Nous sommes partis de Calcutta jeudi soir. Une nuit en chemin de fer, et
le lendemain, sur le quai de la gare de Patna, Hari Chand, Dr Sen,
directeur du Collège, l’aide de camp, le capitaine sikh, l’auto! Plus
jeunes, vraiment, nous nous prendrions pour des personnages. Il fait
froid; en arrivant à Government House, nous trouvons avec joie le feu,
le thé, le lit. Notre bonne hôtesse, lady L.-M, a pensé à tout.
Notre temps a été minutieusement réglé: visite des collèges, du musée où
sont classées ces statues, ces sculptures, étonnement des archéologues.
On les a retirées des étangs qui recouvrent en partie ce qui fut le
palais du grand roi bouddhique dont les édits nous émeuvent encore après
quelque vingt-deux siècles. Patalipoutra, résidence du roi Asoka, se
trouve à six milles de Patna; nous y allons dans l’auto du gouverneur;
nous retrouvons les villages, les villageois, le front barré des signes
rituels qui donnent à ces physionomies si douces un air un peu farouche.
Les petites galettes de bouse sèchent sur les murs de terre; voilà
encore la tribu des enfants si sales et si délicieux dans leur nudité,
plus charmants encore lorsque, petites filles de deux à trois ans, elles
se drapent de vieux saris; et les étangs où l’on fait tout, même la
lessive; les pauvres étoffes sèchent resplendissantes dans la lumière.
La route est plus colorée; le sari blanc bordé de couleur, le sari du
Bengale a disparu; les vêtements sont rouges, jaunes, roses; entre
l’étroite veste courte et la draperie des hanches, le nombril apparaît
comme un petit œil.
Nous crevons deux fois, nous faisons à pied le reste de la route sous
l’ombre fraîche des grands arbres, et nous arrivons à Patalipoutra.
C’est là que fut la résidence du roi apôtre du bouddhisme: un clos de
manguiers pareil à nos clos normands, quelques débris de piliers, des
monticules où paissent de jeunes cochons noirs, un étang au fond duquel,
à la fin de l’été, quand les eaux sont basses, on aperçoit une salle que
le Dr Spooner, directeur des fouilles, compare à la salle aux cents
piliers de Persépolis. Assis sur les ruines, on ne peut s’empêcher de
rêver un peu.
Mais il faut retourner chez les vivants, conférence, séance de la Bihar
and Orissa Research Society, photographies, discours, puis visite de la
belle collection de miniatures, livres, etc... réunie par M. Manuk et,
enfin, grand dîner chez le gouverneur: la situation politique pèse sur
tous les esprits. Est-ce le souvenir des événements d’Irlande qui fait
douter, redouter? Il semble que l’Angleterre des colonies n’ait plus la
même confiance.
Nous nous sommes embarqués dimanche matin pour notre pèlerinage aux
lieux saints du bouddhisme. Nos hôtes ont tout prévu pour ce petit
voyage dans une région que le chemin de fer ne dessert pas. Trois autos;
Hari Chand, Dr Sen et deux ingénieurs du district, hindous tous deux,
nous accompagnent et nous sommes arrivés à Nalanda. Le directeur des
fouilles nous attendait et aussi quelques étudiants du Nalanda College
de Bihar qui avaient appris, par les journaux, que Dr S. L. devait
passer: fleurs, salams. N’empêche que, la visite faite, à l’heure du
thé, maîtres et étudiants se tiendront soigneusement de côté, à l’écart
de notre impureté. Nos quatre compagnons hindous ne connaissent plus une
telle orthodoxie, ils ont vécu en Occident et ce sont de fortes têtes.
Le site est très beau. Nous avons quitté l’interminable plaine, les
collines de Rajgir sont visibles. Les fouilles semblent très activement
poussées, le monastère est déblayé, on retrouve les vieux puits et les
cellules où, deux par deux, les moines ont vécu. Tout à l’entour du site
vénérable, des stoupas, des statues auxquelles les paysans, dont aucun,
ici comme dans l’Inde entière, n’est bouddhiste, apportent leurs
offrandes de fleurs, de riz, de lait, de beurre, à moins que, redoutant
quelque mauvaise influence ils ne les criblent de pierres. Pauvre peuple
affamé et ignorant, si bon, malgré tout.
La nuit nous a surpris sur la route de Nalanda à Rajgir; pour la
première fois, nous traversons le soir les pauvres villages; l’un d’eux
est abandonné, les maisons closes; toute la population, fuyant quelque
peste, s’est établie plus loin sous des paillotes, attendant que le
mauvais air ait passé.
Nous arrivons au bangalow par un clair de lune resplendissant; tout un
cirque de montagnes se ferme derrière nous; la nuit est très fraîche. Et
le lendemain, de source chaude en source chaude, nous faisons à quelque
quinze siècles de distance, le même trajet que les pèlerins bouddhistes
chinois venus pour adorer les saints vestiges. Sur les sommets, de
petits temples jaïnas. Un vieux stoupa qu’Hari Chand a vu en parfait
état, l’an passé, a perdu presque toutes ses statues, brisées par les
Musulmans. Suavité des religions monothéistes!
Dans une grotte, des inscriptions, une pierre dressée portant sur ses
quatre faces la sainte image; des pèlerins, venus en palanquin, en font
trois fois le tour, présentant le côté droit, se prosternant, offrant du
riz, et, d’un bout de l’année à l’autre, la sainte mémoire est évoquée,
comme à Bodh Gaya où nous irons le lendemain.
Gaya est la place consacrée entre toutes, dans l’Inde, au culte des
morts; les temples sont innombrables, la saleté du bazar indescriptible;
cinq cent mille pèlerins environ y passent chaque année.
A 10 kilomètres de là, Bodh Gaya, où un homme saint entre tous les
saints, sage entre tous les sages, trouva la formule de sa sagesse et de
sa sainteté. L’endroit est exquis; sans doute qu’arrangé, réparé, par
les architectes et les archéologues, il ne ressemble plus guère à celui
que le Bouddha a connu, où il a médité. Asoka, le grand roi bouddhiste
qui a élevé le temple fameux, n’a pas connu ces parterres soigneusement
entretenus, tout ce bel ordre de musée. Les vieilles pierres sont
rangées dans un bel équilibre. Cela fait penser aux Aliscamps d’Arles et
satisfait trop notre goût.
Entre tous les arbres, l’Arbre, à l’ombre duquel le grand Sage atteignit
à la connaissance parfaite, décoré par les pèlerins de l’Asie presque
entière, se dresse vénérable. Les Tibétains y ont suspendu les
banderoles où sont inscrites leurs prières; les Birmans l’ont plaqué de
minces feuilles d’or; les libations de beurre, de lait, faites sur
l’arbre et aussi sur les statues du temple mêlent leur odeur rance au
parfum des fleurs.
Nous allons voir le propriétaire du temple, le Mahant sivaïte, chef de
communauté, qui se fait un petit revenu de 100.000 roupies rien qu’avec
les piécettes que les pieux bouddhistes déposent au pied des images.
Tout le monde bouddhique, de Ceylan au Japon, est soulevé contre le
bonhomme, cet hérétique, qui exploite le Lieu Saint, mais il tient bon,
il a su mettre la loi de son côté. Il vit dans une espèce de
maison-forteresse telle que notre moyen-âge en a connu; nous grimpons
par des marches effroyables jusqu’à la terrasse où il nous attend et où
doctement il expose que le vrai Bouddha est Hindou, incarnation de Siva;
il est né à Gaya, de longs siècles avant que le second Bouddha naisse à
Kapilavastou; la place est donc sienne. Pour rentrer en possession du
lieu unique, le monde bouddhique devra se saigner de la forte somme.
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