II

Au fond des plus ardentes revendications féministes, on sent percer

vaguement un insatiable besoin d'activité et d'influence. Mais où

voit-on que l'une et l'autre manquent aux femmes honnêtes? Que la

société d'aujourd'hui nous réserve certaines carrières, soit! Elle n'en

sollicite pas moins nos contemporaines à l'action. Sans parler des

livres qu'elles inspirent, des fleurs de poésie qu'elles sèment sur

leurs pas, des arts qu'elles soutiennent de leur grâce et qu'elles

encouragent et récompensent de leur suffrage, est-ce que toute oeuvre

humaine ne laisse pas transparaître un nom de femme? Est-ce qu'en toute

maison fortunée, en tout ménage bien tenu, dans l'ordre, la paix et la

joie du foyer, on ne retrouve pas l'activité vigilante de l'épouse et la

tendresse attentive de la mère? Est-ce qu'en toute vieillesse

tranquille, on ne reconnaît pas le dévouement d'une fille, comme aussi

dans toute enfance heureuse, les caresses d'une aïeule? La femme est la

gardienne de nos moeurs, l'éducatrice des petits, la consolation des

affligés. Son coeur s'ouvre à tous les élans de charité, et sa main à

toutes les oeuvres d'assistance. Rien ne se fait de grand et de bon,

dans la famille et dans là société, d'où sa pensée soit absente. Elle

est capable de toutes les initiatives, de toutes les générosités, de

tous les héroïsmes;--et l'on prétend qu'elle ne sera utilement agissante

qu'en ouvrant un cabinet d'affaires ou de consultations!

Et ces dames se remuent, s'agitent, se groupent, se syndiquent, afin

d'accroître et d'étendre leur prépondérance. Elles s'imaginent de très

bonne foi que leur union fera leur force, que leur action concertée

multipliera leur prestige et leur influence, sans se douter que l'homme,

qui se laisse conquérir volontiers par le charme d'une femme, ne

manquera pas de réagir instinctivement contre les tentatives

d'intimidation d'un comité hostile. Je ne sais qui a dit que, pour en

arriver à ses fins, la femme doit être seule. Sa puissance est en raison

inverse du nombre. Elle est faite, des pieds à la tête, pour l'action

individuelle, pour l'ascendant individuel, pour le triomphe individuel.

Là où, seule, elle peut vaincre, une coalition a mille chances d'être

battue; car celle-ci n'est plus qu'une machine de guerre, contre les

entreprises de laquelle la combativité de l'homme se réveille et se

hérisse. Le féminisme syndical n'augmentera point si facilement qu'on le

croit l'action et la prééminence de la femme.

Mais c'est peine perdue d'opposer la femme de nos jours à la femme des

temps nouveaux. Celle-ci prendra sûrement nos raisonnements en pitié.

Très libre dans ses manières, dans ses relations, dans ses habitudes,

entourée d'hommes qui ne seront jamais que des camarades, rebelle au

mariage, ennemie de toutes les conventions sociales, guérie de toutes

les illusions de jeunesse, froide, sèche, dure, amoureuse d'elle-même,

égoïste et méprisante, telle on nous dépeint déjà la «grande féministe»

de l'avenir. Il ne faudra point lui parler d'amour familial ou de

dévouement domestique: une femme de son espèce ne saurait être que la

noble amie d'un sublime esthète ou d'un grand homme.

En vérité, une créature aussi bouffie d'orgueil et d'ambition ne

mériterait que des «gifles», comme disait Sarcey. Si la femme du XXe

siècle doit ressembler à ce type singulier, la vie sera gaie! Plus de

ménage tenable, plus de famille possible. A moins que cette anarchie ne

finisse, comme tous les bouleversements sociaux, par l'intervention du

maître, c'est-à-dire par la victoire brutale du sexe fort sur le sexe

faible. Nous avons parlé plus haut de la possibilité d'une réaction

masculine: à constater certains faits, à lire certains livres, on la

croirait presque commencée. Déjà les ouvriers syndiqués repoussent les

femmes de l'usine et de l'atelier. C'est un concert unanime, à gauche et

à droite, pour les renvoyer à leur pot-au-feu et à leurs mioches. Et

dans les classes lettrées, s'il est encore des écrivains pour prôner, à

l'exemple d'Ibsen, l'émancipation féminine, il en est d'autres qui, à la

suite de Strindberg, prêchent la croisade sainte contre l'éternelle

Dalila; et c'est un emportement furieux contre 1'«être perfide». Bref,

chez certains hommes, la misogynie est en progrès.

Et si jamais les hostilités éclatent et se généralisent entre les deux

sexes, on peut conjecturer que la lutte sera cruelle et inique, comme le

sont inévitablement les grands mouvements de passion. En cette bataille

lamentable, toutes les haines se croiseront: haine de la femme nouvelle

contre l'homme, contre la maîtrise de la force brutale, contre la

tyrannie persévérante du mâle; haine exaspérée de l'homme contre la

femme indépendante, contre les effronteries des demi-vierges, contre les

ambitions comiques de ces lettrées prétentieuses que Nietzsche appelait,

injurieusement, «des vaches écrivassières aux mamelles gonflées

d'encre.» A entendre ces dames et ces demoiselles en voie de libération,

le devoir d'obéissance est un «esclavage avilissant». Impossible à ces

fières créatures de voir un homme, sans qu'elles se sentent «supérieures

à lui en lumières et en vertus.» L'existence d'un mari leur «pèse sur la

poitrine comme un rocher.» Du côté des hommes, mêmes récriminations

farouches. La plus élémentaire prudence nous conseillerait, paraît-il,

de tenir à distance ces «félins perfides», qui cachent leurs griffes

sous les gants blancs. Devenir maîtresse de sa destinée n'est pour la

femme, en rupture d'obéissance, qu'un moyen de devenir maîtresse de

notre propre liberté.

Au total, l'union des sexes n'est plus, dans un certain monde, qu'un

prétexte à des sensations agréables, à moins que les conjoints ne

voient, l'un dans l'autre, un instrument malheureusement nécessaire de

procréation et d'avilissement. Pourquoi faut-il, je vous le demande, que

la nature ait exigé la collaboration de l'homme et de la femme pour

assurer la reproduction de l'espèce? Et puis, à quoi bon faire des

enfants? On s'y résignerait peut-être «si tous les nouveau-nés étaient

garçons», dira Monsieur, «si tous les nouveau-nés étaient filles», dira

Madame. Ô l'harmonieuse famille! Adieu le doux et simple unisson des

bons ménages!

«Vous exagérez,» dira-t-on.--Pas beaucoup. Que les sceptiques veuillent

bien se reporter aux pages où nous avons établi qu'après l'émancipation

intellectuelle, pédagogique, sociale et politique,--à laquelle nous

croyons équitable de souscrire en une sage mesure,--les féministes les

plus hardis et les plus exaltés réclament, sans le moindre scrupule,

l'abolition de la puissance paternelle et maritale, la suppression du

mariage monogame et de la famille légitime: ils y verront qu'en

affichant ces revendications extrêmes, l'anarchisme féminin nous menace,

tant par les sophismes qu'il étale que par les réactions qu'il

encourage, d'anéantir tout ce que la loi, la religion, la morale, la

civilisation, ont fait depuis des siècles pour élever notre pauvre

humanité au-dessus des appétits de la brutalité animale, pour corriger

l'instinct par le devoir, pour ennoblir le père et honorer la mère, pour

discipliner la chair et spiritualiser la bête.

C'est pourquoi tous ceux qui ont à coeur la paix publique et le progrès

humain, estimeront sans doute qu'il est nécessaire de rappeler une

dernière fois à la femme honnête, à la femme chrétienne, à nos mères, à

nos soeurs, que le devoir leur incombe,--plus qu'aux hommes,--de

défendre les saintes traditions de la famille française contre le

dévergondage des idées et des moeurs, et de crier avec nous au féminisme

tenté de franchir la limite des revendications permises: «Tu iras

jusqu'ici, mais pas plus loin!»

Le féminisme français II: L'émancipation politique et familiale de la femme · 第 188 / 201 题