I.--TROISIÈME RISQUE: L'ORGUEIL INDIVIDUALISTE.--DU DEVOIR
MATERNEL.--L'ÉCUEIL DU FÉMINISME ABSOLU.--LES TENTATIONS DE
L'AMOUR LIBRE.
II.--CE QU'EST LA PUISSANCE DE LA FEMME SUR L'HOMME.--LA
«GRANDE FÉMINISTE» DE L'AVENIR.--UNE CRÉATURE A
GIFLER.--AVIS AUX HONNÊTES FEMMES.
III.--CE QU'ELLES DOIVENT DÉFENDRE: LA FAMILLE, LE MARIAGE
ET L'ENFANT--POURQUOI?
IV.--DERNIER CONSEIL.--APPEL EN FAVEUR DE LA PAIX
DOMESTIQUE ET DE LA PAIX SOCIALE.--PAX NOBISCUM!
Après le _surmenage intellectuel_, qui risque d'épuiser prématurément en
la jeune fille les énergies et les grâces de la vie, après la
_concurrence économique_, dont l'âpreté croissante peut compromettre
gravement le repos et la dignité de la femme, nous redoutons pour
l'épouse l'_orgueil individualiste_, qui dessèche et tarit toutes les
sources de l'amour et du sacrifice.
I
En affirmant que la femme est quelqu'un au même titre que l'homme, et
que nous devons respecter en elle, comme en nous-même, la personnalité,
la dignité humaine, notre intention n'est point de déposséder le mari,
et encore moins le père, de tous leurs pouvoirs traditionnels. Nous
convenons seulement qu'ils ne sont pas des monarques absolus; que, sans
être supprimée, leur autorité peut être adoucie; et qu'enfin, s'ils ont
charge d'âmes, ils ne sauraient jamais opérer de mainmise sur les âmes.
En un mot, l'exercice de leurs droits est inséparable, à nos yeux, de
l'accomplissement de leurs devoirs. C'est pourquoi, en vue d'élargir les
prérogatives de l'épouse et de la mère, nous n'avons pas hésité à
tempérer, à restreindre même l'autorité maritale et paternelle, toutes
les fois que les revendications de la femme nous ont paru d'accord avec
les intérêts de la famille.
Faut-il aller plus loin? Des esprits, qui se piquent d'être
scientifiques, nous assurent que l'évolution de l'industrie et la
division du travail, la rapidité des communications et surtout les
progrès de l'instruction, auront pour effet certain de déraciner peu à
peu l'homme et la femme du sol et du foyer; que la bonne vie familiale
d'autrefois est condamnée à disparaître un jour sous la poussée des
forces dissolvantes qui travaillent le monde; que la dislocation de la
communauté domestique est fatale; qu'en résumé, suivant un aphorisme
tranchant répété à satiété, si «la famille est le centre du monde
actuel, l'individu sera l'unité sociale du monde futur.» Certes, ceux
qui partagent ces vues doivent craindre l'avènement de l'union libre et,
avec lui, un nouvel esclavage pour la femme, puisqu'il est d'expérience
que des moeurs sans règle conduisent au chaos, à la sauvagerie et à
l'exploitation odieuse des faibles par les forts.
Mais, heureusement, ces prévisions attristantes ne tiennent pas un
compte suffisant des résistances inévitables de la nature.
L'émancipation de la femme a des limites qui ne seront point franchies
sans souffrance et sans dommage. Après être sorti imprudemment de sa
sphère traditionnelle, le sexe féminin sera, tôt ou tard, impérieusement
ramené à ses fonctions conjugales et maternelles. Il n'en est point
d'ailleurs de plus élevées, puisque de ce double rôle dépendent la
conservation et l'élévation de l'espèce humaine. Au père d'assurer des
ressources à la famille; à la mère d'en surveiller l'emploi. Il serait
fou de tourner leur collaboration nécessaire en concurrence jalouse.
Compagne des bons et des mauvais jours, ménagère économe et diligente,
soutien et consolation des enfants, l'épouse doit être, en plus, une
éducatrice accomplie. Nous dirions même volontiers que le but de
l'éducation féminine consiste surtout à préparer les jeunes filles à la
maternité réelle ou suppléante.
Que pourrait bien être, en effet, une société dépossédée du saint idéal
de la mère? C'est même du point de vue élevé de la maternité, qu'il nous
est le plus facile d'apercevoir que les occupations viriles ne peuvent
être, toutes indistinctement, le fait des femmes. Mettons-les à nos
places: elles n'y seront pas absolument déplacées. Intellectuellement
parlant, nous ne les croyons nécessairement impropres à aucun service
administratif ou privé. Beaucoup même y seraient peut-être plus
ponctuelles que les hommes, plus attentives, plus zélées (je n'ose dire
moins nerveuses ou moins maussades,--le public ayant trop à se plaindre
des demoiselles du téléphone!) Ouvrons-leur donc, par hypothèse, tous
nos métiers. Alors une question se pose: comment feront-elles leur
métier de femmes? Il est loisible à une fille majeure d'occuper une
fonction masculine; à une mère, non. Qui gardera le foyer? Qui veillera
sur les enfants? Aujourd'hui, une femme se fait une position en se
mariant, car elle épouse véritablement la position du mari. Mais forcée
de se créer elle-même une position indépendante, occupée aux devoirs de
sa charge, assujettie aux exigences de sa clientèle, comment
pourra-t-elle fonder, allaiter, soigner, élever une famille?
On répond à cela que l'homme et la femme feront une paire d'excellents
amis. Et des écrivains éthérés ont célébré, en style charmant, tout ce
qui peut résulter de beau, de bon et de sain d'un commerce idéal entre
les deux sexes. Une Italienne de distinction, qui signe ses livres du
pseudonyme de Neera, écrit ceci: «On dirait presque que les personnes
d'esprit et de coeur très subtils préfèrent l'amitié à l'amour
proprement dit, par ce même raffinement de sensation qui rend
quelquefois préférable aux fleurs des plates-bandes le parfum des
plantes nuisibles, dans certains jardins remplis d'ombre et de mystère.»
Voilà certes un sentiment qui n'est pas à la portée du vulgaire! Si ces
«amitiés très nobles» ont le don d'élever les hommes et les femmes
au-dessus de la matière, il faut tout de même reconnaître qu'en se
généralisant, elles ne serviraient guère les fins de la nature.
Et ce qu'il y a de pis, c'est que l'amour platonique a moins de chances
que l'amour libre de régner sur les âmes à venir. Pour une originale qui
ne se mariera point du tout, il en sera vingt plus positives qui se
marieront de temps en temps. L'union libre et stérile est la fin
inéluctable du féminisme absolu; et cette perspective réjouit et
enchante l'individualisme anarchique. Qu'est-ce, après tout, que le
féminisme «intégral», sinon l'anarchisme des femmes? De là une plaie
possible et redoutable, sur laquelle M. Émile Faguet a mis fortement le
doigt. «Toute femme exerçant une profession masculine, a-t-il dit, sera
une quantité perdue pour la propagation de l'espèce; car elle cessera
d'être la femme dont la société a besoin pour se perpétuer, dont la
nation a besoin pour s'augmenter, ou pour ne pas diminuer, ou pour ne
pas périr.» Le féminisme est donc lié dans ses progrès,--comme dans ses
origines,--au célibat féminin. Et l'on imagine aisément combien la
moralité risque d'en souffrir,--un célibat féminin aggravé, généralisé,
émancipé, comme on s'en flatte, ne pouvant que difficilement rester
vertueux et chaste. Conclusion à méditer: «La nation forte, la nation
d'avenir sera, parmi les nations, celle où les femmes n'exerceront point
de métier, si ce n'est le leur. L'accession des femmes aux emplois
masculins est d'abord le signe, puis devient la cause d'une formidable
dégénérescence nationale[202].»
[Note 202: Émile FAGUET, _La Femme devant la science_. Feuilleton du
_Journal des Débats_ du jeudi 12 décembre 1895.]