I.--OU EST LE DANGER?--PREMIER RISQUE: LE SURMENAGE
CÉRÉBRAL.--A QUOI BON TOUT ENSEIGNER ET TOUT
APPRENDRE?--LES EXIGENCES DES PROGRAMMES ET LES EXIGENCES
DE LA VIE.
II.--DOLÉANCES DES MAÎTRES.--APPRÉHENSIONS DES
MÉDECINS.--EXAGÉRATIONS À ÉVITER.
III.--LE CÉLIBAT DES INTELLECTUELLES.--SES PÉRILS ET SES
SOUFFRANCES.
Au cours de ce long ouvrage,--où notre constante préoccupation a été de
rendre accessible à tous une question qui ne saurait être indifférente à
personne,--on a pu se convaincre que le féminisme, tel seulement qu'il
se manifeste en France, est vraiment «tout un monde»[196]. Il s'étend à
toutes les manifestations de la vie sociale; il touche à tous les
domaines de la pensée humaine,--psychologie, pédagogie, droit,
politique, morale, économie; et si grave est l'enjeu des problèmes qu'il
soulève entre les sexes et entre les époux, que nous avons vu les écoles
philosophiques les plus diverses et les partis politiques les plus
opposés en évoquer l'examen et en revendiquer la solution. Dès
maintenant, le Christianisme et la Révolution se disputent la femme,
assurés qu'ils sont que la victoire est acquise d'avance à ceux qui
auront l'habileté de conquérir ses bonnes grâces et son appui dans les
luttes de l'avenir.
[Note 196: Voyez l'_Avertissement au lecteur_ de notre premier volume,
p. III.]
Arrivé au terme de notre tâche, nous voudrions, avant de clore cette
double série d'études, non pas rappeler, même succinctement, les
questions innombrables que nous y avons tour à tour abordées et
résolues,--ce qui nous entraînerait en des redites inutiles et
fastidieuses,--mais seulement remémorer, en les soulignant, les
principaux dangers qu'un féminisme excessif et imprévoyant peut faire
courir à la femme de demain. Ils sont inhérents aux trois choses qui
tiennent le plus au coeur des féministes contemporains: nous avons nommé
l'_instruction_, le _travail_ et l'_indépendance_. Plus clairement, ce
que nous redoutons surtout pour la femme «nouvelle», c'est le surmenage
intellectuel, la concurrence économique et l'orgueil individualiste. Ces
risques nous semblent si graves que nous tenons, avant de finir, à les
mettre une dernière fois en pleine lumière.
I
On sait que les questions relatives à l'éducation des filles et à la
condition des femmes sont au premier rang de nos préoccupations
sociales; cela est si vrai que le roman et le théâtre s'en sont emparés.
De là un mouvement logique et en un certain sens, irrésistible, qui se
manifeste autour de nous, et qu'il ne faut ni craindre ni regretter.
N'est-ce pas le propre de la vie de faire germer et fleurir indéfiniment
la nouveauté sur les ruines du passé? Nous serions vraiment de pauvres
philosophes et d'étranges démocrates, si nous fermions les yeux et les
oreilles aux spectacles et aux bruits du temps présent.
Or, c'est un fait certain que, par le progrès des moeurs devenues plus
douces et des lois devenues plus équitables, la condition des femmes
s'est améliorée et tend, d'année en année, à s'améliorer davantage. Par
suite, beaucoup de Françaises souhaitent de remplir un rôle plus actif
dans la société, de tenir une place plus large dans la famille, de mener
une vie plus libre dans le monde; et à notre avis, tant que la modestie
de leur sexe n'en souffre point, ni leur santé non plus, on aurait tort
de refouler de tels sentiments, de combattre de si naturelles
aspirations. Après avoir chanté leurs mérites, le moment est venu de
reconnaître leurs droits. Libres et responsables comme nous, mais
absolument distinctes de nous, nous avons conséquemment réclamé pour
elles, suivant la formule même de M. Legouvé, «l'égalité dans la
différence».
Conformément à ce principe, nous n'avons pas hésité à réfuter vivement
l'opinion impertinente, d'après laquelle les femmes sont de grands
enfants frivoles, souvent malades, incapables de pensée suivie, vouées
aux tâches subalternes de l'esprit. S'il est rare qu'elles soient douées
d'une intelligence virile, elles possèdent en revanche des qualités
propres, qui nous ont fait dire qu'elles sont _autres_ que les hommes,
sans être _inférieures_ aux hommes. Les perfectionnements des deux sexes
ne sauraient donc être _pareils_, mais seulement _parallèles_.
Que la jeune fille puisse invoquer le «droit à la connaissance» et
réclamer une instruction plus complète et plus soignée, nous y avons
souscrit de grand coeur. Mais il reste entendu que ce droit a des
limites, et que cette instruction, par exemple, ne sera pas «intégrale».
En général, les travaux méthodiques, exigés pour la formation complète
de l'esprit, conviennent mal à sa nature et à son rôle. Il serait fou de
viser à faire de toute femme une institutrice, une savante, d'autant
mieux que l'érudition lui sied moins que la grâce. Mme de Girardin
disait malicieusement: «En France, toutes les femmes ont de l'esprit,
sauf les bas-bleus.» Et de fait, la conversation d'une illettrée aura
parfois plus de charme que celle d'une maîtresse d'école.
Joignez que les têtes féminines les mieux cultivées ne sont pas toujours
les plus raisonnables. Voyez les «vierges fortes»,--pour employer un mot
de M. Marcel Prévost: l'instruction à haute dose, qu'elles ont reçue,
les a-t-elle toujours perfectionnées? Ce qu'elles écrivent n'offre-t-il
point, généralement, quelque chose d'étrange, d'incomplet, d'inquiétant?
Les idées qu'elles affirment sont-elles lucides et pondérées? N'y
sent-on pas comme une âme tourmentée, enfiévrée, désorbitée?
C'est que les qualités propres à l'esprit féminin procèdent moins d'une
culture intensive que d'un fond naturel. Elles lui viennent
spontanément, comme à l'alouette son gazouillement et sa légèreté. A
vouloir élever les femmes sur le modèle des hommes, on risquerait
d'insinuer en leur intelligence plus de prétention que de force, plus
d'orgueil que de sagesse, plus de pédantisme que d'élévation. Il y a
longtemps que Fénelon a dit, avec son admirable bon sens, qu' «une femme
curieuse et qui se pique de savoir beaucoup, est plus éblouie
qu'éclairée par ce qu'elle sait.» Elle ne vise qu'à devenir un «bel
esprit»; elle n'a que du dédain pour les bourgeoises qui préparent des
conserves, surveillent le blanchissage et soignent leur jardin et leur
basse-cour; et comme elle a vite pris l'habitude de lire sans cesse,
elle néglige toutes ses affaires et souvent sa propre toilette.
Combien d'études, même sérieuses, sont inutiles à la très grande
majorité des femmes? Est-il une créature plus à plaindre que la jeune
fille chèrement pourvue des grâces superflues d'une éducation de
pensionnat, et qui, une fois mariée, n'aura pas la moindre femme de
chambre à son service? A quoi lui serviront les arts d'agrément? et le
piano? et l'aquarelle? et son bagage littéraire? et son brevet
supérieur? Vienne son premier-né, et il lui faudra se contenter de la
musique, dont ce petit souverain la régalera jour et nuit. Et si, par
bonheur, il lui reste au coeur quelque douce flamme, si l'instruction
inutile, qu'elle a reçue, n'a pas appauvri et desséché en elle
l'instinct maternel, elle aura vite fait d'oublier avec joie ses
partitions, ses pinceaux et ses livres.