SOMMAIRE

I.--LA QUESTION DES ENFANTS.--RÉHABILITATION DES

BÂTARDS.--TOUS LES ENFANTS ÉGAUX DEVANT L'AMOUR.--OPTIMISME

RÉVOLUTIONNAIRE.

II.--DOCTRINE SOCIALISTE: L'ÉDUCATION DEVENUE «CHARGE

SOCIALE.»--TOUS LES NOURRISSONS A L'ASSISTANCE

PUBLIQUE.--LE COLLECTIVISME INFANTILE.

III.--DOCTRINE ANARCHISTE: L'ENFANT N'APPARTIENT A

PERSONNE, NI AUX PARENTS, NI A LA COMMUNAUTÉ.--QUE PENSER

DU DROIT DES PÈRE ET MÈRE ET DU DROIT DE LA SOCIÉTÉ?--LA

VOIX DU SANG.

IV.--LE DEVOIR MATERNEL.--NÉGATIONS LIBERTAIRES.--RETOUR A

L'ANIMALITÉ PRIMITIVE.--LES NOURRICES VOLONTAIRES.

V.--OU EST LE DANGER?--LA LIBERTÉ DU PÈRE ET LA LIBERTÉ DE

L'ENFANT.--UN DERNIER MOT SUR LES DROITS DE LA

FAMILLE.--HISTOIRE D'UN CONGRÈS.--LA PATERNITÉ SOCIALE DE

L'ÉTAT.

I

Si blessant que soit le libre amour pour les hommes délicats et les

filles bien nées, il est un point qui achèvera, j'en suis sûr, de les

révolter contre la licence de la passion et l'anarchisme du coeur: c'est

la question des enfants.

Le mariage aboli, que deviendront-ils? Certes, la filiation maternelle

ne cessera point d'être visible, puisque le fait de l'accouchement la

révèle. Encore est-il que les écritures de l'état civil sont nécessaires

pour en conserver la preuve et en perpétuer le souvenir; et ces

registres indiscrets ne sont bons, paraît-il, qu'à être brûlés.

Quant à la filiation paternelle, il est impossible de l'établir dès

qu'il n'existe aucun lien légal entre le père et la mère. Qui en fera

foi en dehors du mariage? La paternité n'existera que pour ceux qui

voudront bien l'accepter. Quelle insécurité pour la mère? Qui la

protégera contre les lâchetés, les abandons et les reniements? Le

mariage lie le père à ses devoirs, en le liant à la mère et à l'enfant.

Rompez cette attache, et le père, pour peu qu'il tienne à ses aises,

lâchera «maman» et «bébé». En tout cas, il est d'évidence qu'à défaut du

mariage, il sera singulièrement malaisé d'établir la filiation

paternelle. Rien de plus commode pour l'homme qui voudra se dérober à

ses devoirs les plus sacrés. A la vérité, les enfants n'auront qu'à

rechercher leur père, si le coeur leur en dit. Mais pourquoi

s'inquiéteraient-ils de cette bagatelle? Avec une imperturbable

sérénité, l'école anarchiste leur prêche à cet égard le désintéressement

et l'indifférence.

Les «Volontaires de l'Idée» devraient même, à en croire certains

doctrinaires anarchistes, s'élever au-dessus des préjugés mondains et se

marier, dès maintenant, sans passer par l'église et par la mairie. Ne

dites point, par exemple, à l'auteur déjà cité des «Unions libres,» que

la loi méconnue se vengera sur les enfants issus de cette libre union,

en les qualifiant de bâtards et en les excluant, à ce titre, des

partages de famille. «Cela est incontestable, répond-il. Mais puisque

l'héritage est privilège, on n'a pas à le rechercher ni pour soi, ni

pour les siens, encore moins à lui sacrifier une conviction. Et pour ce

qui est de l'état civil, quel mal à ce qu'on qualifie d'enfants naturels

ceux qui ne sont autre chose?»

Il est incontestable que les enfants légitimes et illégitimes naissent à

la vie de la même façon, le plus _naturellement_ du monde. Seulement,

l'union libre étant officiellement illégitime, il est loisible à

l'opinion de donner aux enfants naturels l'appellation de «bâtards»,

tant qu'il lui plaira. A cela, un père libertaire voudrait que son fils,

dominant l'injure, toujours bienveillant et tranquille, répondît avec un

sourire doux et fier: «Libre à vous de prononcer «bâtard» le mot que mon

père et ma mère prononcent «enfant de l'amour». Je ne suis point bâtard

par accident, mais parce qu'on l'a bien voulu. Des parents, les miens,

ont compris que ce nom cesserait d'être un opprobre, dès que d'honnêtes

gens n'en auraient pas honte; ils m'ont voulu bâtard pour en diminuer le

nombre[176].»

[Note 176: _Souvenir du 14 octobre 1882._ Unions libres, pp. 25 et 26.]

Voilà, certes, un langage qui n'est point banal; mais il nous révèle un

optimisme bien étrange. Supprimons, par hypothèse, l'intervention de M.

le Maire: les enfants ne naîtront pas autrement que par le passé; et il

est probable que nous n'aurons pas changé grand'chose à la condition des

familles. J'ai l'idée que les «honnêtes gens» ne manqueront jamais de

donner à leur union une certaine publicité, une certaine consécration,

ceux-ci la plaçant sous la bénédiction du prêtre, ceux-là sous

l'attestation des parents, des amis et des voisins, à l'effet de la

distinguer des unions passagères et clandestines, qui ne sont que

libertinage et inconduite. Cela étant, il y aura toujours dans le

langage humain un mot, doué d'une signification plus relevée, pour

qualifier l'enfant issu de noces réputées honorables, et un mot, plus ou

moins flétrissant, pour désigner l'enfant né d'un commerce tenu pour

inconvenant ou ignominieux. Tant que le monde conservera la notion de la

décence et de la pudeur, tous les ménages honnêtes auront à coeur, pour

eux et pour leur descendance, de ne pas être confondus avec les couples

indignes, qui n'entretiennent que des relations instables de vice et de

prostitution. Je crois ce sentiment indestructible. Et c'est pour y

donner satisfaction que la loi civile est intervenue partout, séparant

officiellement le mariage des uns du concubinage des autres.

Ce n'est point même la suppression du mariage civil et du mariage

religieux, qui tarirait absolument du coeur des parents les trésors

d'affection et de dévouement, que la nature y a libéralement déposés.

J'aime à croire que, sous un régime d'union libre, beaucoup d'enfants

seraient, comme aujourd'hui, nourris et élevés à frais communs par le

père et la mère. Dieu merci! la tendresse maternelle et paternelle est

si instinctive à l'âme humaine, qu'elle ne saurait jamais être abolie

entièrement par l'égoïsme, si desséchant qu'on le suppose. L'auteur de

l'apologie des «Unions libres», dont j'ai déjà cité plusieurs fragments,

en triomphe dans une jolie page sur l'enfant «innocent et suave, le doux

et prodigieux miracle de la Nature.» Se demandant quel est le mystère de

son pouvoir: «C'est que, dit-il, faible, désarmé, incapable de se

défendre, impuissant à se suffire, le petit être ne vit que par votre

bonté, ne subsiste que par votre faveur.» Et le grave auteur induit du

seul fait de l'existence des enfants, que «ce n'est point le droit du

plus fort, mais le droit du plus faible qui l'emporte dans

l'humanité[177]».

[Note 177: _Souvenir du 14 octobre 1882._ Unions libres, pp. 6 et 7.]

Ces sentiments sont généreux. Encore faut-il songer aux marâtres et aux

indignes, qui brutalisent ou abandonnent leur progéniture. Et je ne puis

croire que l'habitude des unions libertaires, la rupture de tous les

liens civils et religieux, le relâchement de toutes les obligations

divines et humaines, l'extension de ces maximes anarchistes: «Fais ce

que veux! Aime qui voudras!» soient de nature à diminuer le nombre de

ces intéressantes victimes. J'admets que l'enfant est la plus forte

chaîne qui puisse rattacher un homme à une femme. Mais cette chaîne est

lourde. Élever une famille ne va point sans peines, sans charges, sans

frais, sans assujettissement. Et c'est pour empêcher les égoïstes et les

lâches de se dérober à ce pesant fardeau, que la religion et la loi sont

intervenues pour les retenir dans leurs devoirs. L'individualisme, au

contraire, s'effarouche de toute sujétion, rougit de tout lien,

s'épouvante de toute chaîne. Il veut être son maître et s'efforce de

secouer tous les jougs. Mais alors, pour s'appartenir véritablement, les

enfants sont de trop! Encore une fois, que deviendront-ils?

Le féminisme français II: L'émancipation politique et familiale de la femme · 第 163 / 201 题