet homme si fort et si bon, si soucieux

de bien faire; il est généralement adoré. Cependant, il y aurait, même

ici, des esprits remuants, chagrins; les plus imprudents, les mieux

connus ont mis la frontière entre eux et ce gouvernement qu’ils rêvent

de renverser; ils vivent généralement à Bénarès d’où ils envoient leurs

pamphlets, leurs brochures, leurs programmes; quelques-uns ont été

emprisonnés ces temps derniers. Il y a d’autres mécontents, par exemple

cet étudiant qui, ayant épousé une Musulmane, s’est vu interdire le

chemin du retour. Il s’est, dit-on, réfugié en Afghanistan, a été du

nombre des jeunes gens envoyés par l’émir à Berlin et serait maintenant

à Caboul, un des fondateurs de l’Université. Quelles transformations les

prochaines années apporteront-elles dans ces petits pays si rebelles

jusqu’ici à toute influence occidentale? Ceux qui pourront y venir ou y

revenir, y verront bien des changements, ne serait-ce, ici, que la belle

route solidement empierrée qui mènera, en 1925, de Raksaul à Bhimphedi,

au pied de la montagne, en quelques heures. Les heureux voyageurs de ces

temps prochains ne sauront pas assez remercier les dieux et le Maharaja

Chander Sham Shere.

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Dans l'Inde (de Ceylan au Népal) · 第 25 / 44 题