II

Mais n'exagérons point les profits possibles de son immixtion dans nos

emplois. La moyenne des femmes pourra s'élever utilement aux fonctions

d'importance secondaire qui lui procureront, sinon la gloire, dont il

est facile de se passer, du moins le pain, qui leur est nécessaire pour

vivre; et la plupart n'ambitionnent rien de plus. A côté de quelques

intrigantes qui bataillent pour la notoriété, les autres, qui sont

légion, ne combattent que pour l'existence. Et c'est ce qui fait

précisément que la société n'est point recevable à décliner leur requête

et, encore moins à railler leurs doléances. Aussi bien conclurons-nous à

nouveau que leur refuser les moyens de s'instruire, c'est leur refuser

et les moyens de travailler et les moyens de vivre. En admettant même

que la culture plus soignée de leur intelligence soit, pour le plus

grand nombre, une très faible chance de réussite industrielle et

d'élévation sociale, l'État n'est fondé, ni en justice ni en raison, à

leur fermer telles ou telles écoles, à leur interdire tels ou tels

emplois, à inscrire impérativement sur les portes qui donnent accès aux

différentes carrières: «Compartiment des hommes, compartiment des

femmes! Ici, les messieurs; ailleurs, les dames!»

Hormis les restrictions d'utilité générale,--et par là nous entendons

les exceptions nécessaires qui s'appuient sur un intérêt social de

premier ordre,--dès qu'une femme a l'espoir de faire son chemin et de

gagner sa vie en une position quelconque, si bien tenue qu'elle soit par

les hommes, il serait cruel de lui dire: «Vous n'entrerez pas ici. Cette

propriété est gardée. Défense vous est faite de braconner sur le domaine

réservé au sexe masculin!» Car elle serait en droit de nous répondre:

«Je veux vivre; et, à cet effet, j'ai le droit de travailler librement,

à mes risques et périls, sous la seule sanction de ma responsabilité

personnelle. Or, je me sens des goûts pour tel métier, des aptitudes

pour telle fonction. Si vous m'en fermez l'accès, faites-moi des rentes.

Si vous me refusez une situation indépendante, mariez-moi. Si vous

m'empêchez de travailler, nourrissez-moi. Une dot ou du pain, s'il vous

plaît!»

Encore une fois, qu'une élite parvienne seulement à supplanter le sexe

fort dans les professions ouvertes à la concurrence féminine, il y a

probabilité; que les nouveaux emplois sollicités par la femme soient

maigrement rémunérateurs pour elle, il y a vraisemblance. Et pour cause:

les hommes s'écrasent aux portes des carrières surabondamment pourvues.

Tant pis pour les femmes qui s'obstineront à en forcer l'entrée! Elles

ne pourront s'en prendre qu'à elles-mêmes des déceptions qui les

attendent. Mais l'État n'a pas le droit de les exproprier préventivement

de ce qu'elles croient être leur gagne-pain.

Et puis, toute force sociale en disponibilité finit toujours par se

créer un emploi. Qui oserait affirmer qu'après bien des tâtonnements,

bien des épreuves, bien des souffrances, les femmes, en quête de

nouvelles destinées, ne trouveront pas, dans les civilisations à venir,

des occupations imprévues,--dont nos incessants progrès industriels nous

donnent déjà, sinon une idée nette, du moins un vague

pressentiment,--grâce à quoi leur activité débordante pourra s'épancher

librement vers d'utiles et larges débouchés, pour leur profit et pour le

nôtre?

Le féminisme français II: L'émancipation politique et familiale de la femme · 第 182 / 201 题