CALCUTTA

_20 décembre._--Nous voilà rentrés de Calcutta. Nous y avons passé deux

jours très plaisants, très intéressants. C’est un bonheur dont nous ne

pourrons jamais assez nous féliciter, que d’avoir pu connaître ce groupe

des Tagore, un des plus cultivés, des plus raffinés, de l’Inde actuelle.

Il faut vivre près d’eux pour savoir ce qu’ils représentent, et dans

tous les domaines, comme influence, autorité. Cependant, une partie de

la famille a été _outcastée_, depuis que, en des temps très anciens, un

des leurs s’est marié ou a mangé avec un musulman. Les Hindous

orthodoxes les fréquentent, mais pas de repas en commun, pas de mariage.

Le poète croit qu’il doit à cette excommunication--qui obligea les siens

à vivre en dehors de l’étroite communauté brahmanique,--tout ce que son

esprit peut avoir d’universel. Il n’a pas subi l’influence de ces

associations forcément étroites. Il a dû se faire lui-même; il s’est

forgé sa langue, qui est devenue la langue classique du Bengale.

Nous sommes arrivés l’après-midi à Calcutta. Le fils d’un de nos hôtes,

le secrétaire de l’autre nous attendaient. La famille, ou plutôt les

deux familles qui nous accueillent, logent de l’autre côté de la ville,

un quartier dans le genre de Passy. On y morcelle de magnifiques parcs

que les architectes peuplent de cubes de maçonnerie tous pareils.

La maison où nous arrivons est une espèce de palais italien, splendide

demeure, à peine terminée, véranda de marbre, jardin, étang, et un monde

de domestiques. Là vivent deux des frères Chaudhari. Celui à qui nous

sommes spécialement envoyés, P. C., a épousé une nièce du poète, une

nièce bien-aimée et ils forment un couple merveilleusement distingué.

Tous deux savent le français, et la connaissance que monsieur a de notre

littérature, le sens qu’il en a, de Villon à Jean-Richard Bloch, est

étonnant. Sa bibliothèque comporte à peu près ce que nous avons de

meilleur. Il a su apprécier ce doute, qui n’est pas la négation, ce

besoin de clarté que notre langue exprime si bien. Et il fait depuis des

années apprécier autour de lui la pensée française. Étant étudiant à

Oxford, il est venu un peu chez nous, il a voyagé en Normandie et en

Bretagne, il a su voir ce qu’étaient les femmes, celles, comme il dit,

qui commandent et à qui on paye sa note. Il a fait construire cette

belle maison, il y vit avec son frère médecin, sa belle-sœur, leurs

quatre enfants, le mari et le bébé de la fille aînée, Mlle

Poushou-aux-grands-yeux. Ce frère médecin a fait la guerre, il a été

absent trois ans, il a vu Marseille et Boulogne, il trouve que, pour la

douceur, le dévouement, les Françaises ressemblent aux femmes hindoues.

Saluons!

Dès l’arrivée, nous avons été chez nous. La meilleure hospitalité, celle

qui laisse toute liberté et cependant assure discrètement confort,

plaisir. Le soir même nous allons avec les deux belles-sœurs visiter

l’école de musique patronnée par la famille, et elles me disent la

complexité de leur vie, car il s’agit d’assimiler deux cultures, deux

formes de civilisation, jouer piano et vina, lire les Oupanishads et

Shakespeare, s’accroupir et s’asseoir, manger avec ses doigts et avec

une fourchette. Ils y réussissent tous aisément.

Nous avons été voir notre consul. Lui aussi nous demande de ne pas aller

dans la ville indigène. Il n’aimerait pas à intervenir auprès des

autorités anglaises pour quelque incident. La surexcitation est extrême;

une partie de la meilleure société est maintenant arrêtée, les prisons

sont trop petites pour contenir ces rebelles d’un nouveau genre, il a

fallu louer deux maisons, et la croisade continue: les hommes, le bonnet

Gandhi sur la tête, et les femmes, tous portant un morceau de toile

tissée à la main, s’en vont adjurant marchands, coolies, chauffeurs,

tous ceux qui travaillent, de suspendre leur activité le 24, jour de

l’arrivée du Prince à Calcutta. On les arrête, d’autres immédiatement

prennent leur place. C’est ainsi que nous avons vu emmener, au milieu

des applaudissements et des cris, quatre petits jeunes gens, la police

conduite par un Anglais pâle comme un mort.

Si Gandhi réussissait, que se passerait-il? C’est la question

angoissante que seuls se posent les esprits avertis. Tagore nous disait

la folie qu’il y aurait pour l’Inde à imiter les grandes révolutions

étrangères, à s’inspirer de la révolution française. L’Inde représente

une civilisation particulière, qu’on ne peut ramener à aucune autre. La

société est encore régie par la caste. Aucun lien possible entre ces

groupes destinés à vivre non pas fondus ensemble, mais juxtaposés.

Aucune autre unité, cinq cents langues, et combien de races dont les

différences ethniques et religieuses font autant de sociétés, sinon

hostiles, du moins presque étrangères.

Enfin, les Musulmans, si fortement organisés, dans cette Inde

anarchique, et pour lesquels seul compte l’intérêt du monde musulman.

Ils sont en train de conquérir le Bengale. Ils offrent aux basses castes

un sort meilleur, les élèvent à un meilleur rang social, les dispensent

de tous rites, abolissent les barrières. Les mariages sont rendus

faciles, l’expatriation possible, partout des coreligionnaires les

accueillent en frères, et, s’ils veulent revenir, ils retrouvent leur

place dans la société sans difficulté. Ils peuvent s’installer sur les

terres nouvelles que chaque année le déplacement des rivières découvre.

Les veuves hindoues devenant musulmanes se remarient sans déshonneur. La

notion d’impureté disparaît.

Pour l’Hindou, son village est le centre exclusif. Là seulement il

trouve tout ce qui est nécessaire à sa vie, à sa mort: ses parents, la

femme qu’il pourra épouser, les crémateurs qui, l’incinérant suivant les

rites, lui assureront une résurrection meilleure. S’il s’expatrie, il

est rendu impur, il ne pourra jamais revenir et retrouver sa place chez

les siens, parmi les gens de sa caste. Tel a été le cas des Hindous qui

avaient été s’installer aux îles Fidji: quelques-uns revinrent, personne

ne voulut les accueillir; ils ont dû repartir, tout valant mieux que

d’être outcast, intouchable. Pour ceux qui vont, si nombreux, coloniser

la côte orientale de l’Afrique, ils le font en groupe de même

provenance, même race, même langue. La vie et la mort les obligent à

vivre ensemble.

Les masses suivent Gandhi parce qu’elles le considèrent comme un saint,

un nouvel avatar de Vichnou. Les classes cultivées sont entraînées par

le mouvement plutôt que par leur consentement propre. Tout cela donne à

chaque maison quelque excitation; et c’est le problème de demain ou

d’après-demain, un problème qui n’est pas sans intéresser le reste du

monde.

Malgré les recommandations si sages de notre consul, j’ai été voir la

mère et la belle-sœur de notre hôtesse arrivées de la veille et

descendues à Jorasanko, la vieille maison de famille, en plein cœur de

la ville indigène: des gardes à cheval à tous les carrefours, des

piquets de soldats armés, la haine et la violence séparant deux grands

peuples.

Pendant ce temps, S. recevait à l’Université, devant un auditoire que la

non-coopération faisait peu nombreux, ce diplôme de docteur qui lui

avait été décerné en 1914. Lorsque Sir Asoutosh Moukherji,

vice-chancelier de l’université, rappela qu’il avait désiré que le

professeur Sylvain Lévi, vînt faire des conférences à Calcutta mais que,

Rabindra Nath Tagore l’ayant devancé, l’enseignement se faisait à

Santiniketan, l’auditoire unanimement applaudit.

Durant ces trop courtes journées, nos hôtes nous firent connaître leur

famille, leurs amis. Réunions inoubliables. Aucun pays ne peut

rassembler plus de jolis visages; les beaux yeux, les nobles démarches,

tant de grâce et de dignité, et les vêtements somptueux, chatoyants,

véritable fête pour les yeux. Presque tous sont venus en Occident,

c’est-à-dire en Angleterre, quelques dames ont étudié chez nous, savent,

parlent même le français, et tiennent chez elles régulièrement de

véritables cénacles français. Une d’elles est une poétesse connue.

A l’heure des adieux, nos hôtes nous ont comblés de souvenirs bien

hindous: la poudre de vermillon pour faire à la naissance de mes

bandeaux le signe rituel du mariage; un petit cœur d’argent, une petite

attache d’argent pour le sari; des feuilles rougies pour me carminer la

plante des pieds, et, à mon mari, un écritoire.

Le soir, nous retrouvions Santiniketan et la paix de l’ermitage. Nous

ramenions avec nous, dans son panier de voyage, avec son peigne, sa

brosse et sa tasse, un petit chat persan, un angora délicieux, gros

comme le poing. Il se hérisse furieusement quand le pauvre chien paria

se présente devant la salle à manger, la queue entre les jambes, combien

humblement, peureusement, furtivement, et il le chasse. Ces Hindous,

d’une si universelle bonté, vivent loin des animaux.

Et déjà commencent les préparatifs des fêtes anniversaires, la grande

foire se monte, les Santals dressent des baraques et les visiteurs

s’annoncent en foule. Ce sera pour jeudi; on y vendra de tout, depuis

les tableaux de l’École d’art et de son chef, le grand artiste Nandalal

Bose, jusqu’aux gâteaux bengalis si terriblement sucrés. Tir à l’arc.

Pour finir, un feu d’artifice.

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Dans l'Inde (de Ceylan au Népal) · 第 8 / 44 题