III

Rien de plus simple, on le voit, que de donner une famille à ceux qui

n'en ont pas. Ici, toutefois, le féminisme anarchiste ne s'accorde pas

tout à fait avec le féminisme socialiste. Il n'a qu'une demi-confiance

dans le biberon officiel et s'effarouche des vertus impérieuses de

l'Assistance publique. L'uniformité régimentaire lui semble aussi

mauvaise pour les poupons que pour les adultes.

A qui donc appartiendra l'enfant? A personne. C'est un bien indivis. La

dissolution de la famille est le couronnement de toutes les

émancipations. Plus de dépendance patronale, grâce au collectivisme de

la production et de la propriété; plus de dépendance masculine, grâce à

l'égalité des sexes et à l'intégralité de l'instruction; plus de

dépendance maritale, grâce à l'abolition du mariage et à

l'affranchissement de l'amour; plus de dépendance paternelle, grâce à la

destruction du foyer et au communisme des enfants. Lorsqu'on est en goût

de liberté, on n'en saurait trop prendre.

Ainsi, d'après M. Jean Grave, «l'enfant n'est pas une propriété, un

produit, qui puisse appartenir plus à ceux qui l'ont procréé,--comme le

veulent les uns,--qu'à la société,--comme le prétendent les

autres[180].» A la vérité, l'enfant est insusceptible d'appropriation

privée ou publique. Il n'est ni la chose du père ou de la mère, ni la

chose de la Commune ou de l'État. C'est un être sacré placé en dehors et

au-dessus de tous les biens. Seulement je me sépare de l'écrivain

anarchiste sur le point de savoir qui sera chargé de donner des soins à

l'enfant. Où M. Jean Grave ne veut voir qu'une faculté, je mets une

obligation.

[Note 180: _La Société future_, chap. XXIII: L'enfant dans la société

nouvelle, p. 341.]

A la charge de qui? De la société? On vient de voir que c'est le rêve

socialiste de donner pour père aux enfants «Monsieur tout le monde».

Mais les anarchistes repoussent l'intervention d'une collectivité

autoritaire, véritable monstre anonyme, dont les griffes pèseraient

lourdement sur toutes les vies, depuis le berceau jusqu'à la tombe. Leur

société, d'ailleurs, est inorganique et, comme telle, impropre à toute

fonction de tutelle et de paternité. M. Jean Grave nous en avertit:

«Étant donné que les anarchistes ne veulent d'aucune autorité; que leur

organisation doit découler des rapports journaliers entre les individus

et les groupes, rapports directs, sans intermédiaires, naissant sous

l'action spontanée des intéressés et se rompant aussitôt, une fois le

besoin disparu,--il est évident que la société n'aurait, pour la

synthétiser, aucun comité, aucun corps, aucun système représentatif

pouvant intervenir dans les relations individuelles.» Et un peu plus

loin: «Il y a bien, en anarchie, une association d'individus combinant

leurs efforts en vue d'arriver à la plus grande somme de jouissances

possible, mais il n'y a pas de société, telle qu'on l'entend

actuellement, venant se résumer en une série d'institutions qui agissent

au nom de tous. Impossible donc d'attribuer l'enfant à une entité qui

n'existe pas d'une façon tangible. La question de l'enfant appartenant à

la société se trouve ainsi tout naturellement écartée[181].» En somme,

la société anarchique n'est qu'une sorte d'indivision vague, instable et

confuse. Il serait donc absurde de confier de petits êtres de chair qui

veulent être allaités, soignés, entretenus et élevés, à un ensemble

flottant et insaisissable, à une masse anonyme sans tête, sans bras et

sans coeur.

[Note 181: _La Société future_, chap. XXIII, p. 342.]

Fût-elle même autoritaire, fortement organisée; impérieusement

centralisée selon le mode collectiviste, la société ne me paraîtrait pas

recevable davantage à usurper la place des parents naturels, à exercer

les fonctions écrasantes d'une paternité universelle. Son rôle ne doit

être et ne peut être que supplétif. Qu'elle recueille les enfants

abandonnés, rien de mieux; mais qu'elle se garde d'empiéter sur les

attributions de la famille, qui est mieux placée, mieux douée pour la

formation des générations nouvelles! C'est pourquoi, en refusant aux

pères et aux mères un droit absolu de propriété sur la personne de leurs

enfants, il convient de leur accorder expressément des pouvoirs

d'autorité suffisants pour qu'ils puissent remplir les devoirs, les

obligations et les charges qui leur incombent au profit de leur

postérité. Fils et filles ne sont donc point la chose, le bien, le

domaine des parents: c'est entendu. Mais ils restent leurs enfants.

Jamais vous n'empêcherez un père et une mère de dire des descendants

qu'ils se sont donnés: «Mon fils, ma fille!» Si différente que soit

l'autorité paternelle de la propriété privée, on conviendra que les

parents ont plus de droits sur leurs enfants que le premier venu du

voisinage. Les ayant faits, ils sont chargés de les nourrir. Et c'est

méconnaître les intentions de la nature que de leur refuser un pouvoir

de protection, de conseil, de direction, qui, dans l'état normal des

choses, est tempéré par un fond de tendresse généreuse et compatissante.

Les parents sans entrailles sont, Dieu merci! des exceptions. On ne

saurait poser en règle générale que l'autorité paternelle est plus

nuisible qu'utile au développement de l'enfance. On ne fera croire à

personne que les pères d'aujourd'hui soient barbares et féroces. Les

droits de la paternité ne sont que la juste contre-partie de ses

devoirs. Et en quelles mains débonnaires sont-ils souvent placés!

Combien peu savent se faire respecter? La fermeté, la dignité s'en va.

L'autorité familiale s'est peu à peu amollie, pour ne pas dire aplatie.

Que de parents sont devenus les esclaves de leurs enfants! Que de jeunes

gens se moquent de leur vieux bonhomme de père et envoient promener leur

vieille bonne femme de mère! Osera-t-on dire que ces petits messieurs et

ces grandes demoiselles gagneront, à ce relâchement de la discipline

familiale, de se faire une vie plus noble, plus heureuse et plus utile?

Et pourtant, le féminisme anarchique presse les pères et les mères

d'abdiquer leurs vaines prérogatives. Il mettra, par exemple, dans la

bouche d'un père s'adressant à ses filles et à ses gendres, le jour de

leur union, des paroles comme celles-ci: «Notre titre de parents ne nous

fait en rien vos supérieurs et nous n'avons sur vous d'autres droits que

ceux de notre profonde affection. Restés libres, vous n'en êtes devenus

que plus aimants. Encore aujourd'hui, vous êtes vos propres maîtres.

Nous n'avons point à vous demander de promesses et nous ne vous faisons

point de recommandations[182].» Cela est d'un détachement et d'une

confiance admirables.

[Note 182: _Souvenir du 14 octobre 1882._ Unions libres, pp. 29 et 30.]

Non qu'il soit sage au père de s'immiscer rudement dans les affaires de

coeur de ses filles majeures et de ses grands garçons. Mais une sottise

est si vite commise, fût-ce en âge de raison! Comment, dès lors, en

vouloir aux parents de chercher à éclairer leurs enfants sur les suites

possibles d'un entraînement ou d'une liaison? Ils peuvent invoquer, en

ce cas, et leur droit et leur devoir. Car, ici, l'intervention familiale

est dictée moins par une manie de commandement que par une vue

clairvoyante des véritables intérêts des descendants. Il ne s'agit point

d'opposer obstinément le veto des vieux aux inclinations des jeunes. Une

fois majeurs, ceux-ci doivent être maîtres de disposer de leur coeur. A

eux, le dernier mot. Mais interdire aux parents le droit d'en appeler de

la passion aveugle à la raison avertie, mais leur faire un crime

d'adresser à leur fils ou à leur fille des représentations prudentes et

de sages remontrances, mais les obliger à laisser faire et les réduire

au rôle de témoins impassibles et indifférents, lorsqu'il s'agit d'actes

susceptibles de compromettre l'avenir, le bonheur, la vie même de ce

qu'ils ont de plus cher au monde,--c'est vraiment leur imposer une

abstention au-dessus de leur force, une abstention contre nature. Nous

ne croyons pas qu'on obtienne de sitôt d'un père ou d'une mère qu'ils

foulent aux pieds leurs obligations de tendresse, de sollicitude et

d'affectueuse protection. Il faudrait, pour cela, leur arracher le

coeur. Où est la puissance humaine capable d'étouffer en nous la voix du

sang?

Le féminisme français II: L'émancipation politique et familiale de la femme · 第 165 / 201 题