IV

Il faut finir. _Droit au respect, droit à la vérité, droit à la science,

sans exception ni restriction; droit au travail, droit au suffrage,

droit à l'autorité familiale elle-même, dans la mesure où ces droits

s'accordent avec l'intérêt social et l'unité du gouvernement

domestique!_ tel est l'élargissement de puissance et de dignité que nous

avons revendiqué pour la femme. Mais, en revanche, nous croyons avoir

démontré que, poussé plus loin, le féminisme la découronnerait des

privilèges de son sexe et affranchirait l'homme de ses devoirs de

traditionnelle protection. Les Françaises commettraient donc une grave

imprudence en épousant tous ces excès. Elles n'y gagneraient aucun

profit honnête et perdraient, du même coup, bien des honneurs

appréciables.

Jamais, en effet, la femme n'a tenu tant de place qu'aujourd'hui dans

nos hommages et dans nos préoccupations. Il semble même que notre

société soit organisée principalement pour son plaisir et pour son

avantage. Cela est vrai surtout de la femme riche qui gouverne le monde

comme une reine. Les hommes l'adulent et l'exaltent. On la célèbre en

prose et en vers. Elle est l'idole des artistes et des poètes. Le roman

et le théâtre nous attendrissent sur ses qualités, sur ses malheurs et

jusque sur ses défauts. C'est pour parer sa beauté et satisfaire ses

caprices que nos plus précieuses industries tissent la laine, le lin et

la soie. La mode va au-devant de ses désirs et multiplie pour elle ses

créations et ses nouveautés. On rencontre partout son influence, dans

les intrigues de la politique, dans les cénacles littéraires, dans les

succès de salon et d'académie. Rien ne se fait sans qu'on la consulte.

Elle inspire les oeuvres, elle dispense la renommée, elle consacre ou

renverse les réputations, elle élève ou affolle ou pervertit les hommes.

Tout conspire à son ornement, à sa puissance et à sa glorification. Son

empire est souverain. Est-il croyable que, lasse des honneurs où l'ont

portée l'esprit chrétien, le sentiment chevaleresque et la politesse des

moeurs, elle aspire à descendre?

Que s'il lui plaît,--ce dont je la louerai fort,--de mener une vie plus

sérieuse, plus agissante et surtout plus bienfaisante, sans s'exposer à

être moins fêtée et moins honorée, qu'elle nous permette de lui indiquer

un champ largement et indéfiniment ouvert à ses besoins d'expansion, à

sa fièvre de mouvement et d'apostolat. Au lieu de s'acharner à établir

entre les deux sexes une égalité absolue, une égalité chimérique, ne

serait-il pas logique, autant que désirable, que la femme heureuse,

intelligente et fortunée, s'efforçât de diminuer les inégalités qui la

séparent de ses soeurs indigentes et déshéritées?

Vous voulez l'égalité, Mesdames? Commencez donc par la réaliser entre

les femmes, avant de la poursuivre contre les hommes. Puisque l'égalité

est un si grand bienfait, faites-en d'abord la charité à votre sexe. Ne

soyez point méprisantes pour celles qui peinent, ni indifférentes pour

celles qui souffrent. Tendez affectueusement votre main blanche et fine

à l'apprentie, à l'ouvrière, à la paysanne. Compatissez à leurs

épreuves, secourez leur misère, partagez leurs chagrins. Sans abdiquer

votre autorité sur vos domestiques, rendez-la plus douce, plus calme,

plus digne. Faites-vous aimer de vos inférieures; c'est le meilleur

moyen de vous en faire respecter. Multipliez les oeuvres d'assistance:

ouvrez des crèches, des asiles, des patronages. Visitez les pauvres,

visitez les malades. Prenez soin des orphelins et des veuves. Que votre

sollicitude s'étende à toutes les souffrances! Que votre pitié pénètre

dans les prisons, dans les hôpitaux, dans les mansardes! Vous, femme du

monde, soyez l'amie de la femme du peuple. Faites-lui l'aumône de votre

aristocratique bonté; rendez l'amour pour la haine. Rapprochez les

distances, dissipez les préjugés, désarmez l'envie. Les mères sont

faites pour se comprendre et s'estimer. Et lorsque plus d'égalité

régnera entre les femmes, combien vous sera-t-il plus aisé de la

revendiquer,--si vous y tenez,--entre les sexes!

Même alors, Mesdames, quelles que soient vos aspirations de liberté, ne

renoncez point (c'est ma dernière prière) à cette rayonnante bonté

féminine qui nous console des tristesses et des horreurs de la vie

présente. Entre les peuples, l'antagonisme s'avive, la lutte s'exaspère;

lutte pour la suprématie du côté des forts, lutte pour l'existence du

côté des faibles. Les petits États en appellent vainement à la justice

et à la pitié du monde civilisé. Les grandes nations poursuivent leurs

fins ambitieuses par le fer et par le feu. Sur tous les continents, la

force écrase le droit. C'est l'universel triomphe de la mauvaise foi. Et

pendant ce temps-là, des hommes se lèvent au-dedans du pays, qui,

attisant la haine et soufflant la révolte, fondent le bonheur du peuple

sur la discorde et la violence, et menacent de jeter à bas notre société

pour la refaire à leur image et à leur ressemblance. En ce triste monde

qui retentit du bruit des grèves incessantes et du tumulte furieux des

guerres, au milieu des clameurs du prolétariat révolutionnaire, dans le

fracas des régiments en marche et des canons qui roulent vers les

frontières, dans le concert formidable des lamentations de ceux qui

tombent et des malédictions de ceux qui souffrent, au milieu des

plaintes et des blasphèmes, des cris de colère et des appels de

vengeance qui se croisent à travers l'espace, troublant les vaillants,

terrifiant les timides, déconcertant les sages, affligeant, navrant,

désespérant toutes les âmes,--une seule voix parle encore de compassion

et d'amour. Et cette voix, Mesdames, c'est la vôtre.

Que les menaces de guerre ne remplacent point sur vos lèvres les paroles

de grâce et de bonté! Vous êtes le sourire de la terre. Déjà nous

souffrons de trop de divisions: n'y joignez pas ce conflit suprême qui

s'appelle le «divorce des sexes». Que la paix soit avec nous! Que la

paix soit entre nous! Retenez et méditez le conseil d'ami que vous donne

M. Jules Lemaître, et dont nous faisons notre conclusion, assuré qu'en

le suivant à la lettre, vous travaillerez plus sûrement à votre bonheur

et à celui de votre entourage, qu'en émancipant à outrance votre

personnalité: «Le meilleur moyen pour la femme de s'élever et de se

maintenir en dignité, ce n'est pas de faire l'homme, c'est, au

contraire, d'être très femme, non par le caprice, la coquetterie, mais

par l'acceptation totale des fonctions bienfaisantes de son sexe, par

cette faculté de dévouement et ce don de consolation qui sont en elle;

de prendre très au sérieux son ministère féminin et d'en chérir les

devoirs[204].» Veut-on, pour terminer, que nous enfermions en une

formule brève l'esprit essentiel de ce livre? _Reconnaître à la femme

tous ses droits, ne l'émanciper d'aucun de ses devoirs_, tel est pour

nous, le premier et le dernier mot du féminisme honnête et sage.

[Note 204: Opinions à répandre: _Féminisme_, p. 161.]

Le féminisme français II: L'émancipation politique et familiale de la femme · 第 190 / 201 题