Mais n'exagérons point les profits possibles de son immixtion dans nos
emplois. La moyenne des femmes pourra s'élever utilement aux fonctions
d'importance secondaire qui lui procureront, sinon la gloire, dont il
est facile de se passer, du moins le pain, qui leur est nécessaire pour
vivre; et la plupart n'ambitionnent rien de plus. A côté de quelques
intrigantes qui bataillent pour la notoriété, les autres, qui sont
légion, ne combattent que pour l'existence. Et c'est ce qui fait
précisément que la société n'est point recevable à décliner leur requête
et, encore moins à railler leurs doléances. Aussi bien conclurons-nous à
nouveau que leur refuser les moyens de s'instruire, c'est leur refuser
et les moyens de travailler et les moyens de vivre. En admettant même
que la culture plus soignée de leur intelligence soit, pour le plus
grand nombre, une très faible chance de réussite industrielle et
d'élévation sociale, l'État n'est fondé, ni en justice ni en raison, à
leur fermer telles ou telles écoles, à leur interdire tels ou tels
emplois, à inscrire impérativement sur les portes qui donnent accès aux
différentes carrières: «Compartiment des hommes, compartiment des
femmes! Ici, les messieurs; ailleurs, les dames!»
Hormis les restrictions d'utilité générale,--et par là nous entendons
les exceptions nécessaires qui s'appuient sur un intérêt social de
premier ordre,--dès qu'une femme a l'espoir de faire son chemin et de
gagner sa vie en une position quelconque, si bien tenue qu'elle soit par
les hommes, il serait cruel de lui dire: «Vous n'entrerez pas ici. Cette
propriété est gardée. Défense vous est faite de braconner sur le domaine
réservé au sexe masculin!» Car elle serait en droit de nous répondre:
«Je veux vivre; et, à cet effet, j'ai le droit de travailler librement,
à mes risques et périls, sous la seule sanction de ma responsabilité
personnelle. Or, je me sens des goûts pour tel métier, des aptitudes
pour telle fonction. Si vous m'en fermez l'accès, faites-moi des rentes.
Si vous me refusez une situation indépendante, mariez-moi. Si vous
m'empêchez de travailler, nourrissez-moi. Une dot ou du pain, s'il vous
plaît!»
Encore une fois, qu'une élite parvienne seulement à supplanter le sexe
fort dans les professions ouvertes à la concurrence féminine, il y a
probabilité; que les nouveaux emplois sollicités par la femme soient
maigrement rémunérateurs pour elle, il y a vraisemblance. Et pour cause:
les hommes s'écrasent aux portes des carrières surabondamment pourvues.
Tant pis pour les femmes qui s'obstineront à en forcer l'entrée! Elles
ne pourront s'en prendre qu'à elles-mêmes des déceptions qui les
attendent. Mais l'État n'a pas le droit de les exproprier préventivement
de ce qu'elles croient être leur gagne-pain.
Et puis, toute force sociale en disponibilité finit toujours par se
créer un emploi. Qui oserait affirmer qu'après bien des tâtonnements,
bien des épreuves, bien des souffrances, les femmes, en quête de
nouvelles destinées, ne trouveront pas, dans les civilisations à venir,
des occupations imprévues,--dont nos incessants progrès industriels nous
donnent déjà, sinon une idée nette, du moins un vague
pressentiment,--grâce à quoi leur activité débordante pourra s'épancher
librement vers d'utiles et larges débouchés, pour leur profit et pour le
nôtre?