BÉNARÈS

_18 février._--Nous avons quitté Patna le mercredi 15 avec Hari Chand;

nous avons pris ensemble le bateau qui nous a menés au train, de l’autre

côté du Gange, et nous sommes arrivés à Muzaffarpour avec une heure de

retard, la grève du personnel hindou, sur la grande ligne du Penjab,

troublant fortement les communications.

Pour ménager un débarquement en fanfare, Hari Chand est de première

force; il avait convoqué le ban et l’arrière-ban, nous nous sommes

trouvés en face du Tout-Muzaffarpour: présentations, salutations,

invitations. Deux zemindars nous proposent leur auto, et on nous emmène

au Circuit house, le bangalow des fonctionnaires, en dehors de la ville,

au bord d’un bras de la Gandaki. Le lendemain, en compagnie d’un de ces

très aimables millionnaires, nous avons visité Vaisali, la vieille

république, où le Bouddha a séjourné, où un grand concile s’est tenu,

cent ans après sa mort, où le Jina est né. Cinq à six cents ans avant

notre ère, une grande ville avec ses palais et ses temples, ses

monastères, une population laborieuse gouvernée par une aristocratie, un

sénat et des consuls annuels, prospérait là où nous ne trouvons qu’un

vaste étang encombré de roseaux, des champs d’orge, de pauvres villages

et une énorme étendue de vieilles briques à peine recouvertes d’herbe:

les débris jonchent le sol, on n’a qu’à se baisser pour ramasser un

fragment de sceau, des bouts de poterie ornée et S. a le cœur chaviré en

trouvant, sous ses pieds, un morceau de brique cassée, qui fit sans

doute partie d’un couronnement de stèle, deux cents ans peut-être avant

le Christ, car on y lit encore deux lettres en écriture brahmi. Le

gouvernement impérial a acheté le terrain, mais les excavations ne sont

pas commencées. Les paysans ont trouvé là une vraie carrière de

matériaux de construction.

A deux milles au nord-ouest du site historique, nous avons été voir un

des anciens piliers du roi Asoka. Il se trouve au hameau de Kalua, dans

la cour d’une chapelle dédiée à Sita-Rama-Siva; les paysans d’alentour

ne le connaissent que sous le nom de «pilier de Bhimsen». Il s’élève

très beau, toujours couronné du chapiteau et du lion des Mauryas, à côté

de l’étang, tel que le pèlerin chinois l’a vu et décrit, il y a quelque

treize siècles. Les paysans lui font des offrandes. A quoi n’en font-ils

pas? A certains arbres même, des banyans, des pipals, où ils croient que

de saints voyants vivent enfermés, ils font brûler, au milieu des

racines monstrueuses, des petits tas de bois ou de bouse de vache; ils y

apposent, comme aux statues des dieux, des marques de minium, et la

puérilité de leurs offrandes est à la fois risible et touchante: des

petits chevaux de carton, des bouts de tuyau, des joujoux minuscules, et

bien entendu, les fleurs, le beurre, le riz et les autres sacrements.

L’après-midi, visite du Sanskrit Collège où, le lendemain, une grande

séance nous était consacrée.

J’ai retrouvé l’auditoire que Santiniketan m’a rendu familier; accroupis

par terre, les gosses de huit ans mêlés aux étudiants et aux maîtres.

Discours en sanscrit, très aimable, je suppose, car mon mari faiblement

proteste, et je dois avoir ma petite part, car tout d’un coup tout le

monde me regarde. Je les regardais aussi, si proches et pourtant si loin

de nous: parmi tant de singularités, dont quelques-unes sans doute se

retrouvent ailleurs, ils ont celle de porter le témoignage visible de

leur prière, de leur culte. C’est au temple que, matin et soir, le

prêtre barre leurs fronts des signes rituels, trois raies horizontales

ou la ligne verticale blanche surmontée d’un point rouge prolongeant la

ligne du nez, et le dessin en forme de fourche, trois énormes lignes qui

leur donnent un air formidable; certains, à peu près nus, ont le buste

et les bras couverts de ces emblèmes auxquels se reconnaissent Sivaïtes,

Saktas, Vaishnavas, etc...

Nous avons quitté Hari Chand pour aller à Bénarès. Trois mois et demi

dans l’Inde sans voir Bénarès, c’est être en Palestine et ne pas aller à

Jérusalem. Nous avons passé avec Hari Chand toute une semaine, pendant

laquelle il s’est montré le plus prévenant, le plus affectueux, le plus

dévoué des disciples. Sa formation européenne, sa rare sûreté de

jugement, son objectivité presque parfaite,--Penjabi, il a un petit

faible pour ses compatriotes,--lui ont valu une réelle autorité. Mais

ces Orientaux peuvent être si secrets! Nous l’avons trouvé marié depuis

plus de dix ans, avec deux beaux enfants qui étaient donc nés quand il

était avec nous en France et dont il ne nous avait jamais parlé. Il m’a

brièvement dit que, suivant l’habitude hindoue, sa femme avait été

choisie par son père et qu’il ne l’avait pas vue avant le mariage. Il

aura pu bénir sa chance et son père, car, pendant les cérémonies des

noces, au moment propice de lever le voile et de voir enfin celle avec

laquelle il allait désormais vivre, c’est un charmant visage qui lui est

apparu, doux et fin, plein de dignité.

Nous sommes arrivés ce matin à Bénarès et tout de suite le professeur de

philosophie de l’Hindu University, Adhikari, venait nous retrouver. Nous

avons visité avec lui l’établissement. Ce mot convient-il à une des plus

vastes universités du monde? La géographie nous apprend bien que l’Inde

est un pays grand comme l’Europe sans la Russie, ou à peu près,--je n’en

reste pas moins abasourdie devant ces espaces. Celui de l’Université

représente six milles carrés, il y a des kilomètres de bâtiments

magnifiques, plus encore en construction et en projet; la ville a donné

le terrain, le gouvernement une subvention annuelle de 100.000 roupies,

le reste est fourni par de généreux donateurs. Un ingénieur fait les

frais d’un canal jusqu’au Gange, pour le futur laboratoire

d’agriculture. Si vraiment, les travaux peuvent être terminés, l’effort

soutenu, l’Inde aura le droit d’être fière.

A côté de ces immenses bâtiments voués aux recherches scientifiques, un

autre apporte la note ultra-moderne, Jeune-Inde; c’est le département

industriel. Machines ronflantes, installations électriques, grandes

salles pour les dessinateurs et même un atelier de réparations. A

Bénarès! Et c’est aussi l’Université qui fournira plus tard

l’électricité à la ville.

Nous avons fait en bateau, sur le Gange, la promenade traditionnelle.

Nous sommes arrivés en avance, car Joseph n’aime pas être en retard; il

est là, à côté du cocher, et, derrière nous, le domestique du cocher

lui-même; trois domestiques pour deux personnes que traînent deux

chevaux étiques, découragés par la plus petite pente.

Nous nous arrêtons près d’un tailleur de pierres; devant son échoppe,

une grosse cuve faite de quatre dalles de pierre grossièrement

assemblées, retenues par une chaîne de fer, attend la mort du premier

yogi ou sannyasi, et ceci dans cela sera envoyé au fond de la rivière,

contribuant ainsi à augmenter la sainteté de ce Gange révéré, source de

toute pureté.

Je veux descendre les marches qui mènent au fleuve, aller voir de plus

près le spectacle extraordinaire qui s’y passe. S., me retient; je

pourrai descendre tout à l’heure, mais non rester ni stationner; ma

présence seule priverait ceux que je pourrais toucher de la purification

qu’ils viennent chercher.

Professeur Adhikari veut être notre guide. Il arrive avec sa fille

Ranou; un poète la comparerait à une gazelle tant sa grâce est à la fois

familière et farouche, une gazelle qui prépare un examen pour la fin de

l’année.

Le ciel est assez couvert, nous descendons la rivière vénérée, la ville

apparaît comme un croissant. On a tout dit sur ces ghats, la population

qui s’y presse chaque matin, toute la ville venant saluer le soleil

levant, adorer, méditer, plonger et méditer encore; les innombrables

petits appontements, pareils à ceux de nos pêcheurs, où tous se

pressent, d’où l’on plonge, où l’on prie, les mains soulevées pleines de

l’eau sainte; les appels des trompettes, des conques; la petite lessive

que chacun fait, le bain et la prière terminés. Voilà les palais portés

par les vieilles et hautes murailles; d’autres en pleine construction

sont tombés, le sable a glissé emportant murs et terrasses; les

escaliers si raides, encombrés de plates-formes, de petites chapelles,

d’éventaires de marchands sous leurs grands parasols; les vaches, les

chiens, les singes, les morts aussi: trois ou quatre trempent au bord,

attendant le dernier lavage, le premier bûcher; quand nous repasserons,

remontant le courant, deux d’entre eux, une dame en sari rouge, un autre

bien ficelé dans un linge blanc, brûleront, du bois dessus, du bois

dessous, et en route pour le paradis d’Indra. Car c’est cette

assurance-là que l’on vient chercher ici, tant est efficace la

purification du fleuve sacré. L’opération semble courte; si elle n’est

pas parfaite, l’eau et les vautours achèveront l’œuvre du feu.

Tout cela certes, les livres, les images et le cinéma cent fois nous

l’ont montré; ce qui surprend, ce qui effraye même un peu, c’est

l’intensité de la vie religieuse, ses manifestations, la variété de son

expression; elle anime, pénètre tous les actes de la vie hindoue.

Quand nous sommes revenus, le brouillard était dissipé, une lumière

bleue et rose aussi, toute pénétrée de soleil, enveloppait la ville, le

sable et les eaux.

Nous sommes allés, l’après-midi, à Sarnath, à cinq milles de Bénarès,

l’endroit où le Bouddha, ayant acquis à Bodh Gaya la connaissance

parfaite, prêcha son premier sermon. Ici encore, tout a disparu; par

quel cataclysme les monuments et la doctrine ont-ils été aussi

complètement balayés du sol et de la pensée de l’Inde? Les fouilles

activement poussées ont déjà rendu de belles choses, un pilier d’Asoka,

brisé, beaucoup de pierres sculptées, d’images, de colonnes et une

statue du Bouddha assis, la plus belle que j’aie jamais vue. Mais, dans

son propre pays, il n’y a plus, pour le grand sage, que des adorateurs

étrangers.

* * * * *

_20 février._--Nous allons flâner à travers les ruelles si pittoresques

du bazar. Joseph nous escorte, mais prend un coolie pour porter les

paquets; le cocher, le domestique du cocher, le boy, le coolie du boy,

notre équipage aux deux chevaux apocalyptiques, rien d’étonnant à ce

qu’un peuple de mendiants, une vraie cour des miracles s’accroche à nos

talons. Nous croisons au retour un petit cortège, trois cadavres bien

ficelés qu’on porte au Gange, ainsi qu’une caravane de chameaux évoquant

le Penjab et «les au-delà».

A 3 heures, conférence à l’Université: «Ce que devrait être l’étude de

la civilisation hindoue dans une université hindoue». Très nombreux

auditoire, très intéressé, un auditoire qui ressemble beaucoup aux

nôtres, peu de marques rituelles sur les fronts, les cheveux peignés à

notre manière. La longue mèche que l’Hindou orthodoxe laisse pousser au

sommet de son crâne, je ne la vois presque pas ici. Si, timidement, elle

subsiste, ce ne sont que quelques cheveux un peu plus longs, que le

coiffeur semble avoir oubliés; cependant, un bibliothécaire complètement

rasé a conservé une mèche dont il pourrait faire des boucles ou un

chignon; un jeune garçon n’a gardé qu’une petite touffe courte,

ébouriffée comme un pinceau. Mais la masse des étudiants de la

traditionnelle et sacro-sainte université de Bénarès semble lancée au

pas de course sur les voies de l’Inde nouvelle.

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Dans l'Inde (de Ceylan au Népal) · 第 16 / 44 题