Quant à savoir maintenant si l'émancipation économique rapportera à la
femme autant de considération et d'honneur que d'argent comptant, il y a
pour le moins discussion. Si, d'un côté, on tient pour un profit certain
le développement de son indépendance et de sa fierté, de son instruction
et de son influence, c'est-à-dire un accroissement du vouloir et du
pouvoir, il convient, d'autre part, d'inscrire à son passif tout ce
qu'elle pourra perdre, hélas! en tranquillité, en grâce, en bonté. Pour
être plus homme, qui sait si elle ne sera pas moins femme? Elle pourra
se flatter sans doute d'être une activité productrice capable, autant
que son compagnon, de «faire de l'argent»; mais, devenue par cela même
sa rivale plus ou moins acharnée, n'est-il pas à craindre que celui-ci
ne lui marchande ou ne lui refuse les égards, les prévenances, les
indulgences, qu'il accordait jadis à sa douceur aimable et pacifiante?
Et ce sera perte nette pour son sexe. Que si, en effet, contrairement à
la tradition, qui nous la montre se mouvant partout dans un cercle
d'action différent de celui des hommes, elle s'efforce sans mesure
d'envahir leur domaine et d'empiéter sur leurs attributions séculaires,
il est à prévoir, qu'en même temps qu'elle oubliera sa faiblesse pour
s'élever, son compagnon se souviendra de sa force pour la rabaisser?
En aucun pays, le culte chevaleresque de la femme n'a pénétré aussi
profondément le coeur de l'homme. Nul étranger n'égale, vis-à-vis des
dames, cette politesse prévenante, cette bonne grâce empressée des
Français, que nos pères ont désignée du joli nom de «galanterie». Il
n'est pas un peuple où la femme ait été,--je ne dis pas mieux
comprise,--mais plus fêtée qu'en France, plus admirée des artistes, plus
chantée par les poètes, plus flattée dans son amour-propre, plus excusée
dans ses faiblesses, plus obéie dans ses caprices, plus recherchée pour
sa grâce et sa beauté, «plus entourée, comme dit Mme Marie Dronsard, de
tendresse audacieuse et de respect ému[200],»--en un mot, plus aimée.
[Note 200: _Le Mouvement féministe._ Le Correspondant du 10 septembre
1896, p. 862.]
Or, est-il si difficile d'observer que, déjà ces prévenances deviennent
moins générales? Les hommes s'effacent-ils toujours devant les portes
pour laisser la préséance aux dames? Soulèvent-ils toujours leur
chapeau, en s'introduisant dans un compartiment occupé par quelque
voyageuse? Offrent-ils toujours aux femmes leur place d'intérieur dans
les tramways et les omnibus? Le nivellement fait son chemin dans les
relations de la vie. A part les vieux messieurs réactionnaires qui
continuent les traditions polies de notre race, les nouvelles
générations s'habituent, sans le moindre scrupule, à la règle facile de
l'égalité des sexes. J'ai entendu des dames aux cheveux blancs se
plaindre du sans-gêne de nos jeunes gens, qui paraissent s'inquiéter
comme d'une guigne de mériter la réputation, autrefois si enviée,
d'hommes bien élevés. Éviter à une voisine un courant d'air, une
mauvaise place, un dérangement, une fatigue, leur est de nul souci. Le
soin de leur chère petite personne l'emporte sur tout sentiment de
déférence respectueuse ou d'obligeance serviable.
S'il faut se plaindre de cette indifférence, on aurait grand tort de
s'en étonner. Il y a d'abord la concurrence, qui tend à effacer
l'ancienne ligne de démarcation entre les deux sexes. Les femmes se
flattant d'usurper nos positions, des hommes se trouvent qui les
défendent rudement: quoi de plus naturel? À Dieu ne plaise que nous
excusions en quelque façon l'inconvenant charivari, dont les élèves de
l'École des beaux-arts ont salué l'entrée des femmes dans les ateliers!
Si même cette concurrence n'avait pour effet que de renvoyer aux
professions manuelles certains gaillards plus pourvus de vanité que de
talent, il faudrait la bénir. Mais comment voulez-vous qu'ils voient
d'un bon oeil l'introduction de rivales, qui leur disputeront les
récompenses officielles? Où l'antagonisme éclate, la galanterie cesse.
Et c'est de bonne guerre, après tout! Vous réclamez l'égalité absolue,
Mesdames: vous l'aurez. Impossible de prendre une part égale des profits
et des libertés de notre sexe, sans subir une égale part de nos
désagréments et de nos risques. Pas moyen d'être à l'honneur, sans être
à la peine, à la lutte. Vos mères tenaient pour des charges douces et
sacrées d'élever les enfants et de gouverner la maison; et ces devoirs
excitent votre pitié, offensent votre superbe individualisme. La vie
extérieure vous tente; les occupations viriles vous attirent. Mais à
disputer au sexe fort les carrières et les offices qu'il occupe en
monopole, à l'évincer des places où il gagne le pain de la famille, il
faut que vous sachiez que vous courez au devant des représailles, et que
votre concurrence risque de tourner en conflit.
Habitué à ne plus voir en la femme son complément, sa collaboratrice,
son associée, mais une rivale qui s'applique à le supplanter dans ses
fonctions et à l'expulser de son domaine, forcé de vous combattre
puisqu'il vous répugne d'être protégées, et condamné à vous rendre coup
pour coup puisqu'il vous sied de lui déclarer la guerre, l'homme vous
fera regretter peut-être de l'avoir traité en ennemi au lieu de l'avoir
accueilli en allié. Que peuvent devenir, je vous le demande, dans cette
âpre mêlée pour la vie, et cette urbanité séculaire, qui s'efforçait de
vous faire oublier votre faiblesse et votre subordination par les égards
rendus à la maîtresse du logis et à la mère de famille, et cette
courtoisie prévenante, qui s'appliquait à écarter de vos pas les soucis
et les misères, à parer votre personne, à embellir votre vie? Vous ne
voulez plus être défendues, servies, honorées, gâtées: très bien.
Provoqués imprudemment en combat singulier, vos chevaliers servants
d'autrefois vous tireront la révérence et se mettront en garde. Que
celles qui vont au devant des coups ne s'étonnent donc point de recevoir
quelques horions! A qui brûle de le combattre, l'homme aurait tort
vraiment de faire des grâces et de prodiguer les fleurs et les bonbons.