MISÈRE DE L’INDE

_25 janvier._--Nous voici de nouveau assis nez à nez, préparant le

courrier, sous la véranda, la tête à l’ombre d’un pilier tandis que le

soleil matinal chauffe nos vieux os; c’est l’hiver, cependant nous

tournons le dos au ciel éblouissant et dans quelques instants sans

doute, devrons-nous chercher un coin moins ensoleillé.

Notre semaine a été assez mondaine et très laborieuse, comme à

l’ordinaire, et plus qu’à l’ordinaire les projets de voyage ont

ruisselé. Dès jeudi matin, le poète venait nous transmettre une

invitation reçue du gouvernement du Nizam (Hyderabad), pour aller

visiter les fameuses grottes d’Ajanta et leurs peintures. Naturellement,

nous devons l’accompagner. Le poète et Rathi et Kshiti Babou et mon

mari, cartes étendues, élaborent un magnifique projet: c’est entendu, on

partira le 15 février.

Non, le lendemain ce ne l’était plus, et pour des raisons si

profondément émouvantes et touchantes: il faut trouver de l’argent pour

Santiniketan, les travaux commencés restent en plan, la bibliothèque ne

se termine pas; alors, avec la pièce nouvelle que le poète vient

d’achever dans un grand enthousiasme de travail, on va aller donner une

série de représentations dans la vieille maison de Calcutta; Tagore doit

y jouer un rôle de Baoul (voir Kendouli) il y sera sûrement merveilleux

et la grosse recette escomptée--il y a des précédents--servira à presser

les constructions. Une des dernières fêtes a rapporté une si belle somme

qu’on peut beaucoup espérer. Le millier de places a été immédiatement

loué, certains retardataires ont donné cent roubles pour avoir seulement

le droit d’entrer et de rester debout. Et vous ne pouvez imaginer ce que

cette dernière situation représente pour un Hindou.

Cependant, cet homme de plus de soixante ans, un grand âge pour l’Inde,

comblé d’honneurs et de réputation, pourrait jouir paisiblement de la

vie, de sa gloire, de sa fortune, que les droits d’auteur doivent

fortement arrondir, des hommages d’une société où il est vénéré comme un

dieu. Il gémissait hier encore sur la folie de son entreprise, sur la

nécessité pour un poète d’être «glorieusement paresseux», sur son

incapacité pour toutes choses matérielles, mais, me disait-il, en

soupirant, j’aime les enfants, je crois en ma mission. Et il accepte les

lourdes charges et les soucis de tout ordre que comporte une telle

création.

Cette pièce qu’il va jouer, il l’a écrite en bengali; les élèves et les

maîtres en ont eu au fur et à mesure la lecture; avec eux, il l’a revue

en entier, le personnel de Santiniketan lui fournit aussi ses

interprètes, son fils sera «general manager». Sans doute, cette

représentation souffrira de l’inexpérience des acteurs, les spécialistes

pourraient en critiquer la présentation et sans doute encore, au point

de vue technique, auraient-ils raison, mais toutes ces conceptions

renferment une inspiration à la fois si haute et si candide qu’on est

entraîné. Il y a une atmosphère générale ici, il faut s’habituer à y

vivre, à y respirer; rien à comprendre si on ne s’y établit pas, les

poumons et l’âme bien ouverts.

Dès jeudi, nous avions à déjeuner Elmhirst, le directeur du «département

d’agriculture». Il a conquis tous les cœurs; il est à l’aise dans ce

petit univers comme s’il y était né; il peut manger avec ses doigts, il

aime les gâteaux trop sucrés, va et vient les pieds nus dans des

sandales, la chemise sur le pantalon, avec une bonne grâce et une

aisance charmantes. Il a les plus beaux projets, les plus nobles, et il

sait que la tâche est écrasante: il veut faire venir près de lui des

fils de paysans pour les former aux méthodes occidentales; il veut

drainer, cela surtout! Imaginez une contrée où nulle part n’existent les

installations les plus rudimentaires; il veut fumer, assécher, assainir,

il veut du beau bétail; mais le paysan lui-même meurt de faim, il n’a

pas un bon repas par jour.

Cette misère de l’Inde que décèlent si tragiquement la maigreur et la

faiblesse des bêtes, comment la décrire? «Songez», nous dit Elmhirst au

comble de la surprise et de l’émotion, «qu’ils ne donnent pas de nom à

leurs animaux!»

La remarque est saisissante; mais sans doute toutes les bêtes

sont-elles, à un moindre degré, comme le chien paria qui apparaît devant

notre porte à l’heure des repas, si affamé que rien en lui ne subsiste

de ses goûts, son humeur, ses joies: ce n’est qu’une carcasse perçant la

peau pelée, sans regards et sans voix, rien qu’un estomac vide. Son

maître, ou plutôt le maître de la misérable hutte autour de laquelle il

rôde, n’est guère mieux partagé; le buffle étique donne environ un litre

ou un litre et demi de lait par jour, et quel lait! l’enfant est nourri

de l’eau dans laquelle le riz a cuit; il est nu, on frémit de penser à

la souffrance, à la mortalité. Les parents n’ont que le misérable linge

qui les couvre, la femme ne l’enlève même pas dans l’étang où elle fait

quotidiennement ses ablutions, rince sa bouche, frotte ses dents avec un

bout de bois et... tout le reste, à la fois. Le linge trempé sèche sur

elle; il est vrai qu’il sèche vite; mais tout de même, pour eux, il fait

froid; il est vrai aussi que la plus pauvre a aux bras des anneaux, des

boucles aux oreilles, et le premier effort sera pour acheter des anneaux

de jambe. Les «ornements pour la femme» ce sont leurs «Droits de

l’homme»; plus aisément réalisés, mais, souvent aussi, même camelote.

Quand tout ce monde-là ira à l’école, la face de l’Inde changera. C’est

la beauté de l’œuvre de Tagore, de Santiniketan, essaimant les pauvres

écoles où les enfants de toutes castes, même les «intouchables», sont

admis.

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Dans l'Inde (de Ceylan au Népal) · 第 12 / 44 题