_Mardi 27 décembre._--Le flot des visiteurs a commencé dès le mercredi.
Mais dans le petit univers où nous vivons, si chacun est instruit de ce
que fait son voisin, tout le monde sait ce que nous faisons. Or, on sait
que le mercredi est le jour du courrier, jour sacro-saint où personne ne
nous voit jusqu’après la levée à 4 heures. Auparavant, personne ne se
hasarde. A 4 h. 5 déjà d’illustres visiteurs se présentaient, car les
gens viennent d’eux-mêmes ou amenés par des amis et même par des
inconnus. Comme il n’y a pas de portes fermées, par conséquent pas de
portes à ouvrir, impossible de se dérober, le voulût-on. C’est charmant,
très familial, quelquefois un peu dérangeant.
* * * * *
Cependant étudiants et Santals à peu près nus, ont travaillé tout le
jour à monter les boutiques pour le lendemain, et--chose plus importante
encore--à préparer les fourneaux, je veux dire les creux dans la terre,
ventilés par un petit trou. Les plus modernes ont pu acquérir quelques
bouts de fer sur quoi ils poseront leurs pots, mais des pierres feront
tout aussi bien. De ces fourneaux il y en a tellement, qu’il semble que
chacun ait le sien; aussi pouvez-vous supposer qu’un Hindou cuira sa
pitance sur le même feu qu’un Santal? On ne peut cuire que sur le trou
de feu de sa caste, ou d’une classe supérieure, si elle permet. C’est
ainsi que, chez les Chaudhari, de Calcutta, il y a deux cuisines,
puisqu’il y a deux espèces de serviteurs: une cuisine pour les
Mahométans, une pour les Hindous. Ce sont bien deux pièces à part, où
chaque groupe est isolé. Pour que tout se passe dans les règles, le
cuisinier hindou est brahmane.
Ces trous à feu creusés tout à trac et de tous côtés dans notre lande
font (maintenant que la foire est finie) tout autant de trappes par ces
nuits sans lune.
Le jeudi 22 a été le grand jour. Il a commencé par un service. L’affreux
temple en fer et vitres avait été décoré de guirlandes de fleurs jaunes,
des fleurs enfilées et serrées les unes contre les autres. Rien de nos
feuillages et de notre art. Les hommes sont assis par terre à
l’intérieur, les femmes sont massées sur les marches à l’extérieur.
Tagore lira l’Oupanishad, célébrera le vingtième anniversaire de la
fondation de l’École et fêtera l’inauguration de l’Université
Internationale.
Il entre, tout vêtu de blanc, beau comme un prophète, et la cérémonie
commence. Comme je ne comprends ni le bengali, ni le sanscrit, je
regarde. Par les portes ouvertes, je vois le groupe des hommes. Ils sont
là, immobiles, avec, au front, la marque rituelle de santal. Je
reconnais nos visiteurs d’hier, les professeurs d’ici, trois présidents
d’Université, des professeurs de Calcutta, des commerçants guzeratis,
(car on est venu de toutes parts) et, dans un coin, le front barré de
santal, sa belle figure sérieuse et tendre toute attentive, le Président
de l’Alliance Israélite Universelle[2]. Il écoute la lecture du texte
consacré, et j’admire.
[2] M. Sylvain Lévi.
Ensuite il a fallu faire ses achats, des cartes postales dessinées et
peintes par les élèves de l’École d’art, et du cacao, et du fromage en
boîte, etc... On se presse, on se bouscule devant ces petites échoppes.
Des métiers à main tissent des saris. Les Santals nus, les enfants plus
nus encore, les étudiants, les visiteurs, tous mêlés, confondus, se
coudoyant. Après le déjeuner, la foule devient de plus en plus dense,
une poussière chaude se mêle au parfum des fritures et des confiseries.
Nous nous asseyons sous une misérable tente, où une foule accroupie
écoute, ravie, pour la millième et une fois sans doute, les amours du
dieu Krishna et de Radha sa préférée entre les seize mille bergères. La
messagère de Radha est un homme très grand qui n’est, ma foi, pas mal;
de temps en temps, délicatement, il soulève la toile qui recouvre le sol
pour cracher dessous le jus de sa chique de bétel; il se mouche dans sa
draperie; ou bien, il s’interrompt pour que les spectateurs ne viennent
pas s’asseoir jusque sur ses pieds. Radha est un pauvre petit bout de
femme noire, avec sur les joues et le front, des dessins blancs pareils
à de petites perles; et le Dieu, le pauvre dieu avec sa flûte
légendaire, est pitoyable. Cependant tout le monde suit les épisodes peu
nombreux, les discussions théologiques, éclate de rire aux
plaisanteries. Une toute petite fille cherchant à s’asseoir sur le banc
apporté pour nous, je veux l’y aider; elle m’aperçoit, s’effraie, se met
à crier; sa mère la prend dans ses bras pour la consoler. Je vois dans
ses cheveux la marque de vermillon, indice du mariage, je m’informe;
elle a sept ans, elle est mariée depuis deux ans. Si son petit mari
était mort, dès la première année, de la rougeole ou de la coqueluche,
c’était pour toute son existence, jusqu’à la mort, la terrible vie des
veuves, le jeûne tous les quinze jours, pas une fête, pas une parure.
Pour oser se remarier, il faut être au-dessus des castes, ou en dehors,
ou bien se faire musulman. On comprend que les conversions soient
nombreuses.
Radha relevait pudiquement son voile sur son visage, Krishna l’ayant
conquise, lorsqu’on vint nous chercher pour le concours de tir à l’arc.
Pas très fameux, ces tireurs santals: ils en rient eux-mêmes, bons
enfants; la vie facile de la plaine les a gâtés. Primitifs sans doute,
mais les voilà vaccinés, bien lavés, je suppose que ceux qui, vivant
dans les montagnes ont eu à se défendre contre de méchantes bêtes, ont
gardé un meilleur entraînement.
Puis, ce sont les danses: toutes les filles, des fleurs rouges dans les
cheveux et à l’oreille, se tiennent en une chaîne serrée, se donnant
étroitement le bras. Ce sont de lents mouvements du buste et des reins,
des déplacements presque invisibles des pieds qui les font lentement
tourner en rond, tandis que quelques hommes devant elles cabriolent
éperdument en battant du tambour. Ce n’est pas joli, joli. Mais les
gosses de quatre à cinq ans qui gravement dansent en suivant bien la
mesure sont à croquer.
La poussière devient étouffante, la nuit est presque tombée, on ne peut
pas circuler. Je vais de boutique en boutique cherchant des espèces de
poupées en bois ou en terre pour Tagore qui en réunit une collection. Ce
sont des représentations traditionnelles de Ganeça, de Krishna, à côté
d’innovations modernes, le policeman de Calcutta, etc... Cela se vend
quatre à six pices; les boutiques ont été pillées; le peu que nous
pouvons encore trouver, nous le disposons près du lit du poète; ce sera
son cadeau de Noël.
Un domestique arrive portant haut un plateau, tout à fait Véronèse et
Mille et Une Nuits. C’est Tagore qui nous envoie des mandarines et, dans
une boîte semblable à celle de nos fromages, mais à peine dégrossie, du
raisin de Cachemire disposé sur des couches d’ouate, grain par grain,
comme les confiseurs arrangent chez nous les bonbons de chocolat. C’est
qu’il vient de loin et qu’il est bon, sucré, de longs grains étroits,
dorés.
Deux enfants de l’école, que nous ne connaissons pas, nous en apportent
d’autre, avec des oranges, une grenade, quelques pommes, venues de la
montagne, et des espèces de pâtes frites, sucrées, salées, que nous ne
pouvons pas avaler. Un feu d’artifice magnifique a terminé cette grande
journée! Les Santals continuaient à danser. Le bruit, la foule et la
poussière tournaient la tête.
Le lendemain matin, à 7 h. 1/2, séance d’inauguration de l’Université
Internationale. La salle des séances était limitée aux quatre coins par
un manguier; car vous pensez bien que la cérémonie se passait en plein
air. Des dames avaient dessiné sur le sol un bel alpona. Des fleurs, de
la poudre de santal, un tabouret bas où s’assiéra Docteur Seal,
président, lorsque Tagore aura fini son exposé.
Tout notre petit univers remplit les trois côtés du rectangle, les dames
à part, les messieurs, comportant tous les élèves, depuis les plus
petits, sept ans, jusqu’aux étudiants de vingt-deux ans, et les
professeurs, les invités, tous pêle-mêle.
Car le trait caractéristique de notre communauté est d’être indivisible.
Tous participent à tout en toutes occasions, et c’est, je pense, pour
les enfants qui ont la chance rare de grandir sous de telles directions,
une formation unique. Pendant les discours, on entend les cris des
bébés, venus avec les mamans, et auxquels on donne bien vite le sein
pour les faire taire; les chiens se battent; l’antilope veut à toute
force passer; un mendiant fou surgit, le bâton à la main; rien ici n’est
semblable à ce qui est ailleurs, et même il y aura une femme appelée à
donner son avis!
Pour achever la journée, représentation d’un drame sanscrit: _Veni
Sanhara_, IIIe acte. L’auteur est un ancêtre lointain de Tagore. Puis un
épisode du Mahabharata et des scènes d’un drame bengali de Tagore:
_Sacrifice_; scènes choisies, car les rôles de femmes sont supprimés.
Les jeunes femmes de bonne famille ne jouent pas la comédie et Tagore
répugne à voir des jeunes gens jouer des rôles féminins.
La salle est une longue pièce, une sorte de grange aux murs blanchis à
la chaux; la petite scène comporte quelques voiles et quelques étoffes
qui feront les décors indispensables. Le directeur des études apparaît
devant le rideau; sanscritiste de premier ordre, il explique en bengali
la pièce sanscrite pour ceux qui pourraient ne pas comprendre. Et nous
avons une représentation excellente.
* * * * *
_Samedi, 24._--Dès 8 heures, visite d’un des hôtes, venu des frontières
de l’Assam pour les fêtes, Dr D., directeur de l’Instruction publique
dans un grand État indigène. Il a été cinq ans en Amérique. Les yeux
bien ouverts, la tête solide, il connaît le monde moderne. Il nous conte
son mariage. Il est né au Népal. A la suite d’un de ces drames de palais
qui furent si fréquents avant le règne du présent Maharaja, ses parents
durent quitter le pays. Ils s’installèrent au Bengale. Là, la caste des
Kshatriyas (guerriers) a à peu près disparu. Kshatriyas eux-mêmes, ils
ne purent chercher une alliance que dans une des trois familles
Kshatriyas qui subsistent encore. Son père choisit pour lui la fille
d’un raja, propriétaire d’un grand domaine. Le jour de la cérémonie, le
soir plutôt, les mariages se faisant après le coucher du soleil, et pour
obéir aux usages traditionnels, le marié monta à cheval, une lance à la
main et se mit en devoir de forcer successivement les portes. Mais comme
on est au XXe siècle tout de même, il passa à travers des portes en
papier.
* * * * *
_Dimanche 25_, jour de Noël, soleil resplendissant. Il fait chaud
aujourd’hui, même pour les Hindous. Viennent nous voir les pères des
jeunes élèves qui nous ont apporté des gâteries; deux braves bonshommes,
une barbe de huit jours, habillés comme on l’est ici, le veston flottant
sur la draperie dont les hommes se font une culotte. Les vestes sont
déchirées, effrangées, élimées, la chemise ouverte au cou, sans col. Ils
ne parlent que bengali ou guzerati, ils ont voulu voir ce professeur
français très aimable et qui aime les Hindous. Ils sont tous deux chefs
d’importantes affaires de charbon dans le Guzerat, et sont membres
bienfaiteurs de l’Université nouvelle chacun pour cinq cents roupies.
* * * * *
_Lundi, 26._--Joseph, malade, va à la consultation du médecin bengali,
qui passe tous les matins dans sa voiture noire, semblable à nos
corbillards. Le médecin est assis là-dedans et son assistant, en pagne,
en face de lui. C’est ultra-moderne, si on le compare au palanquin, qui
a passé devant notre maison hier, même sorte de boîte, plus petite,
noire ou vert sombre, portée par quatre bonshommes. Il paraît que c’est
là-dedans que nous monterons, en caravane, au Népal!
Vu hier, au cours de la promenade du soir, le premier serpent, tout
vert. On pourrait croire que notre conversation l’évoqua. Je demandais à
Nitou, le charmant petit-fils de Tagore, qui se promenait avec nous,
quand il en avait vu et où? Où? Mais dans notre maison! Voilà qui est
engageant. Et, cinq minutes après, cette vilaine rencontre.
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