Pour le moment,--qu'il le veuille ou non,--le féminisme avancé conspire
également à la diminution du nombre des enfants; et c'est le grief le
plus grave que l'on puisse formuler contre lui. La natalité faiblit: là
est le péril d'aujourd'hui. Les économistes sont vraiment bien bons de
se préoccuper d'une trop rapide propagation de l'espèce humaine: la
femme «nouvelle» n'entend point devenir une mère «lapine».
Le pourrait-elle, d'abord? C'est douteux. Nos filles savantes ne nous
préparent guère de robustes mères de famille. Chétives ou infécondes,
voilà ce qu'en fera souvent le surmenage intellectuel. Mais n'est-il pas
à craindre surtout que la maternité les effraie ou les importune? Est-ce
trop dire que beaucoup déjà ne se sentent plus grand coeur à cette
sainte besogne?
A force d'envisager les questions de morale d'un point de vue
rigoureusement individualiste, nous risquons d'avilir et d'amoindrir en
nous l'esprit de famille. Combien de gens «cultivés» effacent
délibérément de leur vie ce qui en est l'unique raison: l'enfant?
Combien de lettrés pensent tout bas de la paternité ce que Pétrarque en
disait tout haut, avec le dédain vaniteux de l'égoïsme intellectuel?
«Qu'ils prennent femme ceux qui s'imaginent tirer grand honneur de leur
postérité. Pour nous, ce n'est point du mariage que nous attendons la
perpétuité de notre nom, mais de notre propre esprit. Nous ne la
demandons pas à des enfants, mais à des livres.»
Dans le même esprit, certaines femmes d'aujourd'hui revendiquent le
droit de disposer de leur personne. Mlle Chauvin, par exemple, n'admet
pas que «toutes les femmes soient condamnées à exercer, de mère en
fille, toujours la même profession, celle d'épouse et de mère[194].» Et
lorsque, d'aventure, elles se sont mariées, que de fois, pour parler
comme Lady Henry Sommerset, «elles saluent d'un soupir de regret
l'enfant non désiré!» Combien «reçoivent le petit importun avec un
sanglot au lieu d'un baiser?» Chez les riches, comme chez les pauvres,
la maternité est «l'incident le plus triste de la vie des femmes.» Et la
noble Anglaise de conclure qu'elle ne doit pas leur être «imposée», et
que, pour s'appartenir en pareil cas, l'épouse doit conquérir
l'«indépendance personnelle[195].» Stuart Mill, qui redoutait une
multiplication excessive de la population, avait bien raison de compter
sur le féminisme pour l'enrayer et la réduire.
[Note 194: Revue encyclopédique du 28 novembre 1896. _La Femme moderne
par elle-même_, p. 853.]
[Note 195: _Op. cit._, p. 889.]
De ce langage équivoque à la franche revendication pour la femme mariée
du «droit à la stérilité», il n'y a pas loin; et le féminisme mondain
s'y achemine inconsciemment. Les unes, considérant le mariage comme une
duperie, refusent d'aller jusqu'au bout dans la voie du sacrifice. Les
autres, supputant les charges et les humiliations de la médiocrité,
calculent et fixent préventivement le chiffre de leur postérité. Où est
le moyen, d'ailleurs, de mener de front les «obligations» du monde et
les «corvées» de la famille? Le premier devoir d'une femme «comme il
faut» n'est-il pas de se faire voir à toutes les réunions où s'affiche
la belle société? C'est pourquoi les reines du monde où l'on s'amuse
sacrifient, sans scrupule, les intérêts de la race aux superfluités
ruineuses de la mode et des salons. On se donnera moins d'enfants, mais
on pourra se payer de plus riches toilettes et de plus belles parures.
Si grave même est en quelques âmes la perversion du sentiment social,
qu'il leur paraît tout simple d'insinuer que la femme, qui se refuse à
être mère par quelque moyen que ce soit, est digne d'une indulgence
plénière. Ainsi, on a poussé les subtilités de la casuistique jusqu'à
plaider les circonstances atténuantes en faveur des enfantements
prématurés. N'est-ce pas le malheur des grossesses de déformer la
taille? Et nos «chères belles» en sont si péniblement affectées, que de
prétendus honnêtes gens osent à peine leur reprocher d'y remédier par un
crime. Cette inconscience fait trembler. Sans le vouloir et, peut-être,
sans le savoir, ce joli monde s'accorde, d'esprit et de coeur, avec les
écoles les plus subversives.