Chose triste à dire: j'ai peur que certaines vues restrictives de
stérilité égoïste ne s'insinuent peu à peu même dans les ménages
réguliers. Pour comprendre ici toute ma pensée, on voudra bien lire
entre les lignes.
A mesure que l'esprit humain deviendra plus instruit et plus éclairé, à
mesure que les lois de la vie et de la reproduction seront mieux
connues, il est à croire que la naissance des enfants et le peuplement
de la terre seront assujettis plus étroitement à notre volonté. Au lieu
d'être abandonnée à la merci d'un hasard aveugle ou aux caprices
d'impulsions inconscientes, la génération sera soumise de plus en plus
au contrôle de notre libre jugement. Tranchons le mot: un jour
viendra,--et je le crois proche,--où n'auront d'enfants que ceux qui, de
propos délibéré, voudront bien en faire.
Et il se pourrait que cette volonté fût de moins en moins active et
générale. Avec l'excitation des mauvaises moeurs qui, dans les grandes
villes surtout, inclinent la population à des habitudes physiologiques
désordonnées, avec l'horreur croissante de certaines gens pour les
soins, les tracas, les dépenses, les soucis d'une famille à nourrir et à
élever,--n'est-il pas à redouter que la perversité humaine, servie par
la science, ne se fasse un jeu d'appauvrir le pays de nouvelles
existences? N'est-il pas à prévoir que le goût du bien-être, du luxe et
du confort, l'attachement aux jouissances personnelles, les calculs de
l'amour-propre et les tentations de la vie facile, inclineront les âmes
à sacrifier l'avenir au présent et la vie des enfants à l'égoïsme des
parents? L'abaissement de la natalité française est déjà, pour la plus
large part, le résultat d'une limitation systématique et d'une
infécondité volontaire. Que les restrictions préventives se propagent,
et notre population ne cessera de décroître, inévitablement.
Oui! plus nous irons, et plus les variations de la production humaine
seront soumises à la souveraineté du libre arbitre individuel. Si donc
les naissances augmentent ou diminuent, c'est que, les distractions et
les surprises exceptées, nous l'aurons consciemment et délibérément
voulu. A l'avenir, si habile que soit la nature à déjouer les calculs de
la prudence conjugale, la conception sera de moins en moins
accidentelle, de plus en plus raisonnée. Dès lors, ceux qu'affole la
passion des jouissances et qu'épouvante la pensée du sacrifice, ne
seront-ils point tentés trop souvent de cueillir la fleur du plaisir en
supprimant préventivement le fruit du devoir? Je le crains fort. Et cet
égoïsme n'ira point, bien entendu, sans offenser plus ou moins gravement
la moralité. _Vitio parentum rara juventus!_ Et c'est pourquoi les
siècles futurs seront, vraisemblablement, l'occasion de grandes vertus
et de grands crimes. Encore une fois, avec la diffusion de
l'instruction, qui sert à propager dans les deux sexes le mal comme le
bien, il est à conjecturer que les restrictions de la natalité seront de
plus en plus volontaires. Et qu'on ne se récrie point: elles le sont
déjà. Conseillées ou imposées par l'un, acceptées ou subies par l'autre,
il n'est pas rare même qu'elles soient concertées entre mari et femme.
Des gens graves et pudiques font les étonnés: qu'ils entrent dans un
ménage normand ou beauceron, et on leur dira, à demi-mot, qu'on a peu
d'enfants, parce qu'on serait désolé d'en avoir beaucoup. Si les
confesseurs pouvaient parler, ils nous édifieraient sur ce chapitre
délicat.
Alors une grave question se pose: puisque la volonté de l'homme (et je
n'excepte point la volonté de la femme, au contraire), ne cesse de
s'exercer, avec plus d'assurance et d'efficacité, sur la transmission de
la vie et la reproduction de l'espèce, comment pourrons-nous sauver
notre patrie d'une dépopulation qui la diminue et d'une dépravation qui
l'abaisse? Je ne sais qu'un remède; et c'est encore le vieux mariage
chrétien avec ses sanctions légales et son frein religieux. Voulez-vous
fonder une famille: mariez-vous, sinon soyez chaste. Ou le mariage
fécond, ou le célibat vertueux. Honnête et prolifique, l'union bénie par
le prêtre et enregistrée par le maire est la seule qui soit douée, à la
fois, de noblesse morale et d'efficacité sociale.
Mais ce remède n'est-il point au-dessus de nos forces? La discipline,
qu'il suppose, n'est-elle pas trop pure, trop austère pour les âmes
débilitées de nos contemporains? Il est des malades qui ne veulent point
guérir. En tout cas, n'oublions pas qu'une nation irrémédiablement
démoralisée est vouée à une décadence prochaine.