Dans l'union hors mariage, la femme court tous les risques d'un acte qui
laisse à l'homme toute sécurité. Car, si la recherche de la maternité
est admise, celle de la paternité est interdite[169]. Est-il équitable
que l'un puisse se glorifier de ses «bonnes fortunes», tandis que
l'autre doit cacher sa faute et dévorer sa honte dans le silence et
l'abandon? Est-ce donc ce triste régime que l'on voudrait généraliser?
Le matriarcat naturel n'engendre pour la femme que souffrance,
humiliation et misère. Là où n'existe plus le lien matrimonial, la
paternité étant aussi mystérieuse que la maternité est évidente, le père
est toujours plus enclin à désavouer l'enfant qu'à le reconnaître. La
maternité naturelle livre donc la femme à toutes les séductions, à tous
les égoïsmes, à toutes les lâchetés de l'homme sensuel et brutal.
Inséparable de l'union libre, elle est une cause fréquente de reniement,
de cruauté, de bassesse et d'avilissement. Voyez la mère naturelle
d'aujourd'hui: n'est-elle pas, en bien des cas, la plus lamentable des
victimes? Et si affligeante est sa condition, si souvent immérité est
son abandon, qu'il faudrait sans retard, s'il est possible, améliorer
son sort et sauver son enfant.
[Note 169: Articles 340 et 341 du Code civil.]
Comment résoudre ce problème délicat?
L'amour paternel ne se développe sûrement que dans le mariage, au profit
des enfants légitimes qui sont la joie et l'honneur des époux. Né d'un
commerce que la loi refuse de sanctionner et que les moeurs réprouvent,
l'enfant naturel ne peut compter que rarement sur l'affection de son
père. Celui-ci, oubliant le précepte coutumier: «Qui fait l'enfant doit
le nourrir,» se dérobe le plus souvent aux obligations que la paternité
lui impose, heureux de s'abriter derrière l'article 340 du Code civil:
«La recherche de la paternité est interdite.» Que fait la mère? Abusée
par les promesses trompeuses d'un débauché, déshonorée aux yeux du
monde, incapable de subvenir à l'entretien de l'enfant comme aussi d'y
faire participer son séducteur, elle dissimule, autant qu'elle peut, sa
grossesse et son accouchement, et abandonne le nouveau-né aux soins de
l'Assistance publique pour mieux cacher sa faute et sa honte, si même,
ouvrant l'oreille aux suggestions terribles du désespoir, elle ne
supprime point criminellement le fruit de ses entrailles! Quant à celles
que l'amour maternel détourne de l'infanticide, et qui s'acharnent
vaillamment à nourrir et à élever leur enfant, combien se trouvent
réduites par les extrémités de la misère au suicide ou à la
prostitution?
En France, le chiffre annuel des naissances illégitimes varie de 70 000
à 75 000; Et sur ce nombre, les enfants naturels reconnus par leurs
pères ne constituent qu'une infime minorité: ils ne dépassent pas 5 000.
Voilà donc 65 000 ou 70 000 nouveau-nés qui tombent chaque année à la
charge exclusive des mères! Qu'on s'étonne, après cela, que les Cours
d'Assises acquittent systématiquement les malheureuses qui étouffent
leurs enfants! Le grand coupable, c'est le père qui manque à tous ses
devoirs. Joignez que la mortalité infantile sévit surtout sur les
enfants nés hors mariage. Pour l'ensemble des enfants de moins d'un an,
on compte 155 décès sur 1 000 naissances légitimes, et 274 décès sur 1
000 naissances naturelles. La loi de l'homme est cruelle.
Puisque tels sont les fruits de l'irresponsabilité paternelle,
dira-t-on, supprimons-la! Et, à cette fin, rendons à la mère et à
l'enfant le droit de rechercher et d'établir la paternité
naturelle.--C'est une des revendications féministes les mieux
accueillies par le public. «Protégez la femme contre l'homme, écrivait
Dumas fils il y a vingt ans, et protégez-les ensuite l'un contre
l'autre. Mettez la recherche de la paternité dans l'amour, et le divorce
dans le mariage.» Nos législateurs ne se pressent point de résoudre ce
grave problème.
Le 4 juin 1793, Cambacérès disait à la Convention: «Il ne peut pas y
avoir deux sortes de paternité, une légitime, une illégitime.» Cela est
de toute évidence, si l'on entend par là qu'il n'y a qu'une seule et
même façon de faire des enfants. M. Georges Brandès, l'illustre critique
danois, se plaçait à ce point de vue simpliste, lorsqu'il écrivait: «De
nos jours, il y a deux sortes de naissances et une sorte de mort. Les
naissances sont légitimes ou illégitimes, la mort est toujours légitime.
Dans l'avenir on ne connaîtra, je l'espère, qu'une manière de naître
ainsi que de mourir[170].» Il faudrait pour cela que le mariage fût
aboli et que l'humanité revînt tout simplement à l'état de nature; et ce
ne sera pas encore pour demain. En attendant, le féminisme radical fait
des voeux pour que les enfants dits «naturels» jouissent des mêmes
droits civils que les enfants dits «légitimes[171].»
[Note 170: Revue encyclopédique du 28 novembre 1896: _Les Hommes
féministes_, p. 829.]
[Note 171: Congrès international de la Condition et des Droits des
Femmes: séance du samedi soir 8 septembre 1900.--Voir la _Fronde_ du
mercredi 12 septembre 1900.]
Il n'en est pas moins vrai que le père d'un enfant né, soit du mariage
légitime, soit de l'union libre, est obligé, en conscience, de le
nourrir et de l'élever au même titre que la mère. S'il y a deux sortes
de naissances, il n'y a qu'une morale. D'ailleurs, le nombre des
avortements, des infanticides, des abandons d'enfant, se multiplie; et
nul ne peut rester indifférent à cette douloureuse situation.
Et donc, lorsque le père refuse de se faire connaître, il faut le
démasquer. Bien qu'il soit louable d'ouvrir largement les crèches et les
refuges aux nourrissons délaissés, la justice exige que les intéressés
puissent se retourner préalablement contre le coupable auteur de cette
misère, pour le contraindre au devoir d'assistance et d'éducation qu'il
déserte lâchement. C'est surtout à l'enfant, que le poids de la
bâtardise écrase, qu'il importe d'accorder le droit de réclamer son
père. Et à défaut de la mère, disparue, morte ou empêchée, il
appartiendra à l'État, investi de la tutelle des enfants abandonnés, de
rechercher ou de poursuivre, en leur nom, le père naturel qui se cache
et se dérobe à ses obligations. L'immunité, dont celui-ci jouit dans
notre société française, est un scandale et un fléau. «C'est une
question qu'il faudrait traiter entre hommes, disait M. le professeur
Terrat au Congrès des femmes catholiques, car c'est une honte pour nous
d'avoir fait et de conserver une loi d'une si odieuse injustice[172].»
Toute société est mal constituée qui énerve et affaiblit le sentiment de
la responsabilité, en empêchant que l'acte accompli au préjudice
d'autrui se retourne un jour contre son auteur. Jamais une conscience
droite n'admettra qu'on sacrifie à l'impunité d'un malhonnête homme,
l'intérêt et l'avenir de ses deux victimes, le droit de la mère et celui
de l'enfant.
[Note 172: _Le Féminisme chrétien_ du mois de mai 1900, p. 135.]
Non point qu'à l'homme revienne toujours l'initiative de l'acte
irréparable. Il est plus d'une femme envers qui la séduction est facile.
Souvent les deux complices n'auront fait que suivre leur instinct ou
leur inclination. Mais de cette égalité de nature doit résulter
justement une égalité de droit. Pareil ayant été leur penchant l'un pour
l'autre, pareille doit être la responsabilité de l'un et de l'autre.
Devant l'enfant né de leur rencontre, leurs obligations sont identiques;
et le père, non plus que la mère, ne saurait légitimement s'y
soustraire. Ouvrons donc aux victimes le droit de rechercher la
paternité du coupable. Cette faculté réparatrice ne sera dure que pour
le malhonnête homme, qui recule devant les conséquences de son
imprudence ou de son libertinage.
En soi, cette argumentation est décisive. Combien de drames et de romans
nous ont montré une fille-mère, honnête et fière, cherchant vainement à
se réhabiliter, et mourant victime de la lâcheté d'un homme et des
sottes malveillances de la foule? Ces prédications sentimentales n'ont
pas été vaines. Il n'est personne, au sortir de ces spectacles ou de ces
lectures, dont le coeur n'ait fait écho à la malheureuse abandonnée
criant à son séducteur: «Voilà ton enfant! Tu lui as donné la vie:
aide-moi à la lui conserver!»
Par malheur, la recherche de la paternité n'est pas, dans la réalité,
aussi simple qu'on le suppose. Sur la scène et dans les livres, la
fille-mère est toujours une merveille de grâce, de tendresse et de
vertu. En admettant que, dans la vie, cette petite perfection puisse se
rencontrer par hasard, il faut prévoir, en revanche, les calculs des
intrigantes qui, se faisant une arme de leurs faiblesses ou de leurs
séductions, essaieraient de s'introduire dans les familles les plus
honnêtes. Que la recherche de la paternité soit permise, et les plus
audacieuses réclamations d'état risquent de se produire devant les
tribunaux. Quel honnête homme pourrait se flatter d'être à l'abri des
revendications mensongères et des manoeuvres habiles d'une femme
impudente? Laisserez-vous aux filles publiques la liberté de spéculer
sur le fruit de leur honteux commerce? Ajouterez-vous foi aux
déclarations de paternité faites par une prostituée? A cela, une femme
d'un optimisme admirable répondait naguère, dans un journal féministe,
qu' «il n'était pas à craindre que des femmes attribuassent la paternité
de leur enfant à un homme qu'elles n'avaient jamais approché[173].»
C'est trop de bonté d'âme. Comment croire et affirmer que des filles ou
des femmes d'une adroite perversité n'exploiteront jamais contre la
naïveté de la jeunesse, des légèretés, des imprudences, des familiarités
sans conséquence, pour lui infliger une paternité flétrissante qui ne
sera point son fait? Prenez garde d'ouvrir la porte au chantage et à la
calomnie!
[Note 173: Feuilleton de la _Fronde_ du 24 mars 1898.]
D'autant plus que, s'il est facile de rechercher la paternité, il est
impossible de la prouver. L'enlèvement, le viol, la séduction même, sont
des événements dont l'extériorité tombe sous les sens. Mais, pour
éclaircir le mystère de la conception, il faut bien s'en rapporter à la
mère. Et à une condition encore: c'est qu'elle ne prodigue point ses
faveurs à trop de monde; sinon «la confusion de parts», comme disent les
juristes, ne serait pas facile à éclaircir pour la femme elle-même.
La paternité est donc à peu près impénétrable. On ne la prouve pas: on
la suppose. Le mariage lui-même n'établit la paternité légitime que par
fiction; il la fait présumer. Hors des justes noces, il n'y a plus ni
signe légal, ni signe matériel, qui permette de convaincre un homme d'un
fait caché, dont la certitude échappe à toute investigation. C'est le
secret de la femme. Cela étant, est-il prudent de croire toutes les
filles-mères sur parole? N'oublions pas que c'est pour couper court aux
scandales et aux diffamations que suscitèrent sous l'ancien régime
certaines revendications de paternité, que le Code Napoléon a interdit
la recherche de la filiation naturelle. Si donc nous l'admettons à
nouveau, il faudra prendre de sérieuses garanties contre les pièges, les
ruses et les stratagèmes des intrigantes et des dévergondées, afin de ne
point faire payer aux honnêtes gens la protection méritée par quelques
intéressantes créatures. C'est pourquoi la recherche de la paternité
devrait avoir pour effet, à notre sentiment, moins de procurer à
l'enfant une filiation certaine, que d'assurer à la mère une créance
alimentaire pour le nourrir et l'élever.
Telle est l'idée qui semble dominer aujourd'hui dans les milieux
féministes. On y parle moins d'imposer au père une reconnaissance
forcée, avec tous les liens de droit et les avantages successoraux qui
s'y rattachent, que d'organiser à sa charge une «responsabilité
pécuniaire» comprenant les frais d'entretien et d'éducation de l'enfant,
ainsi que sa préparation à une profession conforme à la condition de la
mère. En outre, le Congrès des oeuvres et institutions féminines de
1900, qui représentait le Centre féministe, a pris, contre le chantage
possible, une mesure de répression ainsi conçue: «Les actions
introduites de mauvaise foi seront punies d'un emprisonnement de 1 an à
5 ans et d'une amende de 50 francs à 3 000 francs.»
Et pour plus de sûreté, le projet de loi soumis au Parlement n'admet la
recherche de la paternité naturelle qu'à titre exceptionnel. Voici
comment l'article 340 du Code civil serait modifié: «La recherche de la
paternité est interdite. Cependant, la paternité hors mariage peut être
judiciairement déclarée: 1º dans le cas de rapt, d'enlèvement ou de
viol, lorsque l'époque du rapt, de l'enlèvement ou du viol légalement
constatée se rapportera à celle de la conception; 2º dans le cas de
séduction accomplie à l'aide de manoeuvres dolosives, abus d'autorité,
promesse de mariage ou fiançailles, à une époque contemporaine de la
conception, et s'il existe un commencement de preuve par écrit
susceptible de rendre admissible la preuve par témoins.» Nous
admettrions même la recherche et la démonstration de la filiation
adultérine, tant vis-à-vis du père que vis-à-vis de la mère, sous la
seule réserve que la pension alimentaire due à l'enfant serait payée sur
les biens propres de l'un ou de l'autre, sans pouvoir jamais être
poursuivie sur la communauté.
Quelque projet que l'on adopte,--ou plus restreint ou plus large,--il
est curieux de remarquer que la recherche de la paternité ne satisfait
pas toutes les femmes. Mme Pognon est de ce nombre; et c'est avec une
vaillance hautaine qu'elle a fait valoir ses scrupules au Congrès de la
Gauche féministe. Jugeant les autres femmes d'après elle-même, elle a
déclaré que, si jamais elle s'était trouvée dans le cas d'être
abandonnée par un homme qu'elle aurait aimé, sa fierté l'aurait empêchée
de le traîner devant un tribunal, comme aussi sa dignité aurait reculé
devant la révélation publique des secrets de son coeur. Un pareil
langage lui fait honneur. Mais on peut répondre que ces scrupules
délicats n'empêchent point les femmes d'étaler journellement devant la
justice, au cours des procès en divorce, leurs querelles de ménage et
leurs secrets d'alcôve.
Plus forte est l'objection que Mme Pognon a développée contre les
résultats pratiques de la recherche de la paternité naturelle. «Vous
n'aurez rien fait pour la mère, quand vous aurez trouvé le père.» Il est
de fait que, dans la classe ouvrière des grands centres urbains, où
l'esprit du vieux mariage chrétien décline tous les jours, des femmes
mariées se rencontrent souvent qui, bien que chargées de famille, ne
peuvent rien obtenir du mari tenu par la loi pour le père légitime de
leurs enfants. «J'en connais, disait Mme Pognon, qui ont passé des
années à courir après leur mari, pour se faire payer la pension que le
tribunal leur avait accordée.» Voyez ce qui se passe en matière de
divorce: combien de fois l'époux coupable parvient-il à se dérober à la
dette alimentaire qui lui incombe vis-à-vis de la femme? Que de
poursuites vaines! Que de procédures infructueuses! Jamais vous ne
forcerez un ouvrier à nourrir et à élever un enfant qu'il ne veut pas
reconnaître. Qui sait même si la condition des filles-mères n'en sera
pas aggravée? Aux demandes de secours qu'elles pourront faire aux âmes
charitables, combien seront tentées de leur répondre: «Cherchez le père:
il paiera!»
C'est pourquoi Mme Pognon a réclamé la création d'une «caisse de la
maternité»,--la déclaration de naissance devant suffire pour donner le
droit à la mère, mariée ou non, de toucher chaque mois la pension de son
enfant. Et après avoir émis le voeu que «la recherche de la paternité
soit autorisée», le Congrès, entrant dans les vues de sa présidente, a
voté, à l'unanimité, le principe de cette fondation[174].
[Note 174: Voir la _Fronde_ des 11 et 12 septembre 1900.]
L'idée, sans doute, procède d'une intention excellente. Et pourtant la
forme qu'on lui a donnée nous inquiète.
Qu'il soit bon de prélever sur les ressources de la commune, du
département ou de l'État, les fonds nécessaires pour venir au secours
des familles indigentes chargées d'enfants, nul ne le contestera. Mais
pourquoi créer une caisse ouverte à toutes les femmes, «quelle que soit
leur situation et sans qu'aucune enquête puisse être faite à ce sujet?»
Pourquoi étendre son bénéfice aux femmes riches comme aux femmes
pauvres? Est-il admissible que les contribuables, qui élèvent leurs
enfants, paient pour une mère qui a le moyen d'élever les siens? Mme
Kergomard avait cent fois raison d'objecter que «toutes les fois qu'une
femme peut nourrir son enfant par son travail, elle le doit.» Et elle le
fait aujourd'hui; mais le fera-t-elle demain, si nous abolissons en son
coeur le sentiment des responsabilités les plus sacrées?
On a parlé d'assurance. Une caisse de prévoyance contre les risques et
les frais de la maternité sauvegarderait pleinement, assure-t-on, la
dignité de la femme. Mais combien de mères seraient dans l'impossibilité
de payer régulièrement les primes? Si donc l'assistance est nécessaire,
ne l'accordons qu'aux pauvres. Et que les mères ne nous fassent pas
oublier les pères! Quand la femme vient à mourir, les enfants légitimes
tombent à la charge du mari. Un homme pauvre n'a pas toujours le moyen
d'élever une famille: refuserez-vous de le secourir? Comme on l'a
proposé, la «caisse de la maternité» serait mieux appelée «caisse de
l'enfance».
Au fond, la conception de cette caisse nous semble procéder de l'esprit
socialiste. Si l'enfant doit être nourri aux frais de la communauté,
c'est qu'il appartient à la société autant qu'à sa famille. Cela étant,
Mme Hubertine Auclerc était dans la pure logique de l'idée en
préconisant «un impôt paternel, prélevé sur tous les hommes, et destiné
à servir à la mère une pension suffisante pour élever son enfant.»
Pourquoi même l'enfant n'appartiendrait-il pas exclusivement à la mère?
Pourquoi rechercher la paternité naturelle? Pourquoi s'inquiéter d'une
loi difficile à faire, dont le texte subtil traîne depuis des années
devant les Chambres? Pourquoi mettre tant d'insistance à réclamer pour
le bâtard le nom paternel? «Est-ce une honte pour la mère de donner son
nom à l'enfant et pour l'enfant de recevoir celui de sa mère?» C'est Mme
Pognon qui parle ainsi; et son langage est conforme à la nouvelle morale
féministe.
Les partis avancés ne peuvent qu'y applaudir. A quoi bon chercher le
père, en effet, si l'enfant doit être soustrait aux parents et élevé par
les soins de l'État en des couveuses socialistes? A quoi bon chercher le
père, si le patriarcat, déchu de ses prérogatives abusives et surannées,
doit céder le pas à la tendre souveraineté du matriarcat? A quoi bon
chercher le père si, enfin, le mariage devant tomber en désuétude comme
toutes les superstitions du passé, l'union libre est appelée à
réhabiliter, à glorifier prochainement la fille-mère,--la vraie femme
des temps nouveaux,--en lui imputant à honneur et à vertu ce que
l'opinion de nos contemporains tient encore pour une irréparable faute?
Et tel est bien l'esprit des doctrines révolutionnaires. Pour remédier
au mal social dont nous souffrons, il n'est que de revenir à la
«Maternité sacrée», c'est-à-dire au droit pour la mère de donner son nom
à l'enfant, sans que mention soit faite du père putatif. L'impôt
assurera des ressources à la procréation, proportionnellement au nombre
des nouveau-nés. Au voeu d'une certaine école, la Commune et l'État sont
appelés à prendre un jour la suite des obligations du père. Et cette
solution est inéluctable. Là où le mariage ne régularise plus les
relations entre les deux sexes, l'impossibilité de connaître le père
implique naturellement l'impossibilité de fonder une famille. A qui
seront attribués les enfants? A la mère ou à la communauté? Car je
n'imagine pas qu'on restaure certaine pratique primitive, qui attribuait
l'enfant à celui des hommes de la tribu, avec lequel il avait le plus de
ressemblance. Ce serait trop simple. Seulement, le fardeau des enfants
sera bien lourd pour la femme. Qu'à cela ne tienne! La société s'en
chargera.
A vrai dire, les écoles révolutionnaires se montrent assez indifférentes
à la querelle du patriarcat et du matriarcat. Au contraire de Proudhon
qui voulait ramener le mariage actuel en arrière, jusqu'à la rigide
puissance du père de famille romain, on sait que les socialistes et les
anarchistes réclament l'abolition pure et simple de la famille. Celle-ci
a fait son temps. La famille païenne était fondée sur le mépris et
l'asservissement de la femme. La famille chrétienne implique la
suspicion et la subordination de l'épouse. Par bonheur, le progrès des
moeurs a successivement adouci nos idées. Il appartient à la démocratie
révolutionnaire de poursuivre l'évolution commencée. Libérons l'épouse,
émancipons la mère. Plus de mariage, plus de famille. Les enfants
appartiendront à la communauté. Ils seront nourris, élevés et entretenus
aux frais du public[175]. Pas besoin de s'inquiéter des droits du père
ou de la mère, puisque la collectivité les remplacera. Est-ce que l'État
ne fera pas un père de famille idéal? Cela mérite réflexion.
[Note 175: Benoît MALON, _Le Socialisme intégral_, t. I, p. 372.]