_Katmandou, 27 mars 1922._--Nous voilà arrivés, mais c’est toute une
affaire qu’une pareille expédition. J’en suis encore toute éberluée. Les
grèves de chemin de fer ne l’ont pas facilitée: six grands jours de
voyage, du samedi soir 18 au vendredi 24. Nous avons perdu plus de deux
jours. Nous avons ainsi largement pu jouir du quai de la gare de Katcha,
de la salle d’attente de Barauni avec son odeur de chacal, nous avons
dormi tout debout au buffet de Muzzafarpour, et, arrivés en pleine nuit
en gare de Segowlie, nous avons dormi par terre comme des bienheureux.
Quatorze heures à attendre le train qui doit nous mener à Raksaul,
dernière station. Rien naturellement à trouver dans cette capitale; le
chef de gare nous a nourris de son propre curry aux légumes qu’il nous a
envoyé sur des feuilles de bananier, car pour entrer chez lui et toucher
sa vaisselle, _vade retro_!
Enfin, à cinq heures environ, le mardi 21, nous arrivons à Raksaul, et
déjà pendant le trajet l’aspect général du pays est changé; ce n’est pas
l’Inde, si c’est le Teraï anglais; nous avons laissé derrière nous la
terre brûlée et sèche où poussent les palmiers, nous traversons une
large plaine cultivée, des éléphants dans les champs et de l’eau
partout, ruisseaux, étangs, beaux étangs profonds qui n’ont rien de
commun avec ceux qui se dessèchent si rapidement, en ce moment même,
plus au sud, comme celui de Pouri par exemple, que le médecin anglais du
Bihar priait instamment de ne pas faire nettoyer avant le pèlerinage
d’été, ses eaux vertes et visqueuses étant si chargées de toxines que
les germes du choléra n’y peuvent pas vivre.
A la gare de Raksaul nous trouvons les officiers gourkhas envoyés pour
nous recevoir, deux palkis (palanquins), quatre éléphants. Il s’agit
d’aller au bangalow anglais, à un mille de là; la soirée est belle, une
petite promenade serait délicieuse; inutile même d’y penser; je me
fourre dans un palki, S. dans l’autre, Bagchi et Joseph escaladent les
éléphants.
Ces palanquins sont de lourdes, très lourdes boîtes s’ouvrant de côté
par des portes à glissière et que supportent deux lourdes perches;
quatre hommes y sont attelés, quatre autres suivent pour les relayer. En
arrivant, avant toutes choses, il faut régler notre expédition; on nous
explique que le Maharaja a envoyé les deux palkis pour que «Nos
Honneurs» puissent voyager moins péniblement pendant les heures de
grosse chaleur. Son Honneur Memsahib, assise sous la véranda devant la
table préparée pour le thé, écoute sans rien dire; c’est un vieux dur à
cuire qui a sué et soufflé sur tant de routes! Celles du Téraï ne
l’effraient pas, celles du Népal non plus--elle ne les connaissait
pas!--et elle est parfaitement résolue à ne pas être portée tant qu’elle
pourra l’éviter; c’est un esprit faussé par une double tradition, les
Prophètes et les Droits de l’Homme. Joseph qui a reçu une éducation plus
saine se prélassera toute la journée du surlendemain dans le palki
dédaigné.
Que cette halte à Raksaul nous a semblé douce! Le lendemain matin à
quatre heures et demie nous étions prêts pour le départ, le peuple des
coolies accroupi dans le jardin, les éléphants en ligne; un d’eux est
déjà parti hier au soir avec les bagages; nous pensions n’emporter que
de sommaires baluchons, mais la faveur d’un grand prince ne permet pas
ces arrangements de petites gens et toutes nos malles ont été expédiées.
Le plus gros éléphant, une belle frange peinte en noir sur le front, est
pour nous; un autre porte Joseph, nos sacs, nos provisions, notre
couchage; le troisième, tout jeune, tout folâtre, est pour Bagchi.
Et nous nous hissons sur la grosse bête, opération compliquée: on la
fait s’accroupir, une échelle, deux pas sur la croupe, une enjambée et
nous voilà dans le howdah, spécialement préparé pour nous. C’est une
sorte de boîte ou de palanquin sans couvercle, excellent pour les gens
d’ici qui s’asseyent sur leurs pieds, mais où, pendant un jour et demi,
nous avons cherché sans la trouver une place pour nos jambes. Les palkis
vides suivent par derrière avec nos trente-quatre coolies, et, fermant
la marche, le sous-officier sur son petit cheval de montagne.
Il fait encore nuit. Orion avec son cortège est déjà couché, la Grande
Ourse culmine presque, et la lune décroissante qui semblait un bateau
dans le ciel de Calcutta s’est redressée et dessine de nouveau le C que
nous connaissons. Nous traversons le petit canal qui marque la
frontière, caravane imposante qui aurait du succès au Châtelet. Les
lourdes bêtes avancent lentement, deux milles à l’heure, et l’on ressent
rudement, malgré le howdah, chacun de leurs pas.
La route est bonne; presque partout les ponts enjambent les dépressions
où coulent et stagnent les eaux, mais nos éléphants dédaignent ces
innovations, ils aiment bien mieux passer à pied: ils boivent,
s’aspergent, folâtrent, s’enveloppant d’une vapeur d’eau où le soleil
fait jouer ses arcs-en-ciel. Car le soleil est là, en dépit d’un
brouillard épais il nous cuira tout à l’heure.
La route passe à travers une petite ville qui semble faite de palais,
Birganj; puis ce sont les champs cultivés, des carcasses de buffles, une
vache à peine morte dont un corbeau déjà mange les yeux, des vautours,
un chacal qui détale; ce n’est pas ainsi qu’on se représente la terre
bénie des grandes chasses et cependant nous sommes dans la patrie
d’élection des grands fauves. Le brouillard reste aussi épais, nous
allons vers les plus hautes montagnes du monde, mais notre horizon borné
par ces vapeurs ne nous laisse rien entrevoir; on va, dodelinant dans
cette chaleur moite, dans la poussière.
La route est très vivante, mais décidément nous sommes hors de l’Inde;
les gens que nous croisons, faces plates, yeux un peu bridés, sourires
largement épanouis, massifs, robustes, sont déjà de l’Asie centrale. Des
sannyasis, sadhous, yogis, infatigables pèlerins descendant de
l’Himalaya, la retraite préférée des saints, s’en vont vers le sud avec
tout leur mobilier: un pot de cuivre, un petit tapis fait d’une peau de
panthère et aussi un parapluie, un des ustensiles que le monde semble
avoir le plus généralement adopté.
Vie étrange que celle de ces sages errants; dans le nombre beaucoup de
faiseurs, mais aussi beaucoup de vrais saints. Tagore nous contait que
pendant la Mutiny (en 57, je crois?) les Anglais les suspectaient tous,
les poursuivaient comme espions, les tuaient à leur fantaisie; un jour
l’un d’eux, les yeux fermés, assis sous un arbre, était anéanti dans sa
méditation; un soldat passe et le transperce d’un coup de baïonnette; il
ouvre faiblement les yeux et murmure: «Tu es venu enfin!»
Ce n’est qu’à midi environ que, dans la poussière de la route,
apparaissent les premiers cailloux; nous n’en avions pas vu encore dans
cette énorme vallée du Gange, suivie de ce large Téraï. La montagne sans
doute n’est pas loin, et en effet une heure après, sol rose, frondaisons
blondes, les premiers contreforts nous apparaissent et c’est là que nous
prenons notre lunch.
Le village de Bitchako où le bangalow est construit est très sale; on
n’a pas idée des loques dont les enfants sont couverts; le costume est
assez joli: larges pantalons serrés aux mollets, tuniques attachant de
côté par des cordons, fendues sur les hanches; quelques petites filles
ainsi vêtues sont délicieuses. Le sari, le plus beau costume du monde
sûrement, le sari a disparu; les femmes portent de courtes vestes, une
sorte de jupe formant en avant une masse de plis remontés entre les
tours d’une large ceinture blanche où elle apparaît en gros tampon;
c’est assez laid. Les cheveux sont ramenés sur le sommet de la tête et
nattés ou tordus en longs boudins très raides; des colliers sans nombre,
perles de toutes couleurs et parfois le corail, si cher aux Tibétains;
les oreilles sont bordées de clous dorés ou percées au milieu d’une
grosse fleur de métal, un gros disque pendant au lobe.
Rien de tout cela n’est beau, mais l’expression de ces gens est
extrêmement plaisante, très franche, gaie, pour tout dire: libre. On
comprend mieux ici ce qu’est la contrainte qui pèse sur les Hindous, les
contraintes devrais-je dire, celle de leur extraordinaire organisation
sociale, qui met dans la poussière, sans métaphore, le front des basses
castes, et celle aussi qu’une domination étrangère impose à tous. Plus
d’humilité ici, et aussi plus une main tendue; la mendicité abjecte de
l’Inde a disparu depuis Raksaul.
La forêt où nous sommes engagés depuis onze heures environ, sous-bois
grillés, taillis peu épais, devient peu à peu splendide; ce n’est pas
tant la beauté des arbres énormes que l’extraordinaire puissance de la
végétation: arbres, arbustes, tout est réuni, lié, couvert par un rideau
de lianes qui pendent des arbres comme des chevelures, s’étendent comme
des manteaux, lancent d’un tronc à l’autre leurs escarpolettes; la
plante légère, en devenant branche ou tronc, ne perd pas son mol
enroulement, elle se durcit et se fait vrille énorme ou colonne torse;
on ne peut rien séparer dans cette folie de création où la nature donne
tout et n’arrive jamais à l’épuisement. Des troupes de singes se
balancent et les branches semblent se les renvoyer, en se jouant, comme
des balles. Le rhododendron est ici un arbre couvert de fleurs
éclatantes; une liane à grosses fleurs blanches escalade les plus hautes
futaies. Et cependant ce n’est pas le grand moment de la forêt
himalayenne; la sécheresse, redoutable cette année dans l’Inde, s’y fait
également sentir, mais le printemps doit être ici une véritable féerie.
Nous sommes arrivés à la nuit à l’étape, le bangalow de Chourya. Un
domestique dresse la table, essuyant soigneusement--avec quel bout de
papier!--assiettes et couverts. Et c’est dans nos timbales que nous
boirons notre chocolat, un chocolat très européen conservé depuis des
mois pour ce voyage et combien apprécié! Le petit éléphant de Bagchi a
décidément refusé de le porter pendant la dernière partie du chemin;
impossible de le décider à marcher; il avait faim, il avait chaud et ne
voulait plus rien savoir.
Le lendemain, à cinq heures, nous partions à pied avant la caravane et
ce n’est qu’à sept heures que nous sommes remontés sur notre bête.
Est-ce décidément plus fatigant que le char à buffles? Je crois que oui;
en arrivant à Bhimpedi, notre dernière étape avant de prendre les
porteurs, j’étais si fatiguée que je ne pouvais plus remuer pied ni
patte. Mais c’est le lendemain seulement, au matin, que nous avons su ce
qu’était vraiment ce voyage.
Le Maharaja nous avait envoyé, au lieu des palkis, intransportables en
montagne, ce qu’on appelle ici des dandis; ce sont généralement des
espèces de petits fauteuils; mais ce qu’il nous a destiné est beaucoup
plus imposant, sortes de traîneaux sans roues, capote contre le soleil,
tapis, rembourrages, etc...; si c’est plus lourd, cela ne compte pas
pour celui qui est dans la voiture, personnage distingué qui prouve son
importance en ignorant le travail des hommes. Et le travail des hommes
ici! qui pourra le décrire?
Nous montons chacun dans notre dandi, au pied de la pente; il s’agit
d’arriver au fort de Sissagari dont la muraille apparaît à 1.200 mètres
au-dessus de nous. On ignore ici les voies obliques; cette pente de
1.200 mètres, les hommes la montent droit devant eux, à pic; je n’ai
compté que dix courts lacets et deux très courts bouts de route à peu
près plate. Affreuse escalade, les hommes suant et peinant sous notre
poids. On regrette chaque livre de sa chair.
Ce n’est plus le coolie hindou qui berce son douloureux labeur d’une
haletante mélopée. Nos porteurs peinent, mais ils gardent, au moins
pendant la plus grande partie du voyage, la force de rire et de
plaisanter. On est presque couché dans l’appareil tant la pente est
effroyable. Et, tout le long de la route, c’est un cheminement
incessant, une chaîne sans fin de porteurs qui montent et descendent
leurs formidables fardeaux suspendus au front par une lanière de cuir:
balles de coton qui vont sans doute à Lhassa, tuyaux de fonte, et nos
malles et des peaux. Ils cheminent courbés, s’arrêtant pour souffler,
leur fardeau reposant sur une roche ou sur une sorte de béquille dont
ils se servent aussi comme de bâton. Tous les âges, hommes et femmes. Un
va-et-vient de fourmis. Toutes les manières aussi de porter la créature
humaine, en dandi, en hamac, sur le dos, dans une hotte, à califourchon.
C’est la grande voie de communication du Tibet et du Népal avec l’Inde
et la mer!
Les hommes nous ont hissés jusqu’au fort; nous avons été à pied jusqu’à
la passe, un peu plus haut; mais les montagnes étaient invisibles, nous
n’avons connu leur présence que par un grand souffle de vent glacé qui
est venu nous frapper en pleine figure.
En bas, enfin, c’est la vallée; je me réjouis d’arriver, le labeur des
hommes me pèse sur le cœur; nous cheminons lentement; à tout instant je
pense que nous sommes au but, mais les montagnes se referment sur nous.
Nous faisons halte à Markou pour le déjeuner, nous remontons dans nos
dandis et toujours rien. Si, une nouvelle passe aussi escarpée que la
première, le col de Tchandraguiri, qu’il faut franchir avant d’arriver
au Népal proprement dit. On voit les montagnes se fermer derrière soi,
on s’enfonce toujours plus loin, on se sent vaguement anxieux. Où
allons-nous? ressortirons-nous jamais?
Au milieu de cette seconde escalade, les coolies s’arrêtent, nous ne les
entendons pas, mais nous comprenons bien qu’ils demandent une halte;
j’essaie d’intervenir, mais leur chef, sourire aimable, yeux rusés, crie
et tombe sur eux à grands coups de bâton. Ils reprennent la montée: plus
de plaisanteries, cette fois, sous la sueur qui ruisselle les visages se
tendent, se crispent affreusement. Nous mettons tous les quatre pied à
terre et je suis encore éreintée aujourd’hui, après trois jours, de
cette course de montagnes.
Les équipages de Sa Hautesse nous attendaient à Thankot. Nous y montons;
des soldats courent derrière la voiture en hurlant de temps en temps
pour écarter des roues de notre char une population qui n’a nulle envie
de s’y précipiter.
La vallée est toute verte, les champs en gradins semblent un cirque où
les épis de blé sont venus s’asseoir. Une culture maraîchère magnifique.
Des oignons! Nous voilà en pays de connaissance. La route est bordée
d’eucalyptus; quelques bananiers. Les gens nous regardent, souriants, et
voilà Katmandou.
Par la portière de mon carrosse j’aperçois des temples innombrables, une
architecture, un art où l’Inde et la Chine s’allient pour la joie des
yeux; mais nous n’entrons pas en ville.
Brusquement, un haut portail, une sentinelle présente les armes. La
scène représente un immense palais, construit pour le second fils du
Maharaja, le général Baber, qui n’a pas voulu quitter son père et vit
avec lui au Singha Durbar; des corridors sans fin, des persiennes
closes, enfin quatre énormes pièces qui seront notre résidence dans cet
énorme bâtiment désert.
Nous comptons trente-cinq mètres d’un bout à l’autre; j’ai fait
transporter quelques meubles pour n’avoir pas à parcourir plusieurs fois
mon domaine en faisant ma toilette.
Nous avons à nos ordres un jeune capitaine, le sous-officier qui est
notre ombre; un civil nous escorte également; la voiture est à notre
disposition au premier signal, et chacun nous assure que les ordres sont
formels, que nous sommes les hôtes de Sa Hautesse et que nous n’avons
qu’à commander. Le repas arrive à l’heure exacte, nous demandons ce que
nous voulons; tous les matins, fleurs et fruits des jardins du maharaja;
c’est une réception telle que nous ne pouvions en espérer une.
Je n’ai pas vu encore notre hôte. S. a été le remercier dès le lendemain
de notre arrivée. Il a été reçu comme l’est un très vieil et très bon
ami; il a trouvé, encadré dans le salon, un de ses portraits; des ordres
ont été donnés pour que les recherches soient facilitées, les manuscrits
trouvés, les meilleurs pandits mis aux ordres de l’historien du Népal.
Ce sont des droits d’auteur auxquels nous n’avions jamais pensé, un lien
réel avec les gens d’ici, une véritable reconnaissance.
Tout ce que nous faisons et disons est rapporté. Je demande des livres?
Le soir même on m’apporte le catalogue de la bibliothèque particulière
du grand prince. Mais il faut, le soir, fixer minutieusement le détail
de la journée du lendemain: on vient nous chercher et l’on nous
reconduit; nous voulons faire un tour dans le jardin d’orangers, tout
nous est permis; on nous y mène, on nous en ramène; c’est l’hospitalité
d’un ami soucieux du confort et de la sécurité de ses hôtes.
Nous avons été deux fois en ville, à un mille d’ici. S. avait annoncé
une effroyable saleté. Le gouvernement de Chandra Sham Shere a changé
tout cela; la ville est extrêmement plaisante; de bonnes maisons de
pierres et de briques et ces fenêtres, et cette décoration de bois
sculpté qui est unique: on ne sait où regarder.
Nous avons commencé la visite des innombrables temples, plus de
cinquante sur une seule place: grandes constructions à plusieurs toits
comme les pagodes, chaque toit supporté sur les quatre côtés par de
légères poutrelles sculptées: dieux aux bras multiples, dragons en bois
fouillé, travaillé, sculpté, peint, une débauche de formes et de
couleurs, une imagination prodigieuse qui a peuplé tous ces
édifices,--grands temples à portes de bronze doré, petits sanctuaires,
autels minuscules,--d’un monde de féerie: tout s’y rencontre, l’image
hindoue, la statue japonaise, un grand Garouda adorant (l’homme-oiseau,
monture de Vishnou), qui a l’air d’une statue égyptienne. Devant les
temples, des piliers portant des statues, des animaux en bronze doré, en
pierre peinte. S. n’avait pas exagéré; c’est, je pense, un pays unique
dont les Népalais peuvent être fiers. Et, au milieu de ces merveilles,
la statue du dieu dont on n’arrive à reconnaître ni la forme, ni la
substance sous les couches de minium, de beurre, de lait, de fleurs dont
elle est barbouillée; les mouches lui font un véritable manteau. Quel
culte singulier!
Notre arrivée en ville produit chaque fois un vif mouvement de
curiosité, c’est par centaines que les gens se pressent autour de nous;
la police, de temps en temps, en vociférant, tombe à bras raccourcis sur
le populaire; quelques rudes taloches, mais tout le monde rit et
revient. C’est décidément une population très sympathique; s’ils sont
battus, c’est par les leurs, chacun peut être soldat ou policier; on n’a
qu’à s’engager. Ils saluent comme nos soldats; c’est un peuple guerrier
très entraîné, qui semble heureux.
Nous avons vu hier, sur la grande esplanade, des régiments entiers
faisant l’exercice; il nous arrive ici des bruits de clairon. Servir
soi-même ou bien subir les soldats étrangers, c’est la grande leçon; le
malheur de l’Inde est de ne l’avoir pas comprise.
Nous avons aussi, le matin, le cri des paons qui se promènent sur les
toits; enfin ce sont les Mille et Une Nuits des tropiques.
Quel bavardage! Qui aura le courage d’aller jusqu’au bout? Mais, cette
fois ce n’est pas celui de la vieille dame qui découvre Calcutta, c’est
d’une vieille dame qui, tout de même, à travers courbatures et lumbago,
est arrivée aux portes de l’Asie Centrale. Chandra Sham Shere a dit que
j’étais la cinquième Française ayant fait le voyage, à savoir: Mme
Massieu, Mme Maurice de Rothschild venue avec son époux pour une chasse,
court passage; une Française mariée à un Anglais (et celle-ci vraiment
ne devrait pas compter!) Mme A. David-Néel, qui est maintenant dit-on
dans un couvent en Chine--et votre servante. Ici, je me rengorge.
En arrivant nous avons eu le courrier d’Europe! Le meilleur salut
d’arrivée; la poste fonctionne très bien. D’ailleurs les temps sont
proches où le Népal entrera dans le grand mouvement international; une
route se construit dont on ne sait encore--ou peut-être dont on ne veut
pas dire--si elle sera pour le chemin de fer ou un service d’autos; en
tous cas dans quelque deux ou trois ans un câble sera établi pour monter
au moins les marchandises. Et des fils électriques établis pour les
travaux apporteront sans doute un jour prochain les dépêches. Une seule
boîte aux lettres en ville. Notre courrier sera envoyé par les soins du
palais. Mais nous avons la lumière électrique, et un collège--sens
anglais--a été ouvert l’an dernier.
Un coup de canon, c’est midi. Le changement de température a été très
sensible, nous avons laissé Calcutta et ses 39°, nous avons trouvé ici
ciel couvert et 19°. Pas encore vu le Gaurisankar, la montagne est
derrière le pardah.
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