III

De grâce, Mesdames, faites bonne garde autour du mariage, autour de

l'enfant; défendez le foyer, défendez la famille.

La famille! Chose inconcevable: nos diverses écoles révolutionnaires

n'ont à la bouche que le mot «solidarité»; et elles conspirent, avec une

effrayante unanimité, à décrier, à détruire la famille qui est le

berceau des premières affections, la source vive de cette tendresse

d'âme qui seule est capable de sauver l'homme de la dureté et de la

barbarie. Mais il suffit que la pierre du foyer soit le premier

fondement de la morale, la raison d'être du patrimoine, la clef de voûte

de la propriété, pour qu'ils s'acharnent à l'ébranler. Ils devraient se

dire, pourtant, que le respect de la famille est le soutien des devoirs

plus généraux qui nous lient à tous nos frères en souffrance; qu'un

peuple n'est qu'un groupement de familles, comme l'humanité elle-même

n'est que l'ensemble des peuples, et que ces vastes unions ne sauraient

être fortes, prospères et bienfaisantes, si l'unité première, qui en est

l'âme, se disloque et se désagrège.

Mais non! Faute peut-être d'avoir goûté les joies du foyer, faute

d'avoir connu la douce affection d'une bonne mère et la forte et

paternelle direction d'un brave homme, ils s'appliquent furieusement à

effacer de la conscience publique le respect des parents et les

obligations de la piété filiale. Ils savent maintenant que, pour

renverser l'ordre social, il ne suffit pas de renverser le gouvernement.

Les prétendants et les ministres ne manqueront jamais en France. Dès que

l'un tombe, quelque autre se relève. Seulement la famille ne se refait

pas comme un ministère. Et comme cette vieille puissance domestique est

le dernier refuge de l'autorité sociale, on la tient pour la grande

ennemie qu'il faut à tout prix miner et abattre, en aiguisant contre

elle l'ironie des gens d'esprit, en troublant la paix des ménages, en

exaltant la passion, en ridiculisant la vertu, en excusant l'adultère,

en prônant le divorce, en obscurcissant dans l'âme des époux et des

enfants la notion de leurs devoirs respectifs, en affaiblissant chez

tous le respect de la foi jurée, le respect du mariage, le respect de la

vie, le respect de l'amour.

Et les femmes se prêteraient complaisamment à ces démolitions

anarchiques? Je ne veux pas le croire. Car tout serait perdu,--la

morale, la patrie et l'honneur. Si, par hasard, ces grandes choses

cessaient de leur tenir au coeur, qu'elles songent du moins à

elles-mêmes et à leurs enfants. Qu'elles sachent que jamais l'union

libre ne pourra faire le bonheur des femmes et des mères. Tous les

révolutionnaires du monde ne parviendront pas à démontrer que la

félicité consiste, pour celles-ci, à retourner en arrière, à la

polygamie païenne, à ces époques de naturalisme barbare où le mâle et la

femelle se prenaient et se quittaient au gré de la passion ou de

l'instinct. L'union sexuelle met face à face un fort: l'homme,--et deux

faibles: la femme et l'enfant. Or, le mariage a été créé pour l'enfant,

auquel il donne un père «certain», et aussi pour la femme, qu'il a, non

sans peine, arrachée à la dégradation de la sauvagerie primitive en la

constituant reine du foyer. Oui, le mariage est tout profit et tout

honneur pour la femme. C'est à quoi, encore une fois, nous prions

instamment les Françaises de réfléchir.

En tout cas, le mariage est beaucoup moins avantageux pour l'homme.

C'est un frein très dur qui bride toutes les convoitises de l'instinct

et du plaisir, qui refoule et comprime tous les appétits de changement

et de nouveauté. A vrai dire, la monogamie est, pour le sexe fort, un

instrument de perpétuel renoncement. Lié pour toujours à la femme de son

choix, l'époux doit s'interdire, s'il est honnête homme, d'effleurer du

moindre désir les femmes des autres. Il n'est que la polygamie qui lui

permette l'assouvissement de ses passions et lui assure la pleine

satisfaction de ses caprices. Parlez-moi d'un pacha: voilà un véritable

souverain. Lui, au moins, est le maître de son harem. Dans la

chrétienté, plus d'autocratie maritale. Qui dit mariage, dit partage. Là

où la famille monogame existe, le roi de la création a renoncé à la

monarchie absolue. Élevant la femme jusqu'à lui, il s'est contenté d'un

dualisme constitutionnel qui associe l'épouse au gouvernement du foyer

et à la dignité du pouvoir.

Et maintenant, dénouez le lien matrimonial, rompez le noeud sacramentel,

supprimez les obligations civiles, relevez les époux de leurs serments:

et l'homme, délivré du mariage qui le gêne, retournera bien vite au

plaisir, aux libres amours, aux jouissances despotiques, méprisantes et

méprisables. C'est faire le jeu du mâle que d'affaiblir la discipline

conjugale. Le jour où, de relâchement en relâchement, l'union des sexes

ne sera plus qu'une association temporaire, l'homme aura reconquis sa

souveraineté absolue; et la femme, déchue de son ancienne grandeur,

s'apercevra, mais un peu tard, que la liberté ne profite qu'aux forts et

aux brutes.

Dieu veuille donc qu'elle ferme l'oreille aux doctrines de ceux en qui

s'oblitère et défaille le sens moral! Préconisée surtout par des hommes,

exclusivement avantageuse aux hommes, l'union libre est, comme l'a écrit

M. Jules Bois, «une duperie bien plus cruelle que le mariage le moins

bien assorti[203].» Puissent les femmes s'en tenir au vieux mariage! Là

est, pour elles, la sécurité, l'honneur, le salut. Et j'imagine que

cette résolution leur sera facile à prendre, si elles veulent bien se

rappeler, qu'à part quelques respectables exceptions, le libre amour

n'est préconisé que par des viveurs ou des dévergondées.

[Note 203: Lettre citée par M. Joseph Renaud dans la _Faillite du

mariage_, p. 159.]

Souhaitons enfin que les mères sachent défendre leurs enfants contre les

entreprises des partis révolutionnaires, dont c'est le mot d'ordre de

substituer les prétendus droits de l'État au droit sacré des parents sur

la personne de leurs fils et de leurs filles. Et défendre l'enfant,

n'est-ce pas encore défendre le mariage et la famille? Or, il nous

paraît impossible, qu'en réponse aux voleurs sournois ou effrontés qui

rôdent autour de nos berceaux, les mères françaises ne sentent tout à

coup, lorqu'elles contemplent leur fils endormi sous les rideaux blancs,

un même cri de colère et de passion leur monter instinctivement du coeur

aux lèvres: «Cher petit corps, fruit béni de mes entrailles, tu n'es pas

leur enfant, mais le mien. Ton père et moi, nous t'avons donné la vie

pour perpétuer la nôtre. Tu es notre joie et notre parure. Nous t'avons

fait, par la grâce de Dieu, à notre image et à notre ressemblance; et

sur ton visage, notre paternité s'est gravée comme un sceau. Quelque

chose de nous transparaît sur ton front, dans tes yeux, dans tes gestes,

dans ton sourire. Nous vivons pour t'aimer, pour t'aider, pour faire ton

bonheur. Moi qui te parles, je donnerais tout mon sang pour t'épargner

une larme. Car tu es mon chef-d'oeuvre, toi, dont le corps est ma chair,

toi, dont mon sang et mon lait sont la vie. Qui oserait se glisser entre

ton père et moi pour nous prendre ton âme? Tu n'es pas un trésor

abandonné par hasard sur le bord du chemin, une chose sans maître que le

premier venu puisse ramasser en passant. Je ne veux pas que l'État te

traite comme un vil métal qu'on jette au creuset pour le frapper au coin

d'une effigie commune. Nous avons mis en toi toutes nos complaisances,

toutes nos ressemblances, et j'entends que tu les gardes ainsi qu'un

dépôt sacré. Plus tard, lorsque la patrie te demandera ton sang,

j'espère, mon fils, que, devenu homme, tu le donneras bravement, sans

hésiter, sans compter, avec joie, avec orgueil. Mais si jamais la

société révolutionnaire, cette marâtre anonyme au sein aride, osait

porter une main impie sur ta frêle adolescence, tout mon sang crierait

vers elle: «Mon enfant n'est pas orphelin. Je suis sa mère: je le garde.

Qui l'aimerait davantage? Lui dérober son âme, c'est m'arracher la

mienne. Je ne vous le livrerai point. Je ne le dois pas, je ne le peux

pas!»

Le féminisme français II: L'émancipation politique et familiale de la femme · 第 189 / 201 题