_7 décembre._--Les jours se suivent, chacun amenant de nouveaux
visiteurs. Dès le matin Andrews arrive, il a besoin de parler des
questions qui l’obsèdent avec un Occidental qu’il sache sympathique à
l’Inde et aux Hindous. En fait, il donne sa vie à leur cause. Son action
est complètement libre et il apporte une simplicité candide dans la
lutte qu’il mène, avec quelle force et quelle autorité, contre la
politique de son pays.
Tandis qu’il était dans l’Est africain, des colons hindous installés
dans l’Ouganda l’ont invité et sa tendresse s’est émue à les voir vivre
en si bonne intelligence avec les nègres.
Sur ces entrefaites, arrive un professeur japonais amené par deux amis.
La conversation prend un autre tour. C’est encore l’Inde, l’Orient, mais
dans le travail scientifique. Toujours ce vieil espoir de voir les
savants des deux mondes unis dans une même grande tâche d’érudition. Ce
Français est obstiné. Arrivera-t-il à ses fins?
A peine a-t-on le temps de se lever que déjà les visiteurs sont là.
Comme il n’y a ni sonnettes, ni portes fermées, on les entend au petit
bruit de leurs pieds nus sur le sol cimenté. Cette fois, c’est le
Mahathéra, le plus vieux des quatre moines bouddhiques installés ici. Il
veut voir ces fameux papiers retrouvés au cœur de l’Asie, il
s’émerveille: _Ainsi, la parole de notre Seigneur Bouddha a été portée
si loin?_ et il s’attendrit. Sa robe jaune, son épaule nue, son
parapluie noir lui font une silhouette inattendue.
Le lendemain, je donnais à Pratima sa leçon journalière et S., examinait
les textes tantriques que lui apportait Kshiti Babou, cet homme qui sait
tant et qu’on peut feuilleter comme une encyclopédie, quand se présente
devant notre véranda l’éléphant du rajah de Bardwan et ses deux cornacs.
Tout folâtre, deux sonnettes tintinnabulant à chacun de ses pas, il
mange bananes et oranges, et je pense à son frère qui arpente si
mélancoliquement sa cage au Jardin des Plantes.
Enfin, quatre délégués des étudiants et des professeurs de l’ermitage
viennent nous inviter à un grand meeting pour le soir même. Il s’agit de
fêter la libération de l’Irlande, événement qui éveille dans tous les
cœurs les plus grands espoirs. En cet honneur aussi, on donnera à manger
aux enfants du village Santal que ces jeunes gens ont adopté. Ils y ont
construit une école, paient l’instituteur; école ouverte à tous, même
aux «intouchables», l’affreux mot!
Nous nous rendions à l’invitation du matin, quand un mot nous retient.
Le prudent Tagore, avant que de la fêter, veut savoir ce qu’est
exactement cette liberté que l’Angleterre accorde à l’Irlande. Il
préfère attendre quelques jours.
Les petits Santals ont eu leur repas tout de même. En cercle par terre,
sous la belle clarté de la lune, les pauvres enfants sont accroupis,
mangeant sans dire un mot. Il y en a de tout jeunes, quatre ans à peine,
à peu près nus, qui grelottent, car la soirée, fraîche pour nous, doit
être pour eux glaciale. Je ramène tant bien que mal sur les petites
épaules les pauvres loques qui les couvrent. Cette misère des paysans de
l’Inde, on ne peut y croire, si on ne la voit pas. Un homme est à
l’aise, riche même, quand il peut assurer aux siens un repas suffisant
par jour. Dans un village voisin, où habitent des «intouchables»
(c’est-à-dire des parias, des déchus, les outcasts) la mortalité
infantile avait dépassé l’an dernier soixante pour cent. Le salaire
moyen est de cinq annas environ par jour (à peu près 5 pence). Ils
meurent de faim.
Et l’atmosphère du pays se charge de plus en plus, la tension politique
devient de plus en plus forte, la visite du Prince de Galles rend ce
peuple enragé. C’est une excitation extraordinaire, une propagande
ouverte, effrénée contre tout ce qui est Anglais, choses et gens. Fait
sans précédent, incroyable, ces femmes si timides, à peine hors du
parda, s’en vont par les rues de Calcutta, adjurant les marchands de
fermer leurs boutiques, prêchant une véritable croisade. Le même jour
qu’un dîner réunissait chez un grand dignitaire des fonctionnaires et
des notables hindous, la femme, la fille et la sœur d’un des chefs du
mouvement se faisaient arrêter. L’émotion fut si forte que d’abord on
n’y voulut pas croire; la nouvelle confirmée, un des invités se leva et
partit. On n’osa garder les prisonnières, on leur offrit la liberté sous
caution; elles refusèrent; on les libéra cependant, en les avertissant
qu’on serait dorénavant plus sévère. Immédiatement, sous les yeux mêmes
de la police, elles recommençaient, et avec elles des jeunes gens par
milliers, des enfants de douze ans. C’est une ivresse, une folie de
sacrifice. En même temps une grande compassion s’est éveillée en faveur
des paysans; un mouvement qui rappelle celui qui poussait la jeunesse
intellectuelle russe vers le peuple s’organise, et déjà des écoles sont
construites, des coopératives agricoles se constituent pour défendre les
malheureux paysans illettrés contre tout ce qui les affame et les ruine.
Entre les deux cours du dimanche, nous avons eu chez les enfants de
Tagore la fête d’un beau déjeuner hindou, complètement hindou, sauf les
couverts qu’on nous avait donnés. Sur le sol, Pratima avait tracé les
jolis dessins traditionnels, l’alpona de bon augure. Nous avions chacun
notre table très basse, un petit tapis pour nous asseoir. Sur un large
plateau, du riz, l’excellent poisson du Bengale, et beaucoup de bonnes
choses que je ne connais pas. Pour boire, une eau de roses exquise. Pour
dessert, des préparations fondantes, parfumées, un vrai repas de Mille
et Une Nuits.
Le même soir, sagement je commençais avec mon cher élève M. l’_École des
maris_. Je lis tout haut, comme il me l’a demandé; il m’interrompt et me
demande sagement avec sa figure d’élève de couvent, _alors, Scagnarelle
sera cocu?_ Manquant à tous mes devoirs professionnels, je ne lui ai pas
dit que ce mot, combien classique, n’était pas d’usage entre une vieille
dame et un jeune monsieur de relations si récentes.
* * * * *
_12 décembre._--C’est l’hiver. Il faut mettre, au commencement et à la
fin du jour, une écharpe sur ses épaules. Cependant S. part le matin à
son cours les pieds nus dans ses pantoufles chinoises, avec un vieux
veston de toile, un gilet de drap noir, et son casque.
Visite de deux étudiants de Calcutta, physiciens, venus pour le cours du
dimanche et qui, avant de repartir, veulent voir ce professeur français
qui a donné sa vie à l’Inde. Nous serons nous-mêmes bientôt à Calcutta.
Nous pensions descendre à Jorasanko, dans la vieille maison du poète, où
nous avons eu, à l’arrivée, un accueil si délicieux, mais il faut y
renoncer. Notre hôte s’est inquiété à la pensée de nous savoir
installés, par ces temps horriblement troublés, en plein cœur de la
ville indigène; il craint que nous ne soyons pris en quelque bagarre.
C’est la guerre à Calcutta. Il a donc demandé à un de ses neveux, mari
d’une nièce bien-aimée, de nous assurer l’hospitalité.
Il faut boucler les malles et aussi, sur les «conseils» de Joseph, dont
notre maison est la chasse gardée, et qui la défend contre les autres
boys, remettre dans les malles tout ce que nous laissons. Au cours de
cette manœuvre, nous démasquons les constructions des fourmis blanches,
dangereux ennemis: leurs galeries atteignent déjà les papiers et les
notes.
Il faut, dans ce pays, être constamment en alerte et se défendre de la
faune et de la flore. Où d’ailleurs commence l’une et finit l’autre? La
nature a quelque chose d’agressif qui fait peur. Il y a ce figuier
banyan dont les branches jettent des racines comme des mains, des arbres
qui semblent se dresser sur de gigantesques pattes de poule, d’autres
qui se traînent à terre comme des pythons ou des pieuvres, des
feuillages comme des scies et des sabres, et la feuille insecte, et la
plante qui mange les fourmis, et la sensitive, que la simple approche du
doigt fait se replier, et ces épines qui se cousent dans nos habits.
Tout le jour, cours, travail, visites, et enfin le poète qui charge son
professeur français d’organiser, dans le sens le plus large,
l’enseignement de l’indianisme dans l’université qui va se fonder: une
belle besogne à faire dans l’Inde même.
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