JUIFS DE CALCUTTA

_Barauni Junction, 20 mars 1922._--Ces derniers jours à Calcutta ont été

assez bousculés: courses au bazar, dans les magasins, rendez-vous,

visites, dîners. Mais commençons par le commencement: jeudi soir, le

banquet des Juifs de Calcutta. La communauté juive de Calcutta pourrait

tout aussi bien être celle de Bagdad ou de Salonique, voire même de

Londres ou de Paris. Les hommes sont généralement dans les affaires, les

femmes s’habillent du mieux qu’elles peuvent, modèles de Vienne ou de

Paris, et on y entend prononcer les mêmes discours, formuler les mêmes

aspirations, exposer les mêmes programmes qui peuvent se résumer en deux

mots: éducation, écoles.

Je n’avais pas rendu justice, ce matin, à leur effort; ces deux mille

Juifs soutiennent deux écoles, filles et garçons, et un hôpital, sans

compter les œuvres de petite importance. Ils y ont été à peu près

forcés; les écoles européennes (chrétiennes) de Calcutta, pour se

défendre contre l’envahissement des élèves asiatiques, n’en reçoivent

que quinze pour cent de leur nombre total, et leur font payer double

prix.

Et les Juifs, d’où qu’ils viennent, sont classés comme asiatiques.

J’étais assise à côté du Président, chauve comme un œuf, descendant de

Juifs expulsés d’Espagne; le secrétaire est né en Australie; une partie

vient de Bagdad, ou d’autres coins d’Asie Mineure, et tout le Levant a

fourni son contingent. Pauvre troupeau qui n’a jamais pu se fixer,

presque toujours étranger au milieu où il peut s’établir, que ce soit

ici ou dans un plus proche Orient, éternels colons en des contrées où

ils ne peuvent s’adapter, où on ne veut pas d’eux, jusqu’au jour où,

atteignant nos pays, ils y trouvent enfin tout ce qu’ils désirent, et

pour commencer une civilisation ouverte à tous. Que je plains ces hommes

en quête d’une patrie!

S. a été visiter, le lendemain, l’école de filles et l’hôpital. Les

enfants sont habillées deux fois par an de vêtements et de chaussures

neuves, elles ne vont pas nu-pieds, on leur donne un bon repas par jour.

Dans un pays où plus de la moitié de la population--quatre-vingt-dix

pour cent, dit Tagore--n’a pas un vrai repas par an, le bienfait est

grand. A l’instar des autres écoliers de l’Inde, elles apprennent

l’histoire... anglaise; on leur enseignait, ce jour-là, le nom des

enfants de Henry VII. J’espère que celui des femmes d’Henry VIII les

amusera davantage. A côté de cela un enseignement d’hébreu. Mais où ces

enfants iront-elles vivre?

* * * * *

_Vendredi, 17._--Andrews est arrivé à Jorasanko. Il revient d’une longue

tournée tout au travers du réseau en grève et ses nouvelles et ses

prévisions sont plutôt sombres; il annonce une extension de la grève et,

quelque jour, de bons troubles. Le procès de Gandhi touche à sa fin, sa

condamnation sûre ne fera qu’aggraver un mécontentement qui va croissant

et que tout alimente. Bref, en l’état présent des choses, Tagore ne

peut, ne doit pas partir; il ne peut s’exposer à se trouver enfermé pour

quelques semaines au Népal, il ne peut pas être absent si le pays, privé

de son chef, se tourne vers lui, lui demandant appui, conseil,

direction. Et évidemment il a tellement raison que nous ne pouvons que

l’approuver.

Nous ne partirons donc que trois: S., moi et le jeune Bagchi, maître de

conférences à l’Université, mais que le Chancelier a envoyé à

Santiniketan suivre les cours, à qui il paie le voyage au Népal, qu’il

enverra comme boursier à Paris.

Nous avons donné rendez-vous à M. Laronce pour le soir au restaurant

italien: musique, femmes décolletées, très flirt, whisky et soda; il y a

longtemps que nous n’avions vu tout cela et cela n’est pas amusant. Ce

monde anglais semble bien tranquille; en fait rien de particulièrement

violent ne se passe. Mais c’est comme une machine qui lentement se

détraque, et la question se pose: la machine, est-ce l’Inde ou l’Empire

Britannique?

Nous avons dit adieu samedi au poète, à Pratima; Andrews nous a conduits

à la gare. Le train part ce soir. La condamnation de Gandhi n’est pas

encore connue, et puis, ce peuple aux réactions lentes suivra peut-être

les enseignements de son chef, ennemi de la violence; cela répond

tellement à son tempérament! Les compartiments sont combles comme ceux

du Métro le soir à six heures; cependant personne ne nous dérange dans

le wagon de première où nous sommes seuls--le droit du Sahib! Et nous

roulons lentement avec de longs, très longs arrêts: six heures hier à un

embranchement; nous les avons passées comme tout le monde assis devant

notre wagon sur nos sacs, car il faisait chaud: 38° environ à trois

heures. Ce matin, nous attendons le train qui nous permettra de

continuer et je vous écris de la salle d’attente des dames à _Barauni

Junction_--les dames, c’est moi et trois beautés avachies et affalées

qui sentent un peu fort, au bout d’une bonne heure de vie commune je

n’ai pas pu encore m’y faire; il y a aussi un petit bébé qui pleure;

tout le monde est couché par terre.

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Dans l'Inde (de Ceylan au Népal) · 第 18 / 44 题