I.--DEUXIÈME RISQUE: L'ÉMANCIPATION ÉCONOMIQUE.--LA
CONCURRENCE FÉMININE EST UN DROIT INDIVIDUEL.--IL FAUT LA
SUBIR.
II.--CE QUE LA FEMME PEUT FAIRE.--CE QUE L'ÉTAT DOIT
PERMETTRE.--BALANCE DES PROFITS ET DES PERTES.
III.--L'INDÉPENDANCE PROFESSIONNELLE DE LA FEMME LUI
VAUDRA-T-ELLE PLUS D'HONNEUR ET DE CONSIDÉRATION?--LES
REPRÉSAILLES POSSIBLES DE L'HOMME.
IV.--CONTRE LE FÉMINISME INTRANSIGEANT.--EN QUOI SES
EXTRAVAGANCES PEUVENT NUIRE À LA FEMME.
V.--ENCORE LA QUESTION DE SANTÉ.--PAR OU LE FÉMINISME
RISQUE DE PÉRIR.
Après le surmenage cérébral, la concurrence sociale de l'homme et de la
femme nous semble un des risques les plus redoutables du féminisme
contemporain. Bien que la question économique et la question politique
se tiennent par plus d'un côté, et quelque téméraire qu'il soit
d'escompter à l'avance l'évolution probable d'un mouvement aussi
complexe que le mouvement féministe, nous inclinons à croire que
l'émancipation politique produirait plus de bien que de mal, et qu'en
sens inverse, l'émancipation économique fera peut-être plus de mal que
de bien.
C'est pourquoi nous avons dès maintenant revendiqué, pour la femme
majeure, l'exercice du droit de suffrage, dont les Anglaises et les
Américaines jouissent déjà en tout ce qui concerne les affaires
communales et provinciales. Mais il nous a fallu constater, en même
temps, que les Français d'aujourd'hui sont peu désireux d'en octroyer
l'exercice aux femmes, et que les Françaises elles-mêmes se montrent peu
empressées d'en réclamer la jouissance aux hommes: méfiance d'un côté,
pusillanimité de l'autre, que les progrès de l'instruction et la marche
des idées ne manqueront pas de vaincre tôt ou tard. N'est-ce pas un fait
d'expérience que l'émancipation intellectuelle mène tout droit à
l'émancipation politique?
On a vu plus haut les raisons qui nous font augurer des bons effets de
l'électoral féminin. Veut-on connaître maintenant celles qui nous font
redouter l'envahissement graduel, et presque fatal, de nos emplois
industriels par les femmes du peuple et de nos professions libérales par
les femmes de la bourgeoisie? Aussi bien faut-il que celles-ci sachent,
par avance, où les excès inconsidérés du féminisme économique peuvent
les conduire; et qu'à s'y jeter à corps perdu, elles risquent de
trouver, au bout du chemin, des réalités douloureuses, qui ne
ressemblent guère aux rêves qu'elles caressent ni aux conquêtes qu'elles
ambitionnent.
I
Le censeur Metellus Numidicus disait au peuple romain assemblé: «Si la
nature avait pu nous donner l'existence sans le secours de la femme,
nous serions délivrés d'une compagne fort importune.» Cette boutade
insolente nous prouve que la misogynie n'est pas chose nouvelle. Que
penserait aujourd'hui ce terrible homme, s'il lui était donné de voir
aux États-Unis la formidable invasion de toutes les carrières viriles
par les femmes américaines? Il partagerait, j'imagine, le pessimisme
d'un de nos contemporains, d'esprit très positif, qui nous assure que,
«sitôt que la femme sera proclamée civilement l'égale de l'homme, il n'y
aura plus d'égalité, l'homme alors devenant définitivement
esclave[197].»
[Note 197: J. BOURDEAU, _L'Évolution de l'esclavage_. Feuilleton du
_Journal des Débats_ du 2 avril 1897.]
Triste présage! Où allons-nous donc? Quoique notre pays soit moins
immédiatement menacé que les pays anglo-saxons, M. Émile Bergerat
annonçait récemment à ses compatriotes abrutis par l'absinthe, énervés
par l'inconduite ou stupéfiés par le tabac, le jeu et la politique, que
«la femme nouvelle est en train d'usurper la France[198].» Est-il
possible que notre République démocratique se transforme, un jour ou
l'autre, en un royaume d'amazones? Après avoir écrasé le serpent, la
femme doit-elle encore écraser l'homme? Le sexe fort court-il vraiment
de sérieux dangers? Est-il à prévoir qu'à force d'envahir les ateliers,
de s'insinuer dans les magasins et les bureaux et de s'installer dans
les professions libérales, le féminisme victorieux évincera les hommes
des situations éminentes qu'ils occupent depuis des siècles, et que, de
chute en chute, le roi de la création tombera misérablement au rôle de
roi fainéant?
[Note 198: _Revue illustrée_ du 1er mars 1897, p. 162.]
Un fait n'est pas niable, à savoir que la femme d'Occident marque une
tendance de plus en plus nette à devenir, comme on l'a dit, «l'antithèse
absolue de la femme d'Orient.» Est-ce une raison pour que les nouveautés
intellectuelles auxquelles l'Européenne aspire,--études universitaires
et carrières libérales, égalité des sexes dans la famille, dans
l'industrie, dans l'État,--lui donnent, comme elle l'espère, honneur et
profit, bonheur et santé? Faisons la balance des profits et des pertes,
que l'homme et la femme peuvent retirer d'un mouvement d'opinion qui
tend à égaliser leurs droits et leurs fonctions; et demandons-nous
premièrement si la société elle-même y trouvera son compte.
Pour celle-ci, assurément, le bénéfice serait nul et le préjudice
certain, au cas où les revendications féminines en viendraient,
d'exagération en exagération, à violenter l'ordre fondamental des
choses. La dissemblance des sexes est de nécessité naturelle. En
s'efforçant de réaliser entre l'homme et la femme une croissante
identité d'attributions, on méconnaîtrait cette loi générale, d'un
caractère vraiment scientifique, d'après laquelle le progrès normal des
organismes supérieurs est lié à la division de mieux en mieux comprise
et pratiquée des efforts et des travaux. Mais nous pouvons être sûrs que
dame Nature ne se laissera pas violer impunément: quand le féminisme
aura dépassé la limite des libertés permises, elle saura bien rappeler à
l'ordre, avec une rudesse souveraine, les extravagantes qui s'en seront
écartées. Encore est-il que, sans outrepasser ces frontières extrêmes,
il ne serait pas bon que la concurrence, après s'être établie entre les
hommes et les peuples, se glissât entre les sexes pour les désunir. Le
«chacun pour soi» n'a point fait assez de bien dans nos sociétés, pour
qu'on trouve excellent qu'il divise les familles et les ménages.
Quant à l'homme, il n'aurait qu'à se louer, d'après M. Georges
Brandès,--le critique danois bien connu,--du «flot psychique» qui pousse
les femmes vers les positions viriles. Ce mouvement le délivrera «des
fatigues physiques et de l'affaissement moral occasionné par sa position
actuelle de soutien unique et surmené de la famille, trop souvent
victime d'une épouse exigeante, vaniteuse ou stupide[199].» Mais un si
beau résultat suppose évidemment que toutes les femmes de l'avenir
seront parfaites. En êtes-vous bien sûr, M. Brandès? Pour l'instant,
l'homme risque très certainement d'être évincé, peu a peu, de certaines
positions lucratives, qu'il a occupées jusqu'ici en maître indiscuté. Et
comme l'entrée en scène de sa rivale permet de conjecturer pour lui, en
plus d'un cas, une aggravation des difficultés de la vie, on conviendra
qu'il n'a point tort de trouver cette perspective peu réjouissante.
Est-ce une raison d'interdire aux femmes de nous disputer nos métiers et
nos professions? Cette prohibition serait inhumaine. Nous ne
consentirons jamais à ériger en délit le travail féminin qui empiète sur
les positions masculines. Imagine-t-on une loi martiale bannissant les
femmes de tous nos emplois, sous le prétexte outrecuidant que, seuls,
nous sommes capables d'y faire bonne figure? Nous maintenons qu'en règle
générale, elles ont le droit et le moyen de les remplir aussi bien que
notre sexe.
[Note 199: _Revue encyclopédique_ du 28 novembre 1896, p. 829.]
Entre nous, faut-il une si haute capacité, une si sublime intelligence,
des lumières si rares pour faire un avocat disert, un médecin estimable,
un bon avoué, un huissier exact ou un parfait notaire? Est-il si
difficile de se créer une place honorable dans les carrières dites
«libérales»? Faut-il une vocation insigne et des dons particuliers pour
faire un agent de change ou un commissaire priseur? Évidemment non; des
qualités très moyennes nous suffisent pour occuper honnêtement ces
ordinaires fonctions. Ne dites donc point que les femmes sont indignes
de les briguer, sous prétexte qu'elles sont incapables de les remplir.
La vérité est que beaucoup d'entre elles s'en acquitteraient avec autant
d'application, de savoir et d'habileté que leurs maris. Nous avons
l'idée, somme toute, que la femme ne rabaisserait aucune de nos
professions, de même qu'elle aurait beaucoup de peine à voter plus mal
que nous.