III

Lors même qu'à force de talent, de chance ou d'énergie, une femme a

réussi, avec ses seules ressources, à s'assurer une vie indépendante et

honorable, franchement, son isolement nous fait peur. Car il n'y a pas à

le nier: elle est hors de sa fonction véritable, hors de sa destinée.

Mme Émile de Girardin la comparait à un rosier stérile. Et, en réalité,

pour se faire un nom dans une carrière libérale, elle doit s'arracher le

coeur et faire taire le cri de ses entrailles. Quel sacrifice! Et si,

renonçant au mariage, elle n'a point la force de renoncer à l'amour,

quel sera cet amour sans dignité, sans sûreté, sans lendemain? La femme

éminente que je citais tout à l'heure a fait à cette question effrayante

une réponse qui ne l'est pas moins: «La terreur de l'enfant, qui

resterait à sa charge, glace ses baisers.»

C'est pourquoi nous avons entendu certaines féministes exaltées clamer,

d'une voix furieuse, qu'il est injuste que l'homme ait les plaisirs de

l'amour et la femme les douleurs de la maternité. Libre aux naïves et

aux stupides de se résigner encore à enfanter: c'est leur affaire. Mais

une «intellectuelle», digne de ce nom, doit imposer silence au cri

obscur de l'instinct. L'horreur de l'enfant est une conséquence

naturelle du féminisme intransigeant.

A tout prendre, je préfère à ces divagations le célibat ingénu, triste,

farouche, des vierges froides et têtues qui repoussent, comme une

souillure, tout contact avec l'homme. Et pourtant, elles devraient se

dire qu'aucun livre, aucun chef-d'oeuvre, aucune science ne pourra

jamais faire d'une jeune fille une véritable femme; car c'est là, comme

le remarque une Italienne spirituelle, Mme Neera, «un privilège que Dieu

a transmis directement à l'homme»: ce dont je voudrais, pour ma part,

qu'il se montrât plus conscient, plus reconnaissant et plus fier.

Ainsi donc, soit par le surmenage cérébral et la ruine de la santé

qu'elles supposent chez les meilleures, soit par l'appréhension de la

maternité et la peur de l'enfant qu'elles impliquent chez les pires,

l'étude immodérée et l'émancipation excessive des femmes sont un vol

commis au préjudice de l'humanité future. Voilà pourquoi les progrès du

féminisme, lorsqu'ils outrepassent les limites de la raison, nous

semblent périlleux et inquiétants.

Le féminisme français II: L'émancipation politique et familiale de la femme · 第 179 / 201 题