On pense bien que ce petit discours s'adresse surtout, dans notre
pensée, à ce bataillon de femmes, d'humeur conquérante, qui nourrissent
la prétention d'imposer aux hommes leurs vues, leurs goûts, leurs
caprices; à ces libres créatures, éprises d'une rage de domination, qui,
pour de vagues raisons de vanité blessée, de cabotinage exaspéré ou même
de méchanceté pure, ont pris en haine le sexe masculin tout entier.
Entre nous, j'ai peine à les croire redoutables. Elles ont beau déclarer
la guerre ouverte entre l'Homme et la Femme et prêcher la révolte en
termes effrontés, comment les prendre au sérieux? Qu'elles sachent
pourtant qu'une réaction est possible: la misogynie fait des progrès
parmi les lettrés, et certains d'entre eux ont la main lourde. A ce
féminisme dément et pervers, au féminisme qui pédale, canote, fume,
cavalcade, au féminisme nigaud qui compromet par ses extravagances les
plus utiles réformes, nous devons, en toute occasion, prodiguer rudement
les rappels à l'ordre et à la bienséance.
Comment conserver son sang-froid en voyant des femmes,--que je veux
croire intelligentes,--repousser avec un dédain blessant les politesses
des hommes, par ce motif qu'elles sont le signe d'une tutelle injurieuse
exercée sur leur prétendue faiblesse? Certaine école féministe en est
venue à ne pas comprendre qu'une femme, qui se respecte, puisse se
laisser complimenter par un honnête homme. N'a-t-on pas incriminé Mme
Pognon d'avoir fait appel à la vieille galanterie française, pour
ramener au silence les auditeurs irrespectueux du Congrès féministe de
1896? Afin de nous encourager sans doute à la courtoisie, Mme Potonié
Pierre, qui ne redoutait point l'égalité du verbe et du poing, tenait
toutes nos marques de condescendance pour des manifestations de mépris,
interprétant les moindres égards rendus à son sexe comme un signe de
servage et l'affirmation d'une infériorité sociale. Quoi d'étonnant,
après cela, que certains mâles, amis de leurs aises, prennent la femme
au mot et lui prodiguent l'égalité qu'elle désire? Si même au lieu de
coups de chapeau, ils échangent avec leurs voisines, dans une réunion
publique, des coups de coude ou des coups de parapluie, celles-ci
devront, pour être logiques, les en remercier, comme d'un touchant
hommage à leur indépendance virile et batailleuse.
Aux femmes qui seraient tentées de l'oublier, rappelons donc que,
vis-à-vis du sexe masculin, elles ne sont vraiment fortes que par leur
faiblesse; qu'il est de leur intérêt d'agréer nos ménagements et nos
politesses; et qu'à souffrir d'être gâtées par ces vilains hommes, elles
conserveront sur eux leur influence et leur empire plus sûrement qu'en
réclamant contre eux une égalité chimérique.
Certains écrivains semblent craindre qu'une fois affranchie légalement
de ses traditionnelles sujétions, la femme aura tôt fait d'accabler
l'homme de sa prééminence. C'est même une opinion très répandue que les
relations publiques et privées ne peuvent être transformées par
l'évolution du féminisme, qu'au préjudice des maîtres d'aujourd'hui.
Mais, à notre avis, ce pessimisme est vain. Nous sommes convaincu, au
contraire, que la femme émancipée souffrira beaucoup plus que nous de
ses libertés conquises. Humble servante, en théorie, n'est-elle pas
aujourd'hui, pour peu qu'elle sache le vouloir avec intelligence, la
souveraine maîtresse de l'a famille et de la maison? Supposez qu'elle
brise les liens légaux dont elle sait si bien, quand elle est habile,
nous faire des chaînes: est-elle sûre qu'on lui laissera partout la
préséance? A se poser en rivale, elle risque de ne plus être traitée en
amie. Faites donc que toutes ses obligations actuelles soient rompues ou
relâchées, que tous ses actes soient émancipés, que toute sa
personnalité soit libérée,--faute de pouvoir s'appuyer, comme à présent,
sur l'époux que notre loi civile constitue, pour la vie, son pourvoyeur
et son gardien,--elle aura perdu ce qui fait en notre société son
honneur et sa sécurité. Aux femmes que la bicyclette ou le vagabondage
des moeurs mondaines arrache à leur mari, à leurs enfants, à leurs
devoirs, il faut avoir le courage de répéter que deux calamités les
guettent: l'irrévérence des hommes et l'exaspération des nerfs. Ce qui
menace la femme, dont c'est le rêve de s'affranchir et de se
«masculiniser» outre mesure, c'est l'abaissement moral et la
dégénérescence physique. Au bout du féminisme excentrique, il y a la
déconsidération et la névrose.
V
Nous voici ramenés encore une fois à l'inévitable question de santé. Il
n'en est point qui intéresse davantage l'avenir de la femme, ni qui
marque mieux les limites intangibles que les outrances du féminisme ne
doivent point dépasser. Or, de même que l'émancipation intellectuelle
met en péril le développement normal de la jeune fille, ainsi encore
l'émancipation économique risque de détourner la jeune femme de sa
vocation naturelle et d'appauvrir les sources mêmes de la natalité.
Et d'abord, les prétentions féminines aux tâches et aux emplois des
hommes sont grosses de périls pour la santé des femmes. Tout en
souscrivant à leurs revendications, pour ce qu'elles ont de rationnel et
d'humain, tout en reconnaissant que certaines exigences économiques leur
font parfois une nécessité de marcher sur nos brisées,--on ne peut
s'empêcher de trembler pour leur complexion plus délicate et plus
fragile que la nôtre. Qu'elles choisissent bien leur voie! Plus d'une
occupation virile leur serait meurtrière. Qu'elles ne se flattent point
d'avoir, en tout et partout, la force de nous imiter, de nous suppléer,
de nous évincer sans dommage! Pour ne parler que des fonctions
libérales, douces en apparence et si enviables en fait, sont-elles
nombreuses les têtes féminines capables de résister aux fatigues, à
l'énervement des recherches et des travaux intellectuels? La plupart des
carrières scientifiques et professorales, par l'application continue,
par la tension cérébrale et même l'endurance corporelle qu'elles
supposent, exigent de quiconque veut s'y élever et s'y maintenir une
certaine robustesse générale, un solide équilibre mental, une très forte
santé physique et morale. Que de vies l'effort intellectuel a brisées
prématurément parmi nous! Que sera-ce parmi les femmes? Ne
risquent-elles point de payer d'un épuisement prématuré l'ambition
d'égaler et d'imiter le sexe fort? N'ont-elles rien à craindre du
surmenage?
Un exemple, en passant: il concerne une fonction à laquelle, pourtant,
nous avons montré que la femme semble appelée par de nombreuses
convenances sociales. De l'avis des médecins allemands, «une femme ne
peut pas affronter les fatigues médicales sans de sérieux dangers pour
sa santé: son organisme est trop délicat pour des travaux aussi rudes et
aussi prolongés.» Et Mme Arvède Barine, à laquelle j'emprunte ce
témoignage, ajoute: «Je dois dire que les lettres des médecins, que j'ai
sous les yeux, sont presque unanimes à mettre le public en garde contre
l'influence pernicieuse du travail cérébral à haute dose pour les jeunes
filles. Qu'elles ne commencent au moins qu'après vingt ans, écrit l'un
d'eux. Autant dire qu'elles doivent renoncer aux carrières
libérales[201].» Les médecins français que j'ai pu consulter ne pensent
pas autrement.
[Note 201: _Progrès du féminisme en Allemagne._ Feuilleton du _Journal
des Débats_ du 2 décembre 1896.]
Et ce n'est rien d'étudier en vue d'une profession virile: il faut plus
tard l'exercer. Pour une femme dont la tête et le corps résisteront
vaillamment aux fatigues et aux veilles, combien tomberont le long du
chemin ou n'apporteront au mariage qu'une fécondité appauvrie, une
constitution débilitée, pour le plus grand malheur des enfants? Sans
compter que le féminisme intégral se soucie peu des devoirs encombrants
de la maternité; et c'est là le troisième péril qu'il fait courir à
l'humanité future.