_Santiniketan, 14 mars 1922._--Les jours passent, on attend la grande
fête du printemps, le Holi, sorte de carnaval que, du Nord au Sud de
l’Inde, on célèbre avec passion pendant une quinzaine de jours; on se
jette de la poudre rouge comme chez nous des confettis; l’air est plein
de chansons, de bruits de flûtes et de tambours; les blanchisseurs ne
suffisent pas à teindre en jaune,--du jaune-citron au jaune-rouge,--les
vêtements qu’hommes et femmes porteront ce jour-là. Même les poupards
les plus petits, les à peine nés, ont leur petit habillement de
printemps. La date est celle de la pleine lune du mois de Phalgoun
(notre calendrier n’a rien à faire avec la vie hindoue). Et, quelques
jours à l’avance, il y a un peu partout, chez les élèves comme chez les
maîtres, une légère excitation, l’attente d’une jolie fête; on apprend
de nouveaux chants, on monte des pièces de théâtre; cette année, le
joueur de vina apportera son inestimable concours.
Dès vendredi, alors que les auditeurs du cours de tibétain se
relevaient, la séance terminée, on venait nous chercher pour assister à
la représentation d’un drame bengali joué par les jeunes filles--mes
petites-filles, mais une manquait!--Les hommes étaient exclus,
naturellement. Étaient seuls admis, faveur mélancolique, le poète et
celui qu’on appelle ici Dada mahashay--monsieur Grand père, comme je
suis Didi ma--madame Grand’mère. Peu de lumières: il n’en est guère
besoin par ce clair de lune merveilleux, et, pour figurer le jardin où
deux Ranis se disputent et la forêt où l’enfant d’une d’elles est
envoyé, où Krishna lui apparaît, la haie du jardin des jeunes filles
suffira, palmiers, sâls fleuris au parfum enivrant, buissons embaumés
comme des bouquets de mariées; une saison, une soirée à enflammer
Chérubin. Mais ce n’est ici le pays ni des sérénades sous les balcons,
ni des rencontres dans les allées.
Nous avons eu la visite de la mère et des deux sœurs de Bola, notre
domestique. La visite? Cela veut dire qu’elles ont monté la première
marche de la véranda et qu’elles se sont inclinées si bas que leur front
a touché la seconde. L’horreur de cette humilité, je ne puis m’y
habituer! C’était pour le mariage de la petite fille de onze ans. Elles
venaient demander l’avance d’un mois des gages du frère à cause des
frais. Nous avons vu le soir les invités se rendant à la cérémonie,
tambours, flûtes, cortège des jeunes hommes. Si la famille n’est pas
ruinée comme tant d’autres, et des plus riches, par le prix des fêtes,
c’est qu’elle est trop pauvre pour être ruinée, mais endettée, sans
doute le sera-t-elle pour quelques années. La petite mariée est restée
chez sa mère, elle ira habiter avec son mari lorsqu’elle aura treize ou
quatorze ans. Dans les milieux où l’on peut s’offrir un gendre instruit,
les noces finies il part souvent durant trois ou quatre ans pour
l’Occident, le temps d’achever son instruction, sa préparation; c’est
ainsi que se sont mariés de nombreux jeunes ménages autour de nous.
Ce même vendredi, en souvenir du séjour que fit Gandhi à Santiniketan et
pour bien rappeler son enseignement, il n’y a pas eu, de toute la
journée, service de domestiques; maîtres et élèves ont cuit leur
nourriture, tiré l’eau du puits, etc.
Puis, j’ai été invitée à une grande fête donnée par les dames, pour les
dames, le 12, avant la fête générale du 13. Les messieurs, même les plus
gâtés et les plus respectés, ne sont pas admis. L’émotion était grande
chez Pratima ce jour-là, la réception se faisait chez elle et tout le
monde était activement employé aux préparatifs: derrière sa maison, un
long rectangle de terrain avait été soigneusement aplani; au milieu, la
tente de feuillage et l’escarpolette où Krishna et sa bergère favorite,
Radha, s’assiéront; tout autour, des arceaux décorés de guirlandes et,
par terre, c’était merveille de voir dames et petites filles tracer, du
bout de leur doigt mouillé d’eau de chaux, les dessins de bon augure,
l’alpona, gloire des femmes du Bengale. Sans autre indication que des
grandes lignes tracées, sans reprise, sans retouche, ce sont les dessins
à la fois fantaisistes et géométriques des tapis d’Orient qui naissent
sous ces doigts si tôt exercés.
D’innombrables lampes de terre sont remplies, tout est prêt, les jeunes
filles répètent leurs chants et leurs danses; l’une d’elles, Minou,
brune comme il convient et qui sait jouer de la flûte, sera le divin
berger. Mais, au matin même de la fête, dimanche, la nouvelle arrive de
l’arrestation de Gandhi, tout est suspendu. Les jeunes filles ne veulent
pas plus de ces réjouissances que les étudiants ne veulent entendre
parler de celles du lendemain, et nous voilà devant nos beaux
préparatifs inutiles. La démission de Montagu annonçait clairement
l’événement, mais toutes ces jeunes âmes l’ont vivement ressenti.
Pourquoi le Gouvernement anglais a-t-il pris cette mesure au matin d’une
telle fête? Cela reste difficile à comprendre.
Enfin, ce même dimanche soir, pour que, tout de même, tant de jolies
choses n’aient pas été préparées en vain, on a allumé les petites lampes
de terre au-devant de la tente, les petits enfants ont remplacé sur la
balançoire les amants divins, et le joueur de vina est venu. Quelques
messieurs ont été admis, le concert a commencé.
Il faudrait trouver d’autres mots pour dire des choses si complètement
différentes. Les salles bondées, les figures passionnées, les
applaudissements, les lumières, que nous sommes loin de tout cela! C’est
la veille de la pleine lune, elle se lève, vermeille, le plan du ciel
qu’elle illumine est d’or pâle, le reste d’un bleu léger, tout pénétré
de cette adorable lumière; les étoiles scintillent faiblement comme du
fin fond de l’éther; la lande, grillée et desséchée par le vent brûlant
des après-midis et la chaleur déjà forte, est toute blonde; les chemins,
les foulées, capricieuses lignes rouges, apparaissent plus nettement
qu’en plein jour. Ce vaste plateau nu, cet auditoire accroupi, immobile,
silencieux, cette vina qui parle et qui chante sous les doigts d’un
artiste merveilleux, cette clarté qui baigne choses et gens, qui
pourrait ne pas ressentir la beauté émouvante de pareilles heures? La
mélodie se tait, pas un bruit, pas un mot, à peine un soupir.
Nous n’avons pas eu, le lendemain,--le vrai jour de la fête,--les
cérémonies et les danses qui devaient se dérouler sous les sâls et les
manguiers en fleurs; pas de joie pour l’Inde, cette année, mais, le
soir, au même endroit, les élèves, leur maître de musique Dinou Babou,
le poète ont chanté la pleine lune, le printemps, les thèmes éternels,
et, ce soir, nous avons eu, pour notre dernière soirée, une dernière
séance...
... En arrivant à Calcutta, nous trouvons à la gare M. G., Juif
australien établi ici et qui venait inviter le Président de l’Alliance
Israëlite à un banquet juif orthodoxe. Nous nous y rendrons. Après
Krishna nous retrouverons notre vieux Iaveh. Et, ce matin, en écrivant,
j’écoute une conversation déjà si souvent entendue: écoles, instruction,
Alliance...
Les Juifs sont partout les témoins fidèles de la société où ils vivent,
ceux d’ici, peu nombreux, deux mille à peine à Calcutta, vingt mille à
peu près dans toute l’Inde, laissent Jéhovah être un brave homme. Larges
aumônes pour les pauvres, distribuées par les millionnaires; mais, pour
les œuvres sociales (instruction, apprentissage, assistance réelle aux
femmes, aux malades, aux enfants), peu d’intérêt.
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