Il faut finir. _Droit au respect, droit à la vérité, droit à la science,
sans exception ni restriction; droit au travail, droit au suffrage,
droit à l'autorité familiale elle-même, dans la mesure où ces droits
s'accordent avec l'intérêt social et l'unité du gouvernement
domestique!_ tel est l'élargissement de puissance et de dignité que nous
avons revendiqué pour la femme. Mais, en revanche, nous croyons avoir
démontré que, poussé plus loin, le féminisme la découronnerait des
privilèges de son sexe et affranchirait l'homme de ses devoirs de
traditionnelle protection. Les Françaises commettraient donc une grave
imprudence en épousant tous ces excès. Elles n'y gagneraient aucun
profit honnête et perdraient, du même coup, bien des honneurs
appréciables.
Jamais, en effet, la femme n'a tenu tant de place qu'aujourd'hui dans
nos hommages et dans nos préoccupations. Il semble même que notre
société soit organisée principalement pour son plaisir et pour son
avantage. Cela est vrai surtout de la femme riche qui gouverne le monde
comme une reine. Les hommes l'adulent et l'exaltent. On la célèbre en
prose et en vers. Elle est l'idole des artistes et des poètes. Le roman
et le théâtre nous attendrissent sur ses qualités, sur ses malheurs et
jusque sur ses défauts. C'est pour parer sa beauté et satisfaire ses
caprices que nos plus précieuses industries tissent la laine, le lin et
la soie. La mode va au-devant de ses désirs et multiplie pour elle ses
créations et ses nouveautés. On rencontre partout son influence, dans
les intrigues de la politique, dans les cénacles littéraires, dans les
succès de salon et d'académie. Rien ne se fait sans qu'on la consulte.
Elle inspire les oeuvres, elle dispense la renommée, elle consacre ou
renverse les réputations, elle élève ou affolle ou pervertit les hommes.
Tout conspire à son ornement, à sa puissance et à sa glorification. Son
empire est souverain. Est-il croyable que, lasse des honneurs où l'ont
portée l'esprit chrétien, le sentiment chevaleresque et la politesse des
moeurs, elle aspire à descendre?
Que s'il lui plaît,--ce dont je la louerai fort,--de mener une vie plus
sérieuse, plus agissante et surtout plus bienfaisante, sans s'exposer à
être moins fêtée et moins honorée, qu'elle nous permette de lui indiquer
un champ largement et indéfiniment ouvert à ses besoins d'expansion, à
sa fièvre de mouvement et d'apostolat. Au lieu de s'acharner à établir
entre les deux sexes une égalité absolue, une égalité chimérique, ne
serait-il pas logique, autant que désirable, que la femme heureuse,
intelligente et fortunée, s'efforçât de diminuer les inégalités qui la
séparent de ses soeurs indigentes et déshéritées?
Vous voulez l'égalité, Mesdames? Commencez donc par la réaliser entre
les femmes, avant de la poursuivre contre les hommes. Puisque l'égalité
est un si grand bienfait, faites-en d'abord la charité à votre sexe. Ne
soyez point méprisantes pour celles qui peinent, ni indifférentes pour
celles qui souffrent. Tendez affectueusement votre main blanche et fine
à l'apprentie, à l'ouvrière, à la paysanne. Compatissez à leurs
épreuves, secourez leur misère, partagez leurs chagrins. Sans abdiquer
votre autorité sur vos domestiques, rendez-la plus douce, plus calme,
plus digne. Faites-vous aimer de vos inférieures; c'est le meilleur
moyen de vous en faire respecter. Multipliez les oeuvres d'assistance:
ouvrez des crèches, des asiles, des patronages. Visitez les pauvres,
visitez les malades. Prenez soin des orphelins et des veuves. Que votre
sollicitude s'étende à toutes les souffrances! Que votre pitié pénètre
dans les prisons, dans les hôpitaux, dans les mansardes! Vous, femme du
monde, soyez l'amie de la femme du peuple. Faites-lui l'aumône de votre
aristocratique bonté; rendez l'amour pour la haine. Rapprochez les
distances, dissipez les préjugés, désarmez l'envie. Les mères sont
faites pour se comprendre et s'estimer. Et lorsque plus d'égalité
régnera entre les femmes, combien vous sera-t-il plus aisé de la
revendiquer,--si vous y tenez,--entre les sexes!
Même alors, Mesdames, quelles que soient vos aspirations de liberté, ne
renoncez point (c'est ma dernière prière) à cette rayonnante bonté
féminine qui nous console des tristesses et des horreurs de la vie
présente. Entre les peuples, l'antagonisme s'avive, la lutte s'exaspère;
lutte pour la suprématie du côté des forts, lutte pour l'existence du
côté des faibles. Les petits États en appellent vainement à la justice
et à la pitié du monde civilisé. Les grandes nations poursuivent leurs
fins ambitieuses par le fer et par le feu. Sur tous les continents, la
force écrase le droit. C'est l'universel triomphe de la mauvaise foi. Et
pendant ce temps-là, des hommes se lèvent au-dedans du pays, qui,
attisant la haine et soufflant la révolte, fondent le bonheur du peuple
sur la discorde et la violence, et menacent de jeter à bas notre société
pour la refaire à leur image et à leur ressemblance. En ce triste monde
qui retentit du bruit des grèves incessantes et du tumulte furieux des
guerres, au milieu des clameurs du prolétariat révolutionnaire, dans le
fracas des régiments en marche et des canons qui roulent vers les
frontières, dans le concert formidable des lamentations de ceux qui
tombent et des malédictions de ceux qui souffrent, au milieu des
plaintes et des blasphèmes, des cris de colère et des appels de
vengeance qui se croisent à travers l'espace, troublant les vaillants,
terrifiant les timides, déconcertant les sages, affligeant, navrant,
désespérant toutes les âmes,--une seule voix parle encore de compassion
et d'amour. Et cette voix, Mesdames, c'est la vôtre.
Que les menaces de guerre ne remplacent point sur vos lèvres les paroles
de grâce et de bonté! Vous êtes le sourire de la terre. Déjà nous
souffrons de trop de divisions: n'y joignez pas ce conflit suprême qui
s'appelle le «divorce des sexes». Que la paix soit avec nous! Que la
paix soit entre nous! Retenez et méditez le conseil d'ami que vous donne
M. Jules Lemaître, et dont nous faisons notre conclusion, assuré qu'en
le suivant à la lettre, vous travaillerez plus sûrement à votre bonheur
et à celui de votre entourage, qu'en émancipant à outrance votre
personnalité: «Le meilleur moyen pour la femme de s'élever et de se
maintenir en dignité, ce n'est pas de faire l'homme, c'est, au
contraire, d'être très femme, non par le caprice, la coquetterie, mais
par l'acceptation totale des fonctions bienfaisantes de son sexe, par
cette faculté de dévouement et ce don de consolation qui sont en elle;
de prendre très au sérieux son ministère féminin et d'en chérir les
devoirs[204].» Veut-on, pour terminer, que nous enfermions en une
formule brève l'esprit essentiel de ce livre? _Reconnaître à la femme
tous ses droits, ne l'émanciper d'aucun de ses devoirs_, tel est pour
nous, le premier et le dernier mot du féminisme honnête et sage.
[Note 204: Opinions à répandre: _Féminisme_, p. 161.]