IV

Une fois le père dépossédé de sa puissance, il restera la mère qui,

semble-t-il, a bien aussi quelques droits sur l'enfant. Elle l'a porté

dans son sein et nourri de son lait; elle lui a communiqué son sang, son

souffle, sa vie. Pendant neuf mois, elle a fait corps avec lui. Il est

sien. Et grâce au fait matériel de la naissance, il peut être facilement

revendiqué par elle _erga omnes_. M. Jean Grave veut bien le

reconnaître: «Plus que la société, plus que le père qui, somme toute, ne

peut s'affirmer comme tel que par un acte de confiance,--plus que

quiconque, la mère seule a quelque raison d'arguer de ses droits sur

l'enfant.» Elle sera donc libre de le conserver[183]. Il semble même que

l'école anarchiste soit favorable au matriarcat. «Si jamais révolution

troubla les esprits, dit-on, ce fut assurément celle qui substitua le

patriarcat aux institutions matriarcales[184].» Sans revenir à nouveau

sur ces institutions hypothétiques (on a vu que beaucoup d'historiens

n'y croient pas), il est constant que, durant de longs siècles, la

filiation paternelle l'a emporté sur la filiation maternelle dans la

détermination de l'état civil de l'enfant. Et tandis que nous voulons

aujourd'hui que celui-ci soit,--grâce au mariage,--le fils du père aussi

bien que le fils de la mère, l'esprit féministe tend à exagérer le

matriarcat, au préjudice des influences paternelles, sous prétexte que

la femme en sera grandie et libérée.

[Note 183: _La Société future_, p. 347.]

[Note 184: _Souvenir du 14 octobre 1882._ Unions libres, p. 11.]

Mais point d'honneur sans charge. En éliminant le père du gouvernement

de la famille, on aggrave inévitablement les responsabilités de la mère

qui, seule chargée du fardeau de ses petits, ne manquera point le plus

souvent d'en être écrasée. Émancipée du côté du mari, la femme sera donc

plus gravement assujettie du côté des enfants.

Émile Henry, que l'attentat de l'hôtel Terminus a rendu tristement

célèbre, a bien voulu s'inquiéter de cette situation. «Dans la société

actuelle, nous dit-il ingénument, l'idée de famille est fondée sur

l'union continue et parfois perpétuelle de l'homme et de la femme, en

vue de la procréation et de l'éducation des enfants. Nous, les

anarchistes, nous ne voyons dans le rapprochement des sexes qu'une crise

d'amour. C'est la recherche naturelle et réciproque de l'homme et de la

femme. Cela ne crée aucun devoir. Le mâle, après qu'il a fécondé la

femelle, ne lui doit plus rien. S'il veut demeurer avec elle, tant

mieux; mais ce sera en vertu de l'amour qu'elle continue de lui

inspirer, et non en vertu de je ne sais quel lien insupportable. Aucun

devoir ne découle de la procréation, qui n'est qu'un acte momentané. La

femme n'a pas même le devoir de l'allaitement vis-à-vis du petit qu'elle

a engendré. Si la nature ne l'attache point à son produit rien ne

saurait la retenir près de l'enfant[185].» Ce régime est proprement

celui des bêtes qui vaguent dans les champs et dans les bois. Rien n'est

plus conforme à la «nature» que l'amour cynique. Je ne sais même qu'un

gros mot pour qualifier convenablement un pareil dévergondage: c'est la

«chiennerie» universelle.

[Note 185: Document publié par le _Journal des Débats_ du mardi soir 10

juillet 1894.]

Ainsi comprise, l'union libre nous ramènerait à cette animalité

primitive dont Jean-Jacques Rousseau nous a donné une si charmante

peinture: «Dans l'état primitif, n'ayant aucune espèce de propriété, les

mâles et les femelles s'unissaient fortuitement, selon la rencontre,

l'occasion et le désir: ils se quittaient avec la même facilité. La mère

allaitait d'abord ses enfants pour son propre besoin; puis, l'habitude

les lui ayant rendus chers, elle les nourrissait ensuite pour le leur.»

Cette aimable pastorale n'est-elle pas mille fois supérieure à la triste

monogamie des modernes? Plus de devoirs pour le père, plus d'obligations

pour la mère. «Fais ce que tu veux!» L'enfant poussera comme il pourra.

Le développement de la nature humaine ne saurait se concevoir, au dire

d'Émile Henry, que par «la libre éclosion de toutes les facultés

physiques, morales et cérébrales.»

Rien n'oblige donc les individus à se charger de leur progéniture. Mais

à défaut de la société politique, qui sera dissoute, et de la famille

juridique, qui sera abolie, à quelles personnes reviendra le soin de les

élever? M. Jean Grave répond le plus sérieusement du monde: «A ceux qui

aimeront le plus l'enfant.» Que de gens, en effet, sont au supplice

d'avoir tout le jour des marmots dans les jambes, et combien répondent à

leurs criailleries par des brutalités! Qu'ils abandonnent leur

marmaille: cela vaudra mieux pour tout le monde. Il en est d'autres, par

contre, pour qui c'est un bonheur de choyer, de dorloter, de pouponner

les bambins: laissez-leur donc la joie d'élever les enfants des autres.

Au lieu de payer des poupées de carton à nos petites demoiselles,

pourquoi ne pas leur donner tout de suite un bébé en chair et en os à

mailloter et à entretenir? Nul doute qu'on ne puisse former des

bataillons de «nourrices volontaires», qui se dévoueront aux nouveau-nés

«par goût et par amitié». L'amour de l'enfance fera des prodiges. «Plus

de mercenaires rechignant sur le travail;» plus de pédagogues

«tortionnaires»; plus de salariés «sans conviction». Dans la société

anarchique, «chacun se partageant la besogne au mieux de ses tendances

et de ses aptitudes et y trouvant sa propre satisfaction,» les bonnes

âmes auront toutes facilités de devenir les «parents intellectuels» des

petits abandonnés[186].

[Note 186: _La Société future_, chap. XXIII: L'enfant dans la société

nouvelle, pp. 343, 344, 345, 350, _passim._]

Que si tant de bonté vous étonne, on vous répondra que, les difficultés

sociales étant aplanies, «le caractère des individus se modifiera

certainement» sous la libre action des affinités naturelles. Sur la

terre libérée des soucis de l'existence, la solidarité s'épanouira

d'elle-même; «une plus grande sincérité régnera dans les relations

humaines.» Toute contrainte cessant, l'«affection» sera le lien des

hommes. «Au lieu d'être une charge pour ceux qui l'adopteront, l'enfant

ne sera plus qu'une jolie petite créature à aimer et à cajoler.»

Décidément, nous aurions mauvaise grâce à nous inquiéter des générations

à naître. Pour un père qui se dérobera, dix suppléants s'offriront à le

remplacer. Et avec quel zèle! Les substituts volontaires ne manqueront

point. Ce sera le miracle de l'anarchie de susciter les plus admirables

vocations. «Nul doute, affirme M. Jean Grave, que les individus ne

s'acquittent à merveille de leur tâche[187].»

[Note 187: _La Société future_, _eod. loc._, pp. 343-344.]

Toutefois, malgré sa robuste confiance, l'écrivain libertaire laisse

percer, ici ou là, quelques inquiétudes.

N'est-il pas à craindre que, profitant d'un régime d'absolue liberté,

des parents «idiots ou abrutis», (c'est aux chrétiens que ce discours

s'adresse), fassent «des crétins de leurs enfants.» Cela est infiniment

grave; car protestants et catholiques n'enseigneront vraisemblablement

point le catéchisme anarchiste à leur progéniture. Ce qui rassure un peu

M. Jean Grave, c'est que cette insanité «sera rendue impossible par la

force même des choses.» N'oubliez pas que les États et les Églises

seront supprimés; que, ces retranchements opérés, les individus jouiront

pleinement de toutes les béatitudes de la science et de la vie; qu'il

est donc inadmissible que l'idée saugrenue puisse venir à des parents

«obscurantistes» de façonner des enfants «ignorantins»; qu'en tout cas,

ceux-ci n'hésiteraient point à échapper à l'influence de leurs indignes

ascendants, pour se livrer aux nobles éducateurs qui sauront mieux

respecter l'«intégral développement» de leur petite personne. Mais il

faut tout prévoir. Si donc il arrivait, par hasard, que des parents

oppresseurs eussent la mauvaise pensée de nourrir l'esprit de leur

descendance d'absurdités rétrogrades, on se réserve de leur faire sentir

que «la loi du plus fort est facilement déplaçable[188].» Est-ce bien

logique, M. Grave? Comment? Voilà des amants de la liberté qui

proclament le droit pour chacun de faire ce qui lui plaît, et qui

viennent dire aux catholiques, aux protestants, aux socialistes, à tous

leurs adversaires: «Vous aurez mille facilités d'accomplir ce que nous

voulons; vous aurez les coudées franches pour développer, de toute

façon, la solidarité telle que nous l'entendons. Mais s'il vous convient

d'induire vos enfants en d'autres idées, sachez que le poing nous

démange à la pensée de pareils abus. Vous ferez de petits anarchistes,

ou nous vous casserons les reins.» Libertaires en théorie, autoritaires

en action, les compagnons ne reconnaissent-ils donc qu'une

autonomie,--la leur?

[Note 188: _La Société future_, _eod. loc._, pp. 353 et 355.]

V

On trouvera peut-être que nous avons accordé une bien large place à

l'exposé des idées du féminisme révolutionnaire. A quoi bon s'occuper si

longuement de pures utopies, qui ne prendront jamais corps dans

l'humanité à venir?--Qu'en sait-on? L'esprit d'indépendance et de

révolte fait au milieu de nos sociétés d'inquiétants progrès. Tout ce

qui tend à affaiblir l'autorité de la famille et à ruiner le droit des

parents trouve peu à peu créance dans les esprits. En veut-on un

exemple?

Par définition, la puissance paternelle n'est, de l'avis unanime des

jurisconsultes, que le droit pour les père et mère de pourvoir à

l'éducation de leurs enfants. Or, par défiance injurieuse, ou mieux par

usurpation violente, le radicalisme jacobin conteste aujourd'hui ce

droit suprême aux pères et aux mères de famille. Qu'on attache au devoir

moral des parents une certaine sanction juridique: nous l'admettons

volontiers. C'est ainsi que la loi du 28 mars 1882 a organisé un procédé

spécial de coercition, pour les forcer à donner au moins l'instruction

primaire à leurs enfants. Encore est-il qu'ils doivent être libres de

choisir les maîtres auxquels ils délèguent leurs pouvoirs. Cela est

tellement évident que si, nous, pères de famille, nous pouvions élever

et instruire personnellement nos enfants, nul, je pense, n'aurait l'idée

de nous l'interdire. L'État enseignant n'est donc, en principe, que le

mandataire des parents.

Mais ce rôle ne suffit plus aux représentants de la politique

révolutionnaire. A la liberté du père, on oppose hypocritement la

«liberté de l'enfant». Et cette formule n'est qu'un mot vide de sens, si

l'on entend par là qu'il appartient à un petit être sans force, sans

lumière et sans expérience, de choisir l'enseignement qui lui convient.

Seulement, derrière le sophisme de la liberté de l'enfant, se cache

sournoisement une prétention sectaire, celle d'accaparer l'enfant. On ne

veut le soustraire à l'influence de la famille que pour le placer plus

étroitement sous une autre contrainte. Et cependant, observe M.

Brunetière, «s'il est désarmé contre ce qu'on appelle les préjugés

paternels, à plus forte raison combien ne le serait-il pas contre ceux

d'un maître du dehors?»

Au fond, nos modernes jacobins se moquent du droit de l'enfant autant

que du droit du père. Ils n'ont qu'une pensée: substituer à l'autorité

familiale instituée par la nature et fondée sur l'amour, le maître sans

âme, impersonnel et irresponsable, qui est l'État. Eux aussi

admettent,--mais avec moins de franchise que les socialistes,--que

l'enfant appartient à tous avant d'appartenir aux siens. A de telles

prétentions, ouvertes ou dissimulées, les parents n'ont qu'une réponse à

faire: il y a entre l'enfant et ses père et mère un lien de chair, un

lien de sang, qu'il est criminel de trancher par la force. Nous arracher

nos fils et nos filles, c'est nous prendre notre vie. Il n'est point de

vol qui soit plus odieux et plus cruel. Toute violence faite au coeur

des pères et des mères est un attentat contre les droits les plus sacrés

de l'humanité.

Pour revenir à la mère, que peut-elle gagner à ces idées despotiques?

Une aggravation de sujétion et de misère. L'avènement du collectivisme,

en particulier, lui réserve une existence extrêmement dure. Rendue à la

liberté de l'amour, délivrée du devoir de fidélité, unie à l'homme par

un bail à temps, et non plus par une convention à vie, elle devra

renoncer aux charmes et aux sûretés du foyer domestique. Revendiqués par

l'État, les enfants appartiendront moins à la mère; élevés aux frais de

l'État, les enfants s'attacheront moins à leur mère. Car la piété

filiale est un fruit de l'esprit de famille; et celui-ci ne pourrait

subsister longtemps sous un régime qui se propose d'abolir le mariage.

Viennent donc les ans avec leurs disgrâces et leurs infirmités: et la

mère, devenue étrangère au père et indifférente à ses fils et à ses

filles, ne pourra compter que sur le secours des institutions banales de

l'Assistance publique. Au lieu du foyer d'aujourd'hui, la solitude et

l'abandon; au lieu d'une vieillesse douce et tranquille au milieu des

siens, une fin morne et lugubre dans quelque asile de l'État. Dès qu'on

supprime la famille, la mère est condamnée à mourir tristement dans un

lit d'hôpital. Voilà l'effrayante destinée que les écoles

révolutionnaires préparent à la femme de l'avenir! Les épouses et les

mères seraient bien imprudentes de prêter l'oreille et d'ouvrir leur

coeur à de si funestes doctrines.

Ici, de bonnes âmes nous accuseront peut-être d'avoir mis à la charge du

féminisme des tendances et des idées qui ne sont point siennes. Il ne

suffit pas qu'une nouveauté hardie figure au programme socialiste ou

s'étale dans un livre anarchiste, pour en conclure que les femmes, même

avancées, y sont acquises d'esprit et de coeur. Aussi bien devons-nous

reconnaître que la question de la maternité a suscité un schisme grave,

dont il est facile d'induire, avec quelque certitude, l'état d'âme des

groupes rivaux qui marchent à l'avant-garde du féminisme français.

Au congrès de 1896, la citoyenne Rouzade avait réclamé «un budget

spécial pour cette fonction qu'on appelle la maternité.» Providence

nourricière des petits et des grands, l'État doit assurer, disait-elle,

une pension honorable à «toute femme ayant charge d'enfants.» Mais cette

motion, parfaitement logique dès qu'il n'y a plus de mariage et de

légitimité, fut assez mal accueillie. Traiter les filles-mères comme des

fonctionnaires parut quelque peu audacieux. Cette sorte de prime à la

production ne manquerait point, d'ailleurs, d'encourager les naissances

irrégulières, au grand profit de ces messieurs des boulevards

extérieurs, qui pratiquent déjà si habilement «l'art de se faire des

rentes (le mot deviendrait tout à fait exact) en traitant les femmes

comme elles le méritent».

Ces intéressants personnages ne bénéficieraient pas moins, semble-t-il,

de l'abolition de la prostitution réglementée, que le même congrès eut

la générosité imprudente de voter. En même temps, le célibat

ecclésiastique était signalé à l'attention particulière des dames

présentes comme «une cause très préjudiciable à l'ordre moral.» C'est

alors que M. Robin, l'ancien directeur de Cempuis, renchérissant sur les

déclarations les plus saugrenues, considérant notamment que «Dieu, c'est

le mal,» qu'«il n'y a rien à faire avec la morale chrétienne», et que

«la prostitution ne sera supprimée que par la liberté de l'amour,»

réclama instamment «l'abolition de toute espèce de lois relatives à

l'union des sexes».

Cette proposition fit bondir la moitié de la salle. Ce fut un beau

tapage. Et depuis cet événement, il semble que le parti féministe se

soit partagé en deux camps, «les jupes de soie» et «les jupes de laine,»

autrement dit les bourgeoises modérées et les révolutionnaires

intransigeantes. Tandis que les premières s'attardent à pérorer sur le

mariage, sur le divorce, sur la communauté, sur l'adultère, les secondes

ne s'embarrassent point de ces subtilités juridiques qui ne doivent

avoir aucune place dans leur société à venir. Pour les adeptes du

féminisme intégral, les questions de sexe n'ont plus de sens. Aux temps

heureux de la Révolution sociale, l'union libre résoudra tous les

antagonismes. Qu'on ne s'inquiète donc point des enfants: on évitera

d'en faire, s'il le faut. A ce propos, M. Robin, qui ne recule devant

aucune audace, se proclama nettement malthusien, au grand scandale des

mères présentes. Et le congrès se subdivisa, du coup, en «féministes

purs» et en «robinistes impurs».

Par suite, les modérées se contentèrent d'exprimer le voeu que, «de sa

naissance à sa majorité, l'enfant, mis à la charge de la société, tant

au point de vue de son entretien que de son éducation, fût constamment

protégé et surveillé, autant dans l'intérêt de la société que dans le

sien propre[189].» C'est la négation formelle du droit des parents sur

leur progéniture. Mais, du moment que la famille est appelée à

disparaître, il faut bien que l'État la remplace; et c'est pourquoi le

féminisme, d'accord en cela avec le socialisme, met tous les enfants à

la charge de l'Assistance publique.

[Note 189: _Journal des Débats_ des 10, 11, 12 et 13 avril 1896.]

Si jamais la société pouvait, suivant ce triste voeu, décharger les

mères des soins, des épreuves, des tribulations même qui les attachent à

leurs enfants, les sources de la tendresse humaine seraient bientôt

appauvries et desséchées. L'élevage des enfants par l'État éteindrait

vite au coeur des pères et des mères le dévouement et l'amour,

c'est-à-dire nos plus belles vertus. Le jour où, effaçant toute

responsabilité paternelle et maternelle, une loi aura décrété que les

enfants naîtront comme ils pourront, et que l'État, prenant la place des

parents, se chargera de les recueillir et de les élever, ce jour-là et

l'imprévoyance des femmes et la licence des hommes n'auront plus de

frein. C'est pourquoi nous ne verrions pas sans inquiétude (c'est une

observation déjà faite) la création d'une «caisse de la maternité»

alimentée par les deniers des contribuables. Sous prétexte de venir en

aide aux mères pauvres, cette forme de l'assistance énerverait chez

l'homme et chez la femme le sentiment des devoirs et des responsabilités

de la famille. Mais on s'inquiète peu de cet amoindrissement des

facultés affectives.

Reste à savoir si la société pourrait faire face aux devoirs de

paternité universelle que, d'accord avec le socialisme, un certain

féminisme met à sa charge. Que les divorces se multiplient et passent en

habitude,--et nous savons que l'union libre n'est que le divorce

pratiqué à volonté,--les enfants trouveront-ils auprès de la Commune ou

de l'État les soins affectueux, la protection tendre et dévouée, dont

ils jouissent aujourd'hui dans la famille? Rien qu'au point de vue

financier, l'Assistance publique plie déjà sous le faix de ses

obligations. Pour que les communautés de l'avenir assument le rôle de

tuteur, de nourrisseur, d'éleveur d'enfants, il leur faudrait, outre des

ressources considérables, des trésors d'affection, de désintéressement,

de sacrifice et d'amour, qui ne jaillissent que de l'âme des parents. Si

parfait qu'on suppose le mécanisme d'une crèche municipale ou d'un

refuge départemental, jamais il ne remplacera le coeur d'une mère.

Malgré les brèches que le vent du siècle a creusées dans les vieux murs

du foyer domestique, la famille française constitue un abri, un soutien,

une défense, dont il serait inepte et criminel de priver l'enfance.

Nulle part on ne trouvera pour celle-ci un asile plus sûr, plus chaud,

plus gai, plus confortable. Ne la sevrons point cruellement du lait

vivifiant de l'amour maternel! Quelque perfectionnée qu'on la suppose,

l'Assistance publique ne sera jamais qu'une nourrice sèche, très sèche,

trop sèche. Mais soyons tranquilles: ce n'est pas demain que les parents

abandonneront leurs enfants à cette marâtre. Remplacer le père par un

fonctionnaire et la maternité par une administration, quelle idée! Si

jamais quelque dictature révolutionnaire exigeait violemment des

familles françaises le corps et l'âme de leurs fils et de leurs filles,

j'espère bien qu'un même cri d'indignation soulèverait toutes les

poitrines: «Sus aux voleurs d'enfants!»

Le féminisme français II: L'émancipation politique et familiale de la femme · 第 166 / 201 题