III

Chose triste à dire: j'ai peur que certaines vues restrictives de

stérilité égoïste ne s'insinuent peu à peu même dans les ménages

réguliers. Pour comprendre ici toute ma pensée, on voudra bien lire

entre les lignes.

A mesure que l'esprit humain deviendra plus instruit et plus éclairé, à

mesure que les lois de la vie et de la reproduction seront mieux

connues, il est à croire que la naissance des enfants et le peuplement

de la terre seront assujettis plus étroitement à notre volonté. Au lieu

d'être abandonnée à la merci d'un hasard aveugle ou aux caprices

d'impulsions inconscientes, la génération sera soumise de plus en plus

au contrôle de notre libre jugement. Tranchons le mot: un jour

viendra,--et je le crois proche,--où n'auront d'enfants que ceux qui, de

propos délibéré, voudront bien en faire.

Et il se pourrait que cette volonté fût de moins en moins active et

générale. Avec l'excitation des mauvaises moeurs qui, dans les grandes

villes surtout, inclinent la population à des habitudes physiologiques

désordonnées, avec l'horreur croissante de certaines gens pour les

soins, les tracas, les dépenses, les soucis d'une famille à nourrir et à

élever,--n'est-il pas à redouter que la perversité humaine, servie par

la science, ne se fasse un jeu d'appauvrir le pays de nouvelles

existences? N'est-il pas à prévoir que le goût du bien-être, du luxe et

du confort, l'attachement aux jouissances personnelles, les calculs de

l'amour-propre et les tentations de la vie facile, inclineront les âmes

à sacrifier l'avenir au présent et la vie des enfants à l'égoïsme des

parents? L'abaissement de la natalité française est déjà, pour la plus

large part, le résultat d'une limitation systématique et d'une

infécondité volontaire. Que les restrictions préventives se propagent,

et notre population ne cessera de décroître, inévitablement.

Oui! plus nous irons, et plus les variations de la production humaine

seront soumises à la souveraineté du libre arbitre individuel. Si donc

les naissances augmentent ou diminuent, c'est que, les distractions et

les surprises exceptées, nous l'aurons consciemment et délibérément

voulu. A l'avenir, si habile que soit la nature à déjouer les calculs de

la prudence conjugale, la conception sera de moins en moins

accidentelle, de plus en plus raisonnée. Dès lors, ceux qu'affole la

passion des jouissances et qu'épouvante la pensée du sacrifice, ne

seront-ils point tentés trop souvent de cueillir la fleur du plaisir en

supprimant préventivement le fruit du devoir? Je le crains fort. Et cet

égoïsme n'ira point, bien entendu, sans offenser plus ou moins gravement

la moralité. _Vitio parentum rara juventus!_ Et c'est pourquoi les

siècles futurs seront, vraisemblablement, l'occasion de grandes vertus

et de grands crimes. Encore une fois, avec la diffusion de

l'instruction, qui sert à propager dans les deux sexes le mal comme le

bien, il est à conjecturer que les restrictions de la natalité seront de

plus en plus volontaires. Et qu'on ne se récrie point: elles le sont

déjà. Conseillées ou imposées par l'un, acceptées ou subies par l'autre,

il n'est pas rare même qu'elles soient concertées entre mari et femme.

Des gens graves et pudiques font les étonnés: qu'ils entrent dans un

ménage normand ou beauceron, et on leur dira, à demi-mot, qu'on a peu

d'enfants, parce qu'on serait désolé d'en avoir beaucoup. Si les

confesseurs pouvaient parler, ils nous édifieraient sur ce chapitre

délicat.

Alors une grave question se pose: puisque la volonté de l'homme (et je

n'excepte point la volonté de la femme, au contraire), ne cesse de

s'exercer, avec plus d'assurance et d'efficacité, sur la transmission de

la vie et la reproduction de l'espèce, comment pourrons-nous sauver

notre patrie d'une dépopulation qui la diminue et d'une dépravation qui

l'abaisse? Je ne sais qu'un remède; et c'est encore le vieux mariage

chrétien avec ses sanctions légales et son frein religieux. Voulez-vous

fonder une famille: mariez-vous, sinon soyez chaste. Ou le mariage

fécond, ou le célibat vertueux. Honnête et prolifique, l'union bénie par

le prêtre et enregistrée par le maire est la seule qui soit douée, à la

fois, de noblesse morale et d'efficacité sociale.

Mais ce remède n'est-il point au-dessus de nos forces? La discipline,

qu'il suppose, n'est-elle pas trop pure, trop austère pour les âmes

débilitées de nos contemporains? Il est des malades qui ne veulent point

guérir. En tout cas, n'oublions pas qu'une nation irrémédiablement

démoralisée est vouée à une décadence prochaine.

Le féminisme français II: L'émancipation politique et familiale de la femme · 第 171 / 201 题