IV

On pense bien que ce petit discours s'adresse surtout, dans notre

pensée, à ce bataillon de femmes, d'humeur conquérante, qui nourrissent

la prétention d'imposer aux hommes leurs vues, leurs goûts, leurs

caprices; à ces libres créatures, éprises d'une rage de domination, qui,

pour de vagues raisons de vanité blessée, de cabotinage exaspéré ou même

de méchanceté pure, ont pris en haine le sexe masculin tout entier.

Entre nous, j'ai peine à les croire redoutables. Elles ont beau déclarer

la guerre ouverte entre l'Homme et la Femme et prêcher la révolte en

termes effrontés, comment les prendre au sérieux? Qu'elles sachent

pourtant qu'une réaction est possible: la misogynie fait des progrès

parmi les lettrés, et certains d'entre eux ont la main lourde. A ce

féminisme dément et pervers, au féminisme qui pédale, canote, fume,

cavalcade, au féminisme nigaud qui compromet par ses extravagances les

plus utiles réformes, nous devons, en toute occasion, prodiguer rudement

les rappels à l'ordre et à la bienséance.

Comment conserver son sang-froid en voyant des femmes,--que je veux

croire intelligentes,--repousser avec un dédain blessant les politesses

des hommes, par ce motif qu'elles sont le signe d'une tutelle injurieuse

exercée sur leur prétendue faiblesse? Certaine école féministe en est

venue à ne pas comprendre qu'une femme, qui se respecte, puisse se

laisser complimenter par un honnête homme. N'a-t-on pas incriminé Mme

Pognon d'avoir fait appel à la vieille galanterie française, pour

ramener au silence les auditeurs irrespectueux du Congrès féministe de

1896? Afin de nous encourager sans doute à la courtoisie, Mme Potonié

Pierre, qui ne redoutait point l'égalité du verbe et du poing, tenait

toutes nos marques de condescendance pour des manifestations de mépris,

interprétant les moindres égards rendus à son sexe comme un signe de

servage et l'affirmation d'une infériorité sociale. Quoi d'étonnant,

après cela, que certains mâles, amis de leurs aises, prennent la femme

au mot et lui prodiguent l'égalité qu'elle désire? Si même au lieu de

coups de chapeau, ils échangent avec leurs voisines, dans une réunion

publique, des coups de coude ou des coups de parapluie, celles-ci

devront, pour être logiques, les en remercier, comme d'un touchant

hommage à leur indépendance virile et batailleuse.

Aux femmes qui seraient tentées de l'oublier, rappelons donc que,

vis-à-vis du sexe masculin, elles ne sont vraiment fortes que par leur

faiblesse; qu'il est de leur intérêt d'agréer nos ménagements et nos

politesses; et qu'à souffrir d'être gâtées par ces vilains hommes, elles

conserveront sur eux leur influence et leur empire plus sûrement qu'en

réclamant contre eux une égalité chimérique.

Certains écrivains semblent craindre qu'une fois affranchie légalement

de ses traditionnelles sujétions, la femme aura tôt fait d'accabler

l'homme de sa prééminence. C'est même une opinion très répandue que les

relations publiques et privées ne peuvent être transformées par

l'évolution du féminisme, qu'au préjudice des maîtres d'aujourd'hui.

Mais, à notre avis, ce pessimisme est vain. Nous sommes convaincu, au

contraire, que la femme émancipée souffrira beaucoup plus que nous de

ses libertés conquises. Humble servante, en théorie, n'est-elle pas

aujourd'hui, pour peu qu'elle sache le vouloir avec intelligence, la

souveraine maîtresse de l'a famille et de la maison? Supposez qu'elle

brise les liens légaux dont elle sait si bien, quand elle est habile,

nous faire des chaînes: est-elle sûre qu'on lui laissera partout la

préséance? A se poser en rivale, elle risque de ne plus être traitée en

amie. Faites donc que toutes ses obligations actuelles soient rompues ou

relâchées, que tous ses actes soient émancipés, que toute sa

personnalité soit libérée,--faute de pouvoir s'appuyer, comme à présent,

sur l'époux que notre loi civile constitue, pour la vie, son pourvoyeur

et son gardien,--elle aura perdu ce qui fait en notre société son

honneur et sa sécurité. Aux femmes que la bicyclette ou le vagabondage

des moeurs mondaines arrache à leur mari, à leurs enfants, à leurs

devoirs, il faut avoir le courage de répéter que deux calamités les

guettent: l'irrévérence des hommes et l'exaspération des nerfs. Ce qui

menace la femme, dont c'est le rêve de s'affranchir et de se

«masculiniser» outre mesure, c'est l'abaissement moral et la

dégénérescence physique. Au bout du féminisme excentrique, il y a la

déconsidération et la névrose.

V

Nous voici ramenés encore une fois à l'inévitable question de santé. Il

n'en est point qui intéresse davantage l'avenir de la femme, ni qui

marque mieux les limites intangibles que les outrances du féminisme ne

doivent point dépasser. Or, de même que l'émancipation intellectuelle

met en péril le développement normal de la jeune fille, ainsi encore

l'émancipation économique risque de détourner la jeune femme de sa

vocation naturelle et d'appauvrir les sources mêmes de la natalité.

Et d'abord, les prétentions féminines aux tâches et aux emplois des

hommes sont grosses de périls pour la santé des femmes. Tout en

souscrivant à leurs revendications, pour ce qu'elles ont de rationnel et

d'humain, tout en reconnaissant que certaines exigences économiques leur

font parfois une nécessité de marcher sur nos brisées,--on ne peut

s'empêcher de trembler pour leur complexion plus délicate et plus

fragile que la nôtre. Qu'elles choisissent bien leur voie! Plus d'une

occupation virile leur serait meurtrière. Qu'elles ne se flattent point

d'avoir, en tout et partout, la force de nous imiter, de nous suppléer,

de nous évincer sans dommage! Pour ne parler que des fonctions

libérales, douces en apparence et si enviables en fait, sont-elles

nombreuses les têtes féminines capables de résister aux fatigues, à

l'énervement des recherches et des travaux intellectuels? La plupart des

carrières scientifiques et professorales, par l'application continue,

par la tension cérébrale et même l'endurance corporelle qu'elles

supposent, exigent de quiconque veut s'y élever et s'y maintenir une

certaine robustesse générale, un solide équilibre mental, une très forte

santé physique et morale. Que de vies l'effort intellectuel a brisées

prématurément parmi nous! Que sera-ce parmi les femmes? Ne

risquent-elles point de payer d'un épuisement prématuré l'ambition

d'égaler et d'imiter le sexe fort? N'ont-elles rien à craindre du

surmenage?

Un exemple, en passant: il concerne une fonction à laquelle, pourtant,

nous avons montré que la femme semble appelée par de nombreuses

convenances sociales. De l'avis des médecins allemands, «une femme ne

peut pas affronter les fatigues médicales sans de sérieux dangers pour

sa santé: son organisme est trop délicat pour des travaux aussi rudes et

aussi prolongés.» Et Mme Arvède Barine, à laquelle j'emprunte ce

témoignage, ajoute: «Je dois dire que les lettres des médecins, que j'ai

sous les yeux, sont presque unanimes à mettre le public en garde contre

l'influence pernicieuse du travail cérébral à haute dose pour les jeunes

filles. Qu'elles ne commencent au moins qu'après vingt ans, écrit l'un

d'eux. Autant dire qu'elles doivent renoncer aux carrières

libérales[201].» Les médecins français que j'ai pu consulter ne pensent

pas autrement.

[Note 201: _Progrès du féminisme en Allemagne._ Feuilleton du _Journal

des Débats_ du 2 décembre 1896.]

Et ce n'est rien d'étudier en vue d'une profession virile: il faut plus

tard l'exercer. Pour une femme dont la tête et le corps résisteront

vaillamment aux fatigues et aux veilles, combien tomberont le long du

chemin ou n'apporteront au mariage qu'une fécondité appauvrie, une

constitution débilitée, pour le plus grand malheur des enfants? Sans

compter que le féminisme intégral se soucie peu des devoirs encombrants

de la maternité; et c'est là le troisième péril qu'il fait courir à

l'humanité future.

Le féminisme français II: L'émancipation politique et familiale de la femme · 第 184 / 201 题