II

Pourquoi alors accabler nos jeunes filles de connaissances érudites qui

ne sauraient être d'aucun secours dans la vie? C'est une belle chose de

faire pénétrer dans l'éducation féminine ce qu'on appelle «le large et

vivifiant courant de la science moderne;» c'est une tâche peu commune

d'enseigner aux écolières «à prendre conscience de leur âme qui

sommeille, à développer leurs énergies latentes, afin de les rendre

capables de penser l'action juste et de la vouloir.» Certes, un pareil

programme n'est pas banal. Est-ce une raison pourtant d'introduire,

pêle-mêle et avec effort, dans la cervelle des jeunes patientes, les

notions confuses de toutes les sciences humaines? Or, voici, d'après les

confidences d'une maîtresse, à quel supplice sont présentement soumis

les professeurs de nos lycées de filles: «Il n'est pas rare de les voir

faire, dans une même journée, le commentaire d'une églogue de Virgile,

l'analyse du système de Kant, l'exposé des transformations du substantif

dans la langue d'oïl et le tableau du régime parlementaire des Anglais

au XVIII e siècle, ou expliquer le rôle du système nerveux périphérique,

la structure de l'aéromètre de Nicholson, les relations métriques entre

les côtés d'un triangle et la formation des carbures d'hydrogène,--_et

reliqua_!»

Sûrement, l'esprit de Molière n'habite pas ces maisons d'enseignement.

De quel rire notre grand comique eût cinglé, lui vivant, cette pédagogie

cruelle! Et notez que je ne plains qu'à moitié les professeurs: si ces

dames sont surmenées, c'est leur rôle, après tout, et presque leur

devoir. Ma compassion va surtout aux élèves condamnées à les écouter,

les malheureuses!

Il n'est donc pas mauvais de rappeler, en passant, que le maître a pour

fonction d'élaguer, de simplifier, de clarifier les programmes touffus

et indigestes qui menacent d'écraser toute la jeunesse. Savoir se

borner, telle est la première qualité du professeur, la plus précieuse

et la plus rare. Et si désirable qu'il soit de faire instruire et

éduquer les femmes par les femmes, j'ai déjà exprimé la crainte que peu

de maîtresses satisfassent à cette condition essentielle d'un bon

enseignement, la pente naturelle de l'esprit féminin devant les incliner

beaucoup plus à la minutie détaillée de l'analyse, qu'aux vues larges et

supérieures de la synthèse. Que si même les errements d'aujourd'hui

devaient se généraliser, attendons-nous à ce qu'ils produisent une

génération de jeunes femmes anémiées par la fièvre et dévorées par la

névrose. Les médecins sont unanimes à déclarer que la tension excessive

du cerveau a, sur l'organisme féminin, les plus graves répercussions.

Quelle menace pour l'avenir de la race! Surmener la jeune fille, c'est

par avance épuiser la mère. Si donc nous continuons, comme les

exagérations du féminisme intellectuel nous y poussent, à déprimer, à

débiliter le tempérament de nos écolières par l'obligation d'un travail

de tête exagéré, nous risquons de compromettre, de ruiner même, par

anticipation, la santé des femmes. «Ce qu'il y a de très important,

disait encore le tendre Fénelon, c'est de laisser affermir les organes

en ne pressant pas l'instruction.»

Qu'on se rappelle donc une bonne fois que le but suprême de toute

éducation, c'est de préparer des êtres utiles à l'humanité. Or, l'homme

sera médecin, avocat, ingénieur, fonctionnaire ou soldat. Sa vie

s'écoulera au dehors, se dispersera et se dépensera dans les occupations

extérieures de sa carrière ou de son métier. Le travail le dispute et

l'enlève à la famille. En lui, le professionnel l'emporte sur l'homme

d'intérieur. «A la femme, au contraire, sauf exception, il ne sera

jamais demandé que d'être une femme, c'est-à-dire une jeune fille, une

épouse et une mère.» Et le charmant poète Auguste Dorchain, auquel

j'emprunte cette citation, exprime absolument notre pensée, en ajoutant:

«Que tout, dans son éducation, soit donc combiné pour que la Française

se réalise pleinement sous ces trois aspects. Et pour cela, que faut-il?

Que son éducation soit avant tout esthétique, morale et, dans la plus

large acception du mot, religieuse.»

N'en déplaise au «féminisme intégral», mieux vaut faire de nos filles

des intelligences ouvertes à toutes les nobles pensées, mais aussi et

surtout des âmes prudentes et modestes, convaincues que le peu qu'elles

savent n'est rien auprès de ce qu'elles ignorent,--plutôt que des têtes

bourrées d'érudition vaine, des êtres artificiels que leur fatuité

pédante rendrait insupportables et que leur égoïsme savant rendrait

dangereux ou inutiles. Et ce faisant, nous aurons préparé plus

efficacement l'avenir et le bonheur de nos enfants.

Le féminisme français II: L'émancipation politique et familiale de la femme · 第 178 / 201 题