_Calcutta, 2 février._--Mon époux, accroupi avec ses élèves de chinois,
préparait les futurs sinologues hindous, lorsque le télégraphe lui
apporte l’invitation de Lord Ronaldshay, gouverneur du Bengale, qui
offre au Président de la Conférence Orientale l’hospitalité de
Government House. Très touché, mon mari, un peu confus aussi, mais que
faire d’autre que d’accepter?
Il ruminait sa décision tout ce mercredi soir, en écoutant un visiteur
curieux de se renseigner sur notre système d’enseignement en France. Si
mauvais que d’aucuns le proclament, il a fait ouvrir de grands yeux au
pauvre Hindou, et la situation de l’instituteur français l’a laissé sans
voix, muet d’admiration. C’est que le maître d’école ici débute à vingt
roupies par mois. En donnant un coup de main à la poste, il peut se
faire quatre à cinq roupies de plus. Avec cela, il faut élever une
famille, faire face aux obligations formidables qui pèsent sur tout
homme dans l’Inde. En effet un devoir qui ne se discute pas, que chacun
accepte comme la nécessité de respirer, est de secourir, de supporter
les détresses familiales: la mère, cela va sans dire, les sœurs ou
belles-sœurs, les parentes lointaines, veuves, etc... Et cela n’empêche
aucun d’entre eux de se marier très jeune et d’avoir une tripotée
d’enfants. Le chef de gare de Bolpour était instituteur, il a quitté
l’enseignement pour entrer au service des chemins de fer. Dans cette
haute situation, il gagne cent dix roupies par mois, et il énonce ce
chiffre avec orgueil, avec grand respect.
Le respect est une de leurs maladies. En nous montrant les belles
médailles que lui avait values du public et des autorités l’excellence
de ses services: «Celle-ci m’a été donnée--et il s’incline en portant la
main à son front--par le Maharaja de Bolpour.» Qui fondera des cours de
rouspétance dans les écoles hindoues?
Mon temps de solitude se passe en visites reçues, en invitations
refusées; le poète vient me voir et nous bavardons longuement: son
Université, ses projets, ses difficultés pèsent sur sa vie. Mais il est
homme à porter des charges, même un déficit qui dépassa l’an dernier
plusieurs dizaines de milliers de roupies. Pratiquement, paie l’écolage
qui veut; on sait bien que ce grand seigneur ne renverra pas les
enfants, ne réclamera pas âprement son dû, sans parler des élèves qui,
pauvres, sont pour ainsi dire boursiers.
Le mois d’école, instruction et nourriture, celle-ci très simple, coûte
vingt-deux roupies. On comprend qu’il y perde. Cela ne l’empêche pas de
faire un nouvel et très grand effort pour son nouveau département
d’agriculture, pour lequel, d’ailleurs, un de ses admirateurs américains
lui a donné les premiers fonds.
Je ne sais comment il arrive à travailler avec le flot ininterrompu de
visiteurs des deux mondes. Hier, c’était un chirurgien de Chicago, homme
de soixante-treize ans, qui fait tranquillement son tour d’Asie. J’ai
dîné avec lui chez une visiteuse hollandaise, lui en smoking, les dames
en toilette. Avant d’entrer, j’ai passé un bout de temps à éplucher mes
jambes et le bas de mes jupes. Toujours ces affreuses herbes pointues
dont on est cousu dès qu’on pénètre dans notre lande.
Ce voyageur parti, Santiniketan s’affaire, des tentes se dressent sous
les arbres; il s’agit de recevoir le Maharaja de Pitthapouram, sa
Maharani, sa suite de vingt personnes, ses six enfants, son orchestre,
dont un des meilleurs joueurs de vina de l’Inde entière. Madame est une
_pardah lady_, c’est dire que pour aller au train et en sortir, on l’a
prise dans sa voiture aux rideaux fermés, puis on l’a emballée comme un
gros paquet dans un palanquin porté par de solides bonshommes qui ont
étendu un voile épais, une couverture plus ou moins propre, du palanquin
au compartiment, afin que, grand Mahomet! personne ne voie le plus petit
bout de sa précieuse personne. Car la coutume n’est pas hindoue, elle a
été empruntée aux Musulmans.
Tous ces hauts personnages sont arrivés lundi soir, 30. J’ai voulu aller
saluer la Rani, elle dînait sous la tente (on ne peut manger de chair au
_Guest house_), où on l’avait amenée en pousse-pousse. Elle m’a fait
dire de l’attendre. J’ai vu une très laide gouvernante occidentale, une
servante hindoue splendide, (les domestiques hommes restaient au
dehors), et je suis rentrée fermer mes paquets. Il faut profiter de
l’extrême soir ou des premières heures pour faire ses petites affaires
dans cet ermitage où les visites commencent déjà à 7 heures du matin.
Je recevais de mon époux des lettres pleines d’admiration pour le palais
du gouverneur, ses innombrables domestiques, la parfaite amabilité de
Lord R., de son secrétaire, M. G., de madame G., et je me réjouissais de
ne pas participer à ces splendeurs, lorsque, arrivant en gare de
Calcutta, j’apprends que je ne puis m’y soustraire, que nous serons tous
deux hôtes du Gouverneur.
Nous arrivons dans ce palais colossal. L’appartement magnifique d’où je
vous écris, les salles de bain, les domestiques écarlates, la sentinelle
qui présente les armes, le thé qu’on apporte, la salle du trône où l’on
attend le moment du repas, la salle à manger qui semble une galerie
d’exposition, ce repas lui-même que je prends ou que je laisse à mon
gré, tout cela est à moi, tout cela est à l’hôte, à son plaisir,
personne, semble-t-il, à remercier, et c’est le lendemain seulement que
j’ai pu aller voir Lord R., que les événements et la situation présente
doivent occuper et préoccuper.
Personne ne sait recevoir comme les Anglais; ils semblent vous avoir
toujours connus. La transition est forte, de l’ermitage à Government
House, de Tagore à Lord Ronaldshay.
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