_Dacca, 7 février._--Nous voici enfoncés, pour quelques semaines dans le
monde anglais. Après Government House, nous trouvons la charmante
hospitalité des Hartog, si parfaitement accueillants et compréhensifs.
Les Hindous s’enfoncent à l’arrière-plan. Avant que de quitter Calcutta,
nous avons toutefois pu faire chez eux quelques visites, retrouver
quelques bonnes connaissances.
Nous avons été passer toute la matinée de mercredi chez les Nahar, des
Jaïnas établis, en _joint family_, dans une belle maison, dont une bonne
part est un musée, une bibliothèque et un temple. Nous avons été reçus
par les deux frères, le fils, le gendre, la foule des parents et des
connaissances; nous avons vu des miniatures, des étoffes, des broderies,
toutes choses amusantes, et dont la quantité depuis deux générations, ne
cesse de s’accroître. Mon mari trouve là des livres, des cartes du ciel
qui lui font jurer qu’il reviendra. Nous nous déchaussons, et, en haut
de la maison, nous arrivons au temple. Le serviteur de la divinité nous
reçoit, la bouche soigneusement recouverte d’un linge, comme il convient
à un bon Jaïna; il faut respecter la vie, il faut craindre d’avaler la
moindre créature vivante; il y a des balais dans les coins et des
époussetoirs, des émouchoirs pour écarter devant les pieds toute bête
qui risquerait d’être écrasée; je dois dire qu’on ne s’en est pas servi.
Le bon dieu jaïna, ou une de ses incarnations, en albâtre molle et pâle,
dans son tabernacle doré, sous son diadème, nous regarde de ses yeux
trop grands, pleins de fadeur et d’ennui. Accrochés à de petits clous,
les réticules des dames de la maison, _pardah ladies_, que nous ne
verrons pas.
La fenêtre ouvre sur une terrasse d’où l’on découvre ce qui se cache
derrière les façades des petites rues de Calcutta, un bel étang entouré
d’arbres, d’autres terrasses; et, de ces demeures fermées sortent des
bruits de musique et de fête. C’est en effet la fête de Sarasvati,
déesse de la sagesse et de la science, patronne des lettrés et des
écoliers. Toute la ville est en joie, le consulat français même est
fermé aujourd’hui. Toute Jaïne qu’est cette maison, la fête y est
célébrée, pas officiellement ni non plus si religieusement qu’ailleurs
chez les Hindous, mais la conscience de ces braves gens est assez large
pour que la déesse hindoue aux quatre bras, y ait une petite place à
côté du Jina aux yeux vides et d’autres encore.
C’est pour cela aussi qu’en arrivant chez les Ch., tous adeptes du
Brahmo samaj qui a répudié ces matérialisations grossières, nous
trouvons les deux maîtresses de maison, la fille de l’une d’elles et sa
petite fille, un bout de femme de dix-huit mois, habillées de jaune en
l’honneur de Sarasvati et du premier jour du printemps.
Encore une tasse de thé chez les Bh., et il faut aller dîner, boucler
les paquets. Ce dîner est dressé dans notre salon; les vêtements du soir
étant empaquetés, impossible de dîner avec Son Excellence. Nous allons
le remercier: un court shake-hand, quelques phrases de cette aimable
politesse que les Anglais excellent à exprimer, et nous retrouvons les
deux domestiques silencieux, écarlates et enturbannés, portant le nom du
roi et sa couronne sur l’estomac, de l’or sur toutes les coutures.
Un voyage de vingt-neuf heures environ, en chemin de fer jusqu’à
Goalanda, puis en bateau pendant sept heures, à travers les eaux du
delta, puis en train encore, de Narayanganj à Dacca, pendant une
quarantaine de minutes. On comprend que les Hindous deviennent lyriques
en parlant de leurs grands fleuves. Pour un peuple vivant sous un pareil
climat, où chaque goutte d’eau est conservée, pour lequel le moindre
étang est un trésor, cette immense plaine liquide, coupée de bancs de
sable, d’îles d’émeraude, doit être un ravissement. Lorsqu’au petit
matin la rivière se colore, pourpre, verte et argent, sous les premières
lueurs de l’aube, que le soleil monte énorme, sanglant, que tout semble
baigné dans une lumière blanche où tournent les vapeurs, alors qu’à
l’infini l’eau s’étend et s’enfonce au milieu des villages, on ne peut
s’arracher à cet enchantement.
Les H., sont établis à 8 milles environ du bazar, dans le large espace
découvert où sont construits les immenses bâtiments de l’université,
simple collège il y a un an encore. Leur belle maison anglaise aux
vastes salles, ouvre par de larges baies sur la véranda spacieuse, le
grand jardin. Nous voilà en Angleterre, mais une Angleterre consciente
de la gravité de la crise actuelle et qui fait tout pour la conjurer.
Combien y a-t-il de familles de ce type-là à Dacca? Il y en a deux, je
crois, qui reçoivent les indigènes; le reste fait honnêtement son
métier, joue au bridge, va au cercle, et en veut vaguement à des
administrés, qui l’obligent à vivre si loin de l’Angleterre, dans un
pays dont il ne sait pas grand’chose, qui l’intéresse peu, pâlit les
enfants, où l’on est venu pour la forte paye, où l’on méprise également
les choses et les gens. Les femmes paraissent encore plus obstinées que
les hommes dans cette universelle détestation; il faut voir leurs
figures se fermer et l’expression qui se fige, lorsqu’elles rencontrent
un «native». Quel mal elles font à leur pays!
Elles pourraient répondre, il est vrai, que des relations normales, à
notre point de vue occidental, sont quasiment impossibles avec la
majorité des femmes hindoues; comme dans tous les pays du monde, ce sont
elles qui perpétuent les usages, les traditions; à peine hors du parda,
nos habitudes, notre activité même, et la meilleure, les surprennent, si
elles ne les choquent, et les femmes les plus émancipées ont sans doute
à combattre au fin fond d’elles-mêmes les préjugés ancestraux. Dans ce
pays où l’Assistance publique n’existe pas,--que de mains tendues, de
voix suppliantes à tous les carrefours!--il est pour ainsi dire
impossible de constituer une société de charité où femmes hindoues et
occidentales travailleront ensemble.
* * * * *
_Jeudi 8 février._--Je reprends ce bavardage ce matin au haut d’un
sixième étage de Calcutta où d’aimables théosophes nous offrent
l’hospitalité avant notre départ pour Patna, ce soir. Nous avons refait
en sens inverse notre voyage sur le delta. Le ciel et l’eau étaient de
perle; un gros soleil tout rouge; à la limite d’horizon la ligne du
rivage. A l’heure du couchant, cela a été l’incendie de l’eau et du
ciel, puis tout s’est éteint, les lumières des villages semblaient des
feux de navires; la lune plus qu’à demi pleine répandait son mol
enchantement, spectacle divin. Ce matin, c’est le brouillard de Calcutta
dans lequel tout le jour on suera, pour y grelotter le soir.
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