De grâce, Mesdames, faites bonne garde autour du mariage, autour de
l'enfant; défendez le foyer, défendez la famille.
La famille! Chose inconcevable: nos diverses écoles révolutionnaires
n'ont à la bouche que le mot «solidarité»; et elles conspirent, avec une
effrayante unanimité, à décrier, à détruire la famille qui est le
berceau des premières affections, la source vive de cette tendresse
d'âme qui seule est capable de sauver l'homme de la dureté et de la
barbarie. Mais il suffit que la pierre du foyer soit le premier
fondement de la morale, la raison d'être du patrimoine, la clef de voûte
de la propriété, pour qu'ils s'acharnent à l'ébranler. Ils devraient se
dire, pourtant, que le respect de la famille est le soutien des devoirs
plus généraux qui nous lient à tous nos frères en souffrance; qu'un
peuple n'est qu'un groupement de familles, comme l'humanité elle-même
n'est que l'ensemble des peuples, et que ces vastes unions ne sauraient
être fortes, prospères et bienfaisantes, si l'unité première, qui en est
l'âme, se disloque et se désagrège.
Mais non! Faute peut-être d'avoir goûté les joies du foyer, faute
d'avoir connu la douce affection d'une bonne mère et la forte et
paternelle direction d'un brave homme, ils s'appliquent furieusement à
effacer de la conscience publique le respect des parents et les
obligations de la piété filiale. Ils savent maintenant que, pour
renverser l'ordre social, il ne suffit pas de renverser le gouvernement.
Les prétendants et les ministres ne manqueront jamais en France. Dès que
l'un tombe, quelque autre se relève. Seulement la famille ne se refait
pas comme un ministère. Et comme cette vieille puissance domestique est
le dernier refuge de l'autorité sociale, on la tient pour la grande
ennemie qu'il faut à tout prix miner et abattre, en aiguisant contre
elle l'ironie des gens d'esprit, en troublant la paix des ménages, en
exaltant la passion, en ridiculisant la vertu, en excusant l'adultère,
en prônant le divorce, en obscurcissant dans l'âme des époux et des
enfants la notion de leurs devoirs respectifs, en affaiblissant chez
tous le respect de la foi jurée, le respect du mariage, le respect de la
vie, le respect de l'amour.
Et les femmes se prêteraient complaisamment à ces démolitions
anarchiques? Je ne veux pas le croire. Car tout serait perdu,--la
morale, la patrie et l'honneur. Si, par hasard, ces grandes choses
cessaient de leur tenir au coeur, qu'elles songent du moins à
elles-mêmes et à leurs enfants. Qu'elles sachent que jamais l'union
libre ne pourra faire le bonheur des femmes et des mères. Tous les
révolutionnaires du monde ne parviendront pas à démontrer que la
félicité consiste, pour celles-ci, à retourner en arrière, à la
polygamie païenne, à ces époques de naturalisme barbare où le mâle et la
femelle se prenaient et se quittaient au gré de la passion ou de
l'instinct. L'union sexuelle met face à face un fort: l'homme,--et deux
faibles: la femme et l'enfant. Or, le mariage a été créé pour l'enfant,
auquel il donne un père «certain», et aussi pour la femme, qu'il a, non
sans peine, arrachée à la dégradation de la sauvagerie primitive en la
constituant reine du foyer. Oui, le mariage est tout profit et tout
honneur pour la femme. C'est à quoi, encore une fois, nous prions
instamment les Françaises de réfléchir.
En tout cas, le mariage est beaucoup moins avantageux pour l'homme.
C'est un frein très dur qui bride toutes les convoitises de l'instinct
et du plaisir, qui refoule et comprime tous les appétits de changement
et de nouveauté. A vrai dire, la monogamie est, pour le sexe fort, un
instrument de perpétuel renoncement. Lié pour toujours à la femme de son
choix, l'époux doit s'interdire, s'il est honnête homme, d'effleurer du
moindre désir les femmes des autres. Il n'est que la polygamie qui lui
permette l'assouvissement de ses passions et lui assure la pleine
satisfaction de ses caprices. Parlez-moi d'un pacha: voilà un véritable
souverain. Lui, au moins, est le maître de son harem. Dans la
chrétienté, plus d'autocratie maritale. Qui dit mariage, dit partage. Là
où la famille monogame existe, le roi de la création a renoncé à la
monarchie absolue. Élevant la femme jusqu'à lui, il s'est contenté d'un
dualisme constitutionnel qui associe l'épouse au gouvernement du foyer
et à la dignité du pouvoir.
Et maintenant, dénouez le lien matrimonial, rompez le noeud sacramentel,
supprimez les obligations civiles, relevez les époux de leurs serments:
et l'homme, délivré du mariage qui le gêne, retournera bien vite au
plaisir, aux libres amours, aux jouissances despotiques, méprisantes et
méprisables. C'est faire le jeu du mâle que d'affaiblir la discipline
conjugale. Le jour où, de relâchement en relâchement, l'union des sexes
ne sera plus qu'une association temporaire, l'homme aura reconquis sa
souveraineté absolue; et la femme, déchue de son ancienne grandeur,
s'apercevra, mais un peu tard, que la liberté ne profite qu'aux forts et
aux brutes.
Dieu veuille donc qu'elle ferme l'oreille aux doctrines de ceux en qui
s'oblitère et défaille le sens moral! Préconisée surtout par des hommes,
exclusivement avantageuse aux hommes, l'union libre est, comme l'a écrit
M. Jules Bois, «une duperie bien plus cruelle que le mariage le moins
bien assorti[203].» Puissent les femmes s'en tenir au vieux mariage! Là
est, pour elles, la sécurité, l'honneur, le salut. Et j'imagine que
cette résolution leur sera facile à prendre, si elles veulent bien se
rappeler, qu'à part quelques respectables exceptions, le libre amour
n'est préconisé que par des viveurs ou des dévergondées.
[Note 203: Lettre citée par M. Joseph Renaud dans la _Faillite du
mariage_, p. 159.]
Souhaitons enfin que les mères sachent défendre leurs enfants contre les
entreprises des partis révolutionnaires, dont c'est le mot d'ordre de
substituer les prétendus droits de l'État au droit sacré des parents sur
la personne de leurs fils et de leurs filles. Et défendre l'enfant,
n'est-ce pas encore défendre le mariage et la famille? Or, il nous
paraît impossible, qu'en réponse aux voleurs sournois ou effrontés qui
rôdent autour de nos berceaux, les mères françaises ne sentent tout à
coup, lorqu'elles contemplent leur fils endormi sous les rideaux blancs,
un même cri de colère et de passion leur monter instinctivement du coeur
aux lèvres: «Cher petit corps, fruit béni de mes entrailles, tu n'es pas
leur enfant, mais le mien. Ton père et moi, nous t'avons donné la vie
pour perpétuer la nôtre. Tu es notre joie et notre parure. Nous t'avons
fait, par la grâce de Dieu, à notre image et à notre ressemblance; et
sur ton visage, notre paternité s'est gravée comme un sceau. Quelque
chose de nous transparaît sur ton front, dans tes yeux, dans tes gestes,
dans ton sourire. Nous vivons pour t'aimer, pour t'aider, pour faire ton
bonheur. Moi qui te parles, je donnerais tout mon sang pour t'épargner
une larme. Car tu es mon chef-d'oeuvre, toi, dont le corps est ma chair,
toi, dont mon sang et mon lait sont la vie. Qui oserait se glisser entre
ton père et moi pour nous prendre ton âme? Tu n'es pas un trésor
abandonné par hasard sur le bord du chemin, une chose sans maître que le
premier venu puisse ramasser en passant. Je ne veux pas que l'État te
traite comme un vil métal qu'on jette au creuset pour le frapper au coin
d'une effigie commune. Nous avons mis en toi toutes nos complaisances,
toutes nos ressemblances, et j'entends que tu les gardes ainsi qu'un
dépôt sacré. Plus tard, lorsque la patrie te demandera ton sang,
j'espère, mon fils, que, devenu homme, tu le donneras bravement, sans
hésiter, sans compter, avec joie, avec orgueil. Mais si jamais la
société révolutionnaire, cette marâtre anonyme au sein aride, osait
porter une main impie sur ta frêle adolescence, tout mon sang crierait
vers elle: «Mon enfant n'est pas orphelin. Je suis sa mère: je le garde.
Qui l'aimerait davantage? Lui dérober son âme, c'est m'arracher la
mienne. Je ne vous le livrerai point. Je ne le dois pas, je ne le peux
pas!»