III

Des littérateurs pourvus d'érudition,--ou seulement d'imagination,--se

plaisent à opposer la parenté par les femmes, ou matriarcat, à la

parenté par les hommes, ou patriarcat, sous prétexte que c'est du jour,

où le sexe masculin substitua violemment celui-ci à celui-là, que

daterait l'asservissement et la dégradation du sexe féminin. Dès lors,

les mâles s'attribuèrent un droit exclusif sur les femmes, sur les

enfants et sur les choses. Mariage, famille et propriété sont sortis des

mêmes appétits d'appropriation absolue au profit des hommes. Pour

émanciper véritablement la femme, il faut donc avoir le courage de

revenir au matriarcat primitif. Nous avons déjà vu que le féminisme

tirait parti de ce problème historique pour établir l'égalité

intellectuelle de la femme[166]. On s'en prévaut maintenant pour

démontrer l'antériorité et la supériorité familiales de la mère.

[Note 166: Voyez notre premier volume: _Émancipation individuelle et

sociale de la femme_, p. 78.]

Voici comment on raisonne: il n'y a présentement que deux solutions au

mariage, une solution illégale et une solution légale.

La solution illégale, c'est l'adultère, qui ne va pas sans de gros

risques et de graves accidents.

La solution légale, c'est le divorce, qui n'est point exempt de

souffrances et de scandales.

Tout cela est insuffisant. Plus de trahison occulte et hypocrite, plus

même de rupture judiciaire et tapageuse. Il n'est qu'une solution

logique à la crise du mariage, c'est la suppression même du mariage. M.

Paul Adam, par exemple, estime qu'il vaut mieux «soutenir franchement

que le mariage, institution utile pour les philosophies périmées, est la

survivance du rapt.» Et il conclut en prêchant la maternité sacrée,

c'est-à-dire le droit pour la mère de donner son nom à l'enfant, sans

que mention soit faite du père putatif[167]. C'est le matriarcat! Le

mariage aboli, on ne voit pas trop, en effet, ce que ferait le père dans

la famille. Alors une seule relation reste possible, celle de la mère et

de l'enfant. L'homme est affranchi de toute responsabilité à leur égard,

puisque sa paternité redevient mystérieuse, inconnue, anonyme. Comme

dernière conséquence, la société pourvoira par l'impôt à l'entretien des

mères et des enfants.

[Note 167: _Revue Blanche_ du 1er mai 1897.]

Franchement, ce régime n'a pu être inventé que par l'égoïsme sensuel des

hommes; car on voit bien ce que ceux-ci peuvent y gagner. Mais la femme

sans mari? Mais les enfants sans père? Quelle misère!

Et cependant, pour qui sait voir de loin, telle est bien la dernière

étape du mouvement révolutionnaire. Si jamais la femme devient

fonctionnaire, avocat, juge, député ou sénateur, le féminisme

radical-socialiste n'en sera point assouvi,--au contraire. Débarrassé de

toutes les revendications d'ordre politique ou professionnel, il

réclamera plus nettement qu'aujourd'hui l'abolition de la famille

monogame et propriétaire. Nous touchons là au dernier terme de la

libération de l'amour; et l'indépendance logique des sexes nous y mène.

Il n'est donc point superflu de rappeler brièvement ce qu'a pu être le

matriarcat dans le passé, et de conjecturer ce qu'il pourrait être dans

l'avenir.

Comme nous le disions tout à l'heure, le matriarcat sert aux écrivains

féministes pour nous convaincre que le sexe féminin a été, non moins que

le sexe masculin, un facteur de progrès et de civilisation. Une fois

démontré que, dans les premières sociétés humaines, si obscures, si mal

connues, et dont il est de mode de nous parler avec tant de

complaisance, des femmes ont existé qui, reines par l'intelligence, ont

régné véritablement sur les hommes, il n'est que juste d'accorder aux

deux sexes une attestation _ex æquo_ de puissance cérébrale.

Par malheur, dans tous les siècles dont l'histoire nous a transmis le

souvenir, la suprématie des hommes s'affirme par la prééminence de la

force physique et de la force intellectuelle, tandis que les traces de

ce qu'on appelle le matriarcat n'apparaissent,--et combien rares et

confuses!--qu'aux premières lueurs de l'existence humaine. En admettant

même que le matriarcat ait précédé généralement le patriarcat, cette

priorité ne prouverait qu'une chose, à savoir que l'autorité, jadis

exercée par les femmes, a passé de très bonne heure aux hommes, et que

les pouvoirs éminents de la mère sont tombés rapidement aux mains du

père, par une sorte de déchéance qui ne ferait qu'affirmer la

supériorité de l'esprit masculin.

Mais le matriarcat a-t-il bien existé? Le rôle de chef de famille a-t-il

été dévolu primitivement à la mère? Beaucoup de savants en doutent, et

non des moindres. Fustel de Coulanges, Sumner Maine, Westermarck,

Posada, tiennent pour le patriarcat. Ceux même qui admettent que la

filiation féminine a réglé d'abord les relations de parenté, sont loin

d'en induire la prédominance sociale de la femme: tel Sir John Lubbock,

pour qui le matriarcat n'est point synonyme de souveraineté familiale.

Sans traiter à fond cette question obscure, il est un point certain,

c'est qu'aux âges les plus lointains de l'histoire, la violence et la

guerre nous apparaissent traînant après elles un cortège d'oppressions

et de servitudes. Dans les luttes perpétuelles que les tribus se

livraient les unes aux autres, le vainqueur s'arrogeait un pouvoir

absolu sur la personne, le patrimoine et la vie de ses prisonniers.

Maître de tuer sa captive et même de la manger, puisque le cannibalisme

a précédé l'esclavagisme, il se croyait, à plus forte raison, le droit

d'en faire sa femme, de l'enfermer et de revendiquer pour lui seul les

enfants qu'elle lui donnait. Les premières familles masculines sont nées

vraisemblablement d'un fait de guerre, et du droit de capture qui en

était la conséquence. Mais, par une corrélation naturelle, l'homme,

ayant le droit de disposer de sa captive, se réserva le droit de la

nourrir et de la protéger, comme fait un propriétaire vis-à-vis du

bétail qui lui est profitable. Et les femmes libres de la tribu,

obligées de se suffire à elles-mêmes, en vinrent peut-être à envier la

condition assujettie des prisonnières, pour se soustraire à la misère et

à l'insécurité, tant la maternité indépendante et isolée est une source

de souffrance et d'humiliation!

Quant à croire qu'antérieurement à ces rapts et à ces enlèvements, il

exista une phase de suprématie féminine où les femmes, révoltées par la

promiscuité primitive, auraient imposé aux hommes leur domination et

fondé la prééminence de la mère,--c'est une pure conjecture. Hérodote

tient pour une «singularité» que les Lyciens se nomment d'après leurs

mères, et non d'après leurs pères. On a prétendu, il est vrai, que

l'indication de la filiation maternelle figure souvent sur les tombeaux

étrusques, et que, d'après Jules César, la famille maternelle aurait

existé chez les anciens Bretons.

Mais ces faits de généalogie matriarcale n'ont rien qui nous embarrasse.

Ils s'expliquent tout simplement par l'extrême difficulté de connaître

le père. Là où le mariage n'existe pas, il ne peut être question que de

la descendance maternelle. A défaut d'un père certain, l'enfant doit se

contenter forcément du nom de sa mère. Et le jour où le fil légal, qui

unit le père à la mère et aux enfants, serait rompu, il n'est pas

douteux que la parenté féminine reprendrait son ancienne prépondérance.

Aujourd'hui encore, chez les peuplades sauvages, l'ignorance du devoir

paternel est à peu près complète. Souvent même la mère est seule chargée

de la subsistance de l'enfant. Eu égard à l'instabilité, à l'incertitude

ou à l'inexistence des liens conjugaux, la parenté ne s'établit

conséquemment que du côté féminin.

Mais au lieu d'y voir un témoignage en faveur des droits de la mère, il

faut tenir ce matriarcat pour un signe de sauvagerie et d'avilissement.

Sous ce régime, l'homme n'accorde à la femme ni autorité, ni influence;

il ne voit en elle qu'une esclave utile, une auxiliaire nécessaire à la

reproduction ou même un simple instrument de plaisir. Si la coutume

fait, ici ou là, porter à l'enfant le nom de la mère, on aurait tort

d'en conclure que celle-ci tient le premier rang dans la famille et dans

la société. Sinon, comment expliquer que l'antiquité ait manifesté une

prédilection générale pour le principe masculin? Bien que les anciennes

mythologies divinisent l'homme et la femme, elles ne manquent jamais

d'attribuer une certaine suprématie au dieu sur la déesse. Dans les

ménages de l'Olympe, le sexe fort l'emporte sur le sexe faible. Et cette

primauté révèle chez les civilisations antiques une préférence non

douteuse pour le principe mâle. N'est-ce pas du cerveau de Jupiter qu'un

mythe ancien fait sortir Minerve, la déesse de la sagesse et de la

science? Lors donc que la mère donne son nom aux enfants, il ne faut

voir, en cette prépondérance de la filiation utérine, qu'un signe de

dépravation et de barbarie.

Dès que le chaos se débrouille et que la promiscuité des sexes

disparaît, dès que la famille monogame se constitue, le père en est le

chef. Qu'il s'agisse de l'Égypte ou de la Chine, de la Grèce ou de Rome,

des Indous ou des Arabes, le droit paternel prévaut partout sur le droit

maternel. Et la prédominance despotique du mâle ne va point, hélas! sans

la subordination humiliante de la femme.

L'existence problématique ou, pour le moins, exceptionnelle du

matriarcat ne saurait donc faire présumer l'inintelligence et

l'incapacité générales des premiers hommes. Réfléchissons que la

maternité est aussi patente que la paternité est mystérieuse. La

première a l'évidence d'un fait, tandis que la seconde ne résulte que

d'une présomption. Cela étant, aux époques lointaines du monde où la

sauvagerie, qui fut généralement «le premier état de l'homme[168],»

rapprochait les deux sexes de l'animalité inférieure, alors que la

polygamie et la polyandrie rendaient la filiation incertaine et la

famille instable ou même impossible,--un seul lien pouvait être établi

sûrement, matériellement, par le seul fait de la naissance: le lien qui

unissait l'enfant à la mère. D'où il advint peut-être que la femme, chef

unique de la famille, réunit tous les pouvoirs et assuma toutes les

charges. De là ce vague matriarcat qu'on entrevoit dans l'enfance de

certaines sociétés humaines. A défaut du père, resté nécessairement

inconnu, la mère groupa instinctivement sous sa loi tous ses enfants,

comme la poule, dans la promiscuité du poulailler, abrite ses poussins

sous ses ailes. La suprématie du père n'apparut que plus tard, avec le

patriarcat, lorsque la famille fut plus étroitement unie par les liens

d'un mariage même rudimentaire, et que, la paternité pouvant être plus

ou moins rationnellement présumée, il fut possible d'assigner au père

des droits et des devoirs qui ont perpétué jusqu'à nos jours son

autorité prééminente.

[Note 168: Adolphe POSADA, _Théories modernes sur les origines de la

famille_. Appendice II, p. 137.]

En tout cas, les rares survivances matriarcales, que l'on signale encore

de nos jours, ne se rencontrent que chez des tribus plus ou moins

sauvages. Et quant au passé, il paraît certain que la primauté du père

est complète, dès qu'on arrive aux âges connus de la vie des peuples

civilisés. Le matriarcat n'est donc, à nos yeux, qu'une institution de

simple barbarie; et les féministes auraient tort d'en triompher. Depuis

les temps historiques, la direction du foyer et la présidence de la

famille ont appartenu à peu près généralement aux hommes, parce que sans

doute ceux-ci ont uni la plus grande force à la plus grande

intelligence, mais aussi parce que le mariage a permis de consolider, de

certifier, de légaliser le lien qui unit le père aux enfants. Il reste,

en définitive, que le matriarcat est inséparable du concubinage et que,

si la promiscuité primitive l'a fait naître, la promiscuité anarchique

le ramènerait.

Pour en finir, les rapports de parenté ne peuvent être basés, dans toute

civilisation qui commence, que sur un fait précis, matériel,

indiscutable: la maternité. Il est naturel que la femme y joue un rôle

exclusif. On ne connaît alors que la famille utérine. Puis, la

supériorité physique et la prépondérance sociale de l'homme s'affirmant

de plus en plus, la parenté par les femmes s'efface graduellement devant

la parenté par les mâles, jusqu'au moment où le mariage, unissant ces

deux principes, fonde la famille telle qu'elle existe de nos jours.

Et maintenant le matriarcat tournerait-il au profit et à l'honneur de la

femme? Gardons-nous d'y voir un patriarcat renversé; car il mettrait à

la charge de la mère un poids écrasant d'obligations, pendant que le

père, affranchi de toute responsabilité, libre de toute préoccupation,

vaquerait, d'un air conquérant, à ses affaires et à ses plaisirs. Ce

régime fait songer à l'indifférence, à l'ingratitude, à l'égoïsme volage

du coq de nos basses-cours. Le matriarcat des poules est-il chose si

enviable? Ces honorables mères de famille ont tous les embarras, tous

les soucis de leur couvée, tandis que le mâle flâne, heureux et fier, au

milieu de ses femelles, comme un pacha dans son harem.

Au fond, le matriarcat serait nuisible à la mère, au père et à l'enfant.

Il n'est que le mariage pour attacher le père à sa descendance.

N'oublions pas que l'amour maternel est en avance de neuf mois sur

l'amour paternel. Celui-ci même n'éclate point soudainement au coeur de

l'homme; sa croissance est lente et progressive. Séparez le père de

l'enfant: et contrariés et refroidis, les sentiments du premier à

l'égard du second ne s'épanouiront que rarement en tendresse et en

dévouement. Pour qu'ils s'aiment, il faut qu'ils s'approchent et se

reconnaissent. Rien n'est donc plus propice que le mariage pour

développer et affermir l'affection paternelle, en associant étroitement

et indissolublement la vie du père à celle de l'enfant. Relâchez, au

contraire, la filiation légale qui rattache l'existence de l'un à

l'existence de l'autre: et la mère seule restera chargée, pour ne pas

dire écrasée, du fardeau de la famille. Ce que l'on appelle

l'émancipation de la mère, je le tiens plutôt pour l'émancipation du

père,--à moins que la femme, devenue souveraine, ne fasse marcher

l'homme à la baguette!

D'autre part, le matriarcat pourrait bien tarir au coeur des femmes les

sources de l'amour et de la pitié, en y développant à l'excès l'instinct

de domination et l'orgueil du commandement. Et que deviendraient les

hommes? Expulsés de leurs fonctions et de leurs prérogatives,

tomberaient-ils à la charge des femmes? Sans initiative, sans vigueur,

sans pouvoir, ces mâles dégénérés seraient-ils asservis ou entretenus

par leurs despotiques femelles? Mais qu'ils soient mis à la chaîne ou à

l'engrais, leur dégradation morale serait inévitable. De toute façon, le

matriarcat ne va point sans l'avilissement du sexe masculin et

l'appauvrissement de toutes les forces sociales.

Et pourtant, ce n'est pas le père qui aurait le plus à souffrir du

matriarcat; il y trouverait plutôt la liberté de ses aises et l'impunité

de ses appétits: ce qui ne le ferait point, il est vrai, croître en

mérite et en honnêteté. Tous les attentats contre le mariage retombent

moins encore sur sa tête que sur celle de l'enfant. A mesure que la

famille légitime se disloque ou se pervertit, on voit les crimes contre

l'enfance,--avortements, abandons, infanticides,--augmenter en nombre et

en atrocité. L'enfant est la victime désignée du matriarcat. Si même

celui-ci était d'une application générale (ce que je ne veux pas

croire), il entraînerait, à bref délai, la fin de la famille et la

décadence de l'espèce. Qu'on n'objecte point que la mère sera toujours

la mère et que, la famille légitime disparue, la famille naturelle

prendra sa place: quelle illusion! La maternité naturelle? Parlons-en.

Elle n'est le plus souvent qu'un long calvaire pour la mère et qu'un

long martyre pour l'enfant.

Le féminisme français II: L'émancipation politique et familiale de la femme · 第 159 / 201 题