_29 novembre._--Joseph arrive, sa noire figure illuminée: on aura du
poisson, un homme, posté à la gare, a guetté un pêcheur. Comme c’est
simple, vraiment. Mais on n’aura ni beurre, ni soda, le Consul de France
boira de la limonade. Une bouteille de Graves serait meilleure.
Sur ce, arrive, drapé dans sa belle robe jaune, le Mahathéra de Ceylan
(dignitaire de rang très élevé dans l’église bouddhique du sud). Il a
mûri un grand projet qu’il désire soumettre à ce Français bouddhisant,
et pour la réalisation duquel il demande son concours: à voir le monde
dans ce désordre affreux, les sentiments les plus épouvantables étalés,
la misère, la douleur, le désespoir dans tous les cœurs, il a pensé que
quelques âmes anxieuses de repos aimeraient venir ici, y faire une
retraite et puiser quelqu’apaisement, sinon quelque sérénité à la source
calmante des vérités bouddhiques. Vous êtes orfèvre, M. Josse. On
devrait seulement créer un comité, il s’y inscrirait et aussi Tagore et
S.; si quelques Occidentaux répondaient à l’appel, il serait facile de
les recevoir. La place ne manque pas dans l’ermitage. Pourquoi pas? Il
est certain que l’atmosphère de Santiniketan est singulièrement calme,
mais le bouddhisme n’y est pour rien. La méditation par laquelle chacun
commence sa journée, chacun accepterait de la faire dans n’importe
quelle église, chaque dieu, chaque révélation n’étant qu’un des aspects
de Celui qui est Un, de Celui qui est Tout, de Celui qui est Non...
Après le lunch, visite d’une des personnalités de l’ermitage. Ancien
missionnaire, M. Pearson, Anglais protestant, a renoncé à nos idées
occidentales, il déteste tout ce qu’elles représentent de férocité,
d’avidité, d’hypocrisie. Il vit ici depuis onze ans, revient
d’Angleterre où il a dû aller refaire un peu de globules rouges et
rentre, secouant si bien de ses souliers la poussière de cette
civilisation abhorrée, qu’il est nu-pieds, comme tout le monde:
délicieux, frais et candide comme un enfant.
Ensuite, nous allons chercher à Bolpour, dans l’auto de l’ermitage, M.
Laronce, Consul général de France à Calcutta. Grande joie à retrouver un
Français, à voir la cocarde tricolore de son boy, à parler français. Il
a tant roulé tout autour de l’Océan indien qu’il sait ce qu’est la
brousse et comment y vivre; il boit placidement sa limonade et nous le
voyons aller au _guest house_, où il couchera, sans trop redouter pour
lui la dureté du lit, car, quoi qu’en dise mon mari, ils sont durs.
Le poète dîne avec nous; il est ce soir particulièrement inspiré quand
il expose à L. les vœux, les volontés de l’Orient: ne plus être trépigné
par nos gros souliers; connaissance et par là reconnaissance de leur
civilisation, de leurs philosophies, où l’Occident, qui se meurt sous le
poids de ses techniques, de ses mécaniques, pourrait trouver un utile
enseignement; la folie de nos besoins, créateurs de misères et de
guerres; enfin le thème que seuls quelques rares esprits commencent à
entrevoir.
Il est curieux d’observer comment Gandhi et lui, inspirés de la même
foi, du même amour, du même désintéressement, tendent à des fins
absolument contraires. Pour Gandhi, le bonheur de l’Inde est d’oublier,
de renier toutes les leçons de l’Occident; c’est le retour à la
simplicité des premiers âges, la vie simple dans le sens le plus absolu,
nudité du corps et de l’esprit, contemplation, méditation, renoncement,
chacun filant et tissant ses vêtements (c’est même là le premier article
de son _credo_). Pour Tagore, artiste adorateur de la beauté, esprit
universel, c’est le vœu ardent de voir les peuples jouir de cette
beauté, c’est la collaboration étroite des deux mondes, la science faite
la servante de l’homme que le machinisme n’écraserait plus.
Le lendemain, nous reconduisons notre hôte à Bolpour. Depuis mon arrivée
je n’avais pas vu de si gros bourg; les singes à longue queue, à petite
face noire, guettent sur les toits de chaume le moment de bondir et de
voler quelque gourmandise aux étalages du bazar. Le chef de gare au
ventre piriforme se précipite avec des salams et des sourires; il fait
porter sur le quai des fauteuils pour les sahibs et memsahib, avec
quelques coups de pied pour ses compatriotes trop lents à s’écarter.
Mais aussi des gueux tout nus, quand il a un si bel uniforme! On le
verrait bien dans la figuration de Marouf. Nous sommes revenus à pied,
nous nous sommes trompés de route, il a fallu traverser les rizières,
enjamber les diguettes, une vraie aventure.
* * * * *
_1er décembre._--Le poète a la fièvre et nous avons la visite d’un
nouvel hôte de l’ermitage, un jeune Anglais de vingt-sept ans, Elmhirst,
tout frais sorti de Cornell (États-Unis) et qui vient organiser et
diriger ici le département d’agriculture. Quand Tagore était en
Amérique, l’an passé, ce garçon lui écrivit pour lui dire son admiration
et aussi son amour de l’Inde, où l’avait amené pendant la guerre un
congé de convalescence. Le poète, toujours séduit par la jeunesse, lui
répond, le voit et, emballé par l’emballement du jeune homme, lui
propose de l’emmener. Mais il y a les études à terminer. Les mois
passent, Tagore écrit qu’il n’a pas les fonds nécessaires pour rien
entreprendre; câble du garçon, il a trouvé 25.000 dollars et il arrive.
Dès le premier soir, nous avons sa visite, pieds nus sur des semelles de
cuir, sa chemise de cellular sur son pantalon blanc, et la charmante et
fraîche figure d’un Anglais enthousiaste. Il a de grands projets, il
veut faire produire à la terre trois récoltes par an, il veut avoir du
bétail qui ne soit pas étique--les pauvres vaches de l’Inde!--et des
poules donnant de gros œufs; il veut surtout que le paysan hindou, si
atrocement pauvre, bénéficie un peu de la richesse de son sol, et qu’on
draine, et qu’on nettoie et que l’on combatte la fièvre, la cécité,
toutes ces maladies affreuses, filles de la misère. Il est résolu à
rester ici quelques années ou toute sa vie. Voilà donc déjà deux Anglais
fixés dans cet asile; le troisième, le plus ancien, le plus important,
ami de Gandhi, porte-parole partout et toujours des Hindous brimés ou
persécutés, en quelque partie du monde que ce soit, Andrews, n’arrivera
que demain.
* * * * *
_2 décembre._--Cet après-midi, le cours de tibétain achevé, nous allons
prendre des nouvelles du poète. Nous le trouvons levé, faible encore,
dans sa chambre. Sa chambre! Je voudrais en envoyer une photo à une
quelconque _Illustration_. Que l’on compare cette cellule, ces murs nus,
deux mètres carrés, tout au plus, juste la longueur du mince matelas
posé sur une natte à terre, avec les installations de nos hommes de
lettres les plus chargés de gloire et d’honneurs. A côté, le réduit où
il travaille, si petit qu’on ne peut y être plus de deux; et il faut se
rappeler que l’homme qui vit ainsi est un des porte-parole de la
conscience universelle; l’influence qu’il représente, peu d’hommes ont
pu la réaliser. On ne peut imaginer la simplicité d’une telle vie; mais
c’est l’ascétisme souriant, aimable, spirituel d’un très grand artiste.
* * * * *
_3 décembre._--Grande fête aujourd’hui à Santiniketan, retour d’Andrews.
On me dit qu’il a été quinze ans fellow à Cambridge pour la théologie et
les études classiques; il vint à Lucknow, il connut Tagore et, depuis
une douzaine d’années, il est un des piliers de l’ermitage. C’est un
petit homme tout barbu, des traits tout fins dans cette broussaille, de
beaux yeux bleus et un sourire qui éclaire sa physionomie pleine de
bonté.
Il a adopté naturellement le costume bengali, ces étoffes mouvantes dans
lesquelles hommes et femmes se drapent si harmonieusement, mais il n’a
pas acquis leur grâce. Il a longuement raconté son voyage, un soir, tout
Santiniketan réuni autour de lui, auditoire silencieux et frémissant. Il
avait été appelé par les Hindous de l’Est et du Sud-Africain qui se
voient retirer les droits accordés aux Blancs. On leur refuse des
terres, on leur rend la vie impossible. Cependant, ils ont fourni des
soldats, ils ont combattu contre les Boers, contre les Allemands; ils
avaient reçu alors les plus belles promesses. Le gouvernement,
embarrassé, pris entre les exigences des colons occidentaux et les
réclamations des Hindous, croit s’en tirer en leur posant des conditions
équivalant à la prohibition pure et simple. Exposé très pénible à
entendre; Andrews le fait comme s’il confessait ses péchés; mais il dit
«nous» en parlant des populations brimées.
Nous avons eu le lendemain la visite de l’évêque d’Assam et de Lady
Bishop. Mylord est un grand diable, tout de noir vêtu, plein d’histoires
et de plaisanteries recueillies depuis vingt-cinq ans qu’il court les
routes de son évêché. Qui se douterait, alors que, réunis pour le thé,
nous rions si follement à ses récits, qu’il est appelé dans l’Inde
entière pour y guérir les malades par ses prières? Il a rendu la vue à
un aveugle, et il doit aller à Calcutta près d’une paralytique. Moins
fort cependant que M. H., qui, lui, guérit par simple imposition des
mains.
Nous avons fait connaissance du frère aîné du poète, Dvijendra Nath
Tagore, vieillard de quatre-vingt-quatre ans au profil d’aigle. Il est
assis sous sa véranda, les mains tordues par les rhumatismes; les
oiseaux familiers, les écureuils se promènent sur lui, cherchant jusque
dans ses poches les graines et les miettes, sans que, absorbé dans ses
recherches philosophiques, il semble les remarquer. Pour tout le monde,
il est ici Baradada, le grand frère, comme Pratima, pour tout le monde,
même pour les boys, est Bhauma, la belle-fille. S., déférent, écoute ce
sage vieillard qui a tant lu, tant médité, et qui, au soir de sa vie,
reste convaincu que la pensée de l’Inde a été l’initiatrice.
Nous sommes revenus, traversant tout l’ermitage, émerveillés une fois de
plus à la vue de cette ruche en plein travail: sous les manguiers, en
cercle, les classes se poursuivent; sous chaque arbre, un enfant
travaille, un homme étudie; les jeunes filles, dans leurs saris
éclatants, leurs cheveux tout humides encore de l’eau du bain, suivent
les cours; c’est la fresque de la Sorbonne sous le soleil des tropiques,
un tableau ravissant.
* * * * *
Mardi 6, le projet est d’aller à Souroul, de bonne heure, avec Rathi,
Pratima, Santosh Babou (Mr. Mazoumdar) et de visiter la maison, la
ferme, les jardins, le village, propriétés des Tagore, où va s’installer
l’école d’agriculture. Pendant deux heures, nous arpentons sous le grand
soleil ce merveilleux domaine, coton, cannes à sucre, indigo, vastes
espaces grillés où poussent des buissons chargés de baies délicieuses,
grande maison seigneuriale rappelant les palais italiens, et ruines
d’une ancienne factorerie, véritable forteresse où, à l’abri de gros
murs, vécut, combattit et s’enrichit un Anglais du XVIIIe siècle, Mr.
Cheap, qui a laissé le nom de Cheap le Magnifique.
Enfin, visite du village et du temple, un charmant petit édifice tout
décoré de terres cuites, représentant les principaux épisodes du
Ramayana. Il se trouve enclos dans la maison, que dis-je! dans le palais
du Zemindar. Tout le village entoure ce monsieur qui lit pour ainsi dire
les sculptures vénérées; on lui apporte un escabeau, donnant en même
temps un coup de pied au chien qui ose monter sur la marche du temple;
on ouvre les tabernacles où, tout orné encore des fleurs et des cendres
du service matinal, le symbole sivaïte, le linga, est enfermé. Toutes
les femmes de Mr. le Zemindar, soulevant le voile mythique qui les tient
closes, plus ou moins dissimulées derrière des colonnes, des pans de
mur, des portes entr’ouvertes, épiaient ces visiteurs étrangers. Si ce
sont là les compagnes de ce grand seigneur, c’est, en déshabillé, un
assez misérable troupeau.
Le soir, travaux de défense contre les rats; nous bouchons tous les
trous des murs, des fenêtres par où ils s’insinuent, troupe si
nombreuse, si folâtre que, la nuit dernière, S. a dû se lever pour leur
faire la chasse. Ils grignotent le savon, les brosses, un napperon. Des
petites crottes partout. On voyait autrefois des bêtes plus redoutables
et j’imagine que la saison des pluies doit amener des visiteurs
indésirables, quand l’eau chasse des profondeurs tout ce qui s’y cache.
Et elle va loin, ravageant, fouillant, creusant ce sol sablonneux. Il
est, par endroits, près de notre maison, par exemple, crevassé comme un
glacier. Mais c’est pour tous la saison enchanteresse, inspiratrice de
musique et de poésie; nous souhaitons passer à l’ermitage ces mois si
attendus.
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