II

Les socialistes ne sont pas embarrassés. Dans toutes les questions que

soulève l'avenir, ils font intervenir la collectivité,--une excellente

femme, un peu fée, omnisciente et omnipotente, la providence des

mécréants,--qui pourvoira, comme en se jouant, à toutes les difficultés

humaines.

Il est donc entendu, dans le monde socialiste, qu'à défaut de parents,

la communauté prendra les nouveau-nés sous son aile. M. Deville déclare

même que «l'entretien des enfants» doit être soustrait au «hasard de la

naissance», pour devenir, comme l'instruction, une «charge

sociale[178].»

[Note 178: Gabriel DEVILLE, _Aperçu sur le Socialisme scientifique_

publié en tête du _Capital de Karl Marx_, p. 43.]

La société se «chargera» conséquemment d'élever tous les «mioches».

Chacun pourra, comme Jean-Jacques Rousseau, envoyer les siens aux

Enfants trouvés. Inutile de dire qu'en ce temps-là, l'Assistance

publique sera la plus douce, la plus dévouée, la plus tendre des mères.

Pour faire de l'humanité une seule famille, il n'est que de mettre nos

enfants en commun. A ce compte, les célibataires eux-mêmes, devenus un

peu les pères des enfants des autres, seront associés, par un miracle de

solidarité collective, aux bienfaits et aux joies de la paternité. Je ne

plaisante pas: M. Sébastien Faure déclare très sérieusement que «c'est

en ce sens, et seulement dans celui-là, que l'humanité entière,

définitivement reconstituée, ne formera qu'une vaste famille étroitement

unie[179].» Après cela, vieux garçons et vieilles filles feraient preuve

d'un bien mauvais caractère, s'ils ne se vouaient, corps et âme, à la

«mutualité communiste».

[Note 179: La _Plume_ du 1er mai 1893, p. 205.]

Il est vrai qu'Aristote, s'élevant contre la confusion des femmes et des

enfants, se refusait à comprendre que tous les citoyens pussent déclarer

à l'occasion d'un seul et même objet: «Ceci est à moi sans être à moi.»

Conçoit-on tous les grands Français disant, avec unanimité, de tous les

petits Français: «Ce sont mes fils, ce sont mes filles?» On oublie qu'il

est au-dessus des forces de l'homme de supprimer les liens de famille,

d'abolir l'atavisme et l'hérédité, les ressemblances et les affections.

Combien les enfants mal doués et mal venus seraient à plaindre sous un

régime de communisme familial! D'un enfant de génie chacun dirait:

«C'est le mien!» Et d'un infirme ou d'un idiot: «C'est le vôtre!» Je ne

sais que l'affection des pères et des mères qui puisse adoucir le sort

des petits déshérités de la nature. Est-ce que le coeur humain s'attache

aussi fortement aux choses communes qu'aux choses privées? Mais

j'oubliais que, par un miracle de la Révolution sociale, les hommes de

l'avenir auront le coeur si large, qu'ils pourront y faire entrer tous

les nouveau-nés de France et de Navarre,--et l'universel féminin, par

dessus le marché!

Le féminisme français II: L'émancipation politique et familiale de la femme · 第 164 / 201 题