III

Quant à savoir maintenant si l'émancipation économique rapportera à la

femme autant de considération et d'honneur que d'argent comptant, il y a

pour le moins discussion. Si, d'un côté, on tient pour un profit certain

le développement de son indépendance et de sa fierté, de son instruction

et de son influence, c'est-à-dire un accroissement du vouloir et du

pouvoir, il convient, d'autre part, d'inscrire à son passif tout ce

qu'elle pourra perdre, hélas! en tranquillité, en grâce, en bonté. Pour

être plus homme, qui sait si elle ne sera pas moins femme? Elle pourra

se flatter sans doute d'être une activité productrice capable, autant

que son compagnon, de «faire de l'argent»; mais, devenue par cela même

sa rivale plus ou moins acharnée, n'est-il pas à craindre que celui-ci

ne lui marchande ou ne lui refuse les égards, les prévenances, les

indulgences, qu'il accordait jadis à sa douceur aimable et pacifiante?

Et ce sera perte nette pour son sexe. Que si, en effet, contrairement à

la tradition, qui nous la montre se mouvant partout dans un cercle

d'action différent de celui des hommes, elle s'efforce sans mesure

d'envahir leur domaine et d'empiéter sur leurs attributions séculaires,

il est à prévoir, qu'en même temps qu'elle oubliera sa faiblesse pour

s'élever, son compagnon se souviendra de sa force pour la rabaisser?

En aucun pays, le culte chevaleresque de la femme n'a pénétré aussi

profondément le coeur de l'homme. Nul étranger n'égale, vis-à-vis des

dames, cette politesse prévenante, cette bonne grâce empressée des

Français, que nos pères ont désignée du joli nom de «galanterie». Il

n'est pas un peuple où la femme ait été,--je ne dis pas mieux

comprise,--mais plus fêtée qu'en France, plus admirée des artistes, plus

chantée par les poètes, plus flattée dans son amour-propre, plus excusée

dans ses faiblesses, plus obéie dans ses caprices, plus recherchée pour

sa grâce et sa beauté, «plus entourée, comme dit Mme Marie Dronsard, de

tendresse audacieuse et de respect ému[200],»--en un mot, plus aimée.

[Note 200: _Le Mouvement féministe._ Le Correspondant du 10 septembre

1896, p. 862.]

Or, est-il si difficile d'observer que, déjà ces prévenances deviennent

moins générales? Les hommes s'effacent-ils toujours devant les portes

pour laisser la préséance aux dames? Soulèvent-ils toujours leur

chapeau, en s'introduisant dans un compartiment occupé par quelque

voyageuse? Offrent-ils toujours aux femmes leur place d'intérieur dans

les tramways et les omnibus? Le nivellement fait son chemin dans les

relations de la vie. A part les vieux messieurs réactionnaires qui

continuent les traditions polies de notre race, les nouvelles

générations s'habituent, sans le moindre scrupule, à la règle facile de

l'égalité des sexes. J'ai entendu des dames aux cheveux blancs se

plaindre du sans-gêne de nos jeunes gens, qui paraissent s'inquiéter

comme d'une guigne de mériter la réputation, autrefois si enviée,

d'hommes bien élevés. Éviter à une voisine un courant d'air, une

mauvaise place, un dérangement, une fatigue, leur est de nul souci. Le

soin de leur chère petite personne l'emporte sur tout sentiment de

déférence respectueuse ou d'obligeance serviable.

S'il faut se plaindre de cette indifférence, on aurait grand tort de

s'en étonner. Il y a d'abord la concurrence, qui tend à effacer

l'ancienne ligne de démarcation entre les deux sexes. Les femmes se

flattant d'usurper nos positions, des hommes se trouvent qui les

défendent rudement: quoi de plus naturel? À Dieu ne plaise que nous

excusions en quelque façon l'inconvenant charivari, dont les élèves de

l'École des beaux-arts ont salué l'entrée des femmes dans les ateliers!

Si même cette concurrence n'avait pour effet que de renvoyer aux

professions manuelles certains gaillards plus pourvus de vanité que de

talent, il faudrait la bénir. Mais comment voulez-vous qu'ils voient

d'un bon oeil l'introduction de rivales, qui leur disputeront les

récompenses officielles? Où l'antagonisme éclate, la galanterie cesse.

Et c'est de bonne guerre, après tout! Vous réclamez l'égalité absolue,

Mesdames: vous l'aurez. Impossible de prendre une part égale des profits

et des libertés de notre sexe, sans subir une égale part de nos

désagréments et de nos risques. Pas moyen d'être à l'honneur, sans être

à la peine, à la lutte. Vos mères tenaient pour des charges douces et

sacrées d'élever les enfants et de gouverner la maison; et ces devoirs

excitent votre pitié, offensent votre superbe individualisme. La vie

extérieure vous tente; les occupations viriles vous attirent. Mais à

disputer au sexe fort les carrières et les offices qu'il occupe en

monopole, à l'évincer des places où il gagne le pain de la famille, il

faut que vous sachiez que vous courez au devant des représailles, et que

votre concurrence risque de tourner en conflit.

Habitué à ne plus voir en la femme son complément, sa collaboratrice,

son associée, mais une rivale qui s'applique à le supplanter dans ses

fonctions et à l'expulser de son domaine, forcé de vous combattre

puisqu'il vous répugne d'être protégées, et condamné à vous rendre coup

pour coup puisqu'il vous sied de lui déclarer la guerre, l'homme vous

fera regretter peut-être de l'avoir traité en ennemi au lieu de l'avoir

accueilli en allié. Que peuvent devenir, je vous le demande, dans cette

âpre mêlée pour la vie, et cette urbanité séculaire, qui s'efforçait de

vous faire oublier votre faiblesse et votre subordination par les égards

rendus à la maîtresse du logis et à la mère de famille, et cette

courtoisie prévenante, qui s'appliquait à écarter de vos pas les soucis

et les misères, à parer votre personne, à embellir votre vie? Vous ne

voulez plus être défendues, servies, honorées, gâtées: très bien.

Provoqués imprudemment en combat singulier, vos chevaliers servants

d'autrefois vous tireront la révérence et se mettront en garde. Que

celles qui vont au devant des coups ne s'étonnent donc point de recevoir

quelques horions! A qui brûle de le combattre, l'homme aurait tort

vraiment de faire des grâces et de prodiguer les fleurs et les bonbons.

Le féminisme français II: L'émancipation politique et familiale de la femme · 第 183 / 201 题