III

Est-ce une raison d'enlever les enfants à leurs mères? Aucunement,

puisqu'en fait de tendresse amollissante, nous savons que bon nombre de

pères sont femmes. Pour ce qui est de la jeune fille, d'ailleurs, j'ai

déjà revendiqué pour la mère le droit de la former et même de

l'instruire, toutes les fois qu'elle le peut. L'entrée dans l'âge adulte

est généralement plus difficile pour les filles que pour les garçons. On

sait combien sont brusques et variables les phases critiques de leur

transformation physique et morale. Personne ne saurait mieux que la mère

surveiller et diriger la formation d'un organisme aussi fragile,

l'éclosion d'une âme aussi tendre.

On sait pourtant qu'il est question d'introduire de singulières

nouveautés dans l'éducation des filles. Des dames ont proposé d'inscrire

la «dogmatique de l'amour» dans les programmes de l'instruction

congréganiste. Et Mgr l'archevêque d'Avignon, considérant «la grandeur

et la sainteté de l'amour humain, de l'amour conjugal,» ne voit aucun

inconvénient à ce qu'on «mette la jeune fille en face de la vérité, pour

lui en inspirer le respect et lui montrer les grands devoirs qu'elle lui

impose.»

Je sais pertinemment que ces hardiesses inquiètent bien des femmes, qui

se disent, à bon droit, que le soin de certaines révélations

n'appartient qu'à la mère. La plus impeccable maîtresse apportera-t-elle

tout le tact désirable à expliquer aux petites pensionnaires, que

«l'exercice normal des sens n'est pas un péché, mais une fonction?» Il

peut être sage de ne point ajourner au mariage certaines lumières,

certaines connaissances; il ne suffît pas toujours que l'esprit vienne

aux filles par les yeux et par les oreilles que les plus innocentes

ouvrent curieusement sur tout ce qui les environne. Mieux vaut parfois

mettre leur esprit en face des réalités. Mais qui sera juge du moment,

si ce n'est la mère? Prenons garde de défraîchir avant le temps la

candeur de la jeunesse. Les filles précoces me font peur. S'il est bon

de combattre la pruderie, qui n'est que l'hypocrisie du désir inavoué,

ne déflorons pas la pudeur, cette fleur rougissante de décence et de

retenue, qui pare si joliment le front des vierges de quinze ans.

En revanche, certains parlent sérieusement d'enlever les garçons à leurs

mères? Les pédagogues de la «société future» prétendent même que nos

fils s'élèveront tout seuls, et qu'à pousser en liberté, comme les

arbustes en plein vent, ils retrouveront d'eux-mêmes toutes les énergies

morales et physiques de la primitive humanité. Un système aussi commode

rencontre toutefois bien des sceptiques. Ces petits sauvages, revenus à

l'état de nature, sont faits pour n'inspirer qu'une demi-confiance. Le

temps n'est pas venu de renoncer à l'éducation.

Alors, confierons-nous les garçons aux pères? Pétris par de fortes

mains, ils deviendront des hommes,--à moins qu'ils ne deviennent tout

simplement des brutes. Je me méfie de l'éducation paternelle, pour

plusieurs raisons. D'abord, tous ceux qu'absorbe le souci des affaires,

n'ont point le temps d'éduquer, de dresser, de discipliner Messieurs

leurs fils. Quand un de ces braves gens entre à la maison, c'est pour

s'y reposer. Le loisir lui manque, et la vocation aussi. Il n'est pas

assez religieux, et la croyance est le soutien de toute éducation. Il

n'est pas assez patient, et l'égalité d'humeur est une condition

essentielle de dignité et de respect. Il n'est pas assez tendre, et la

tendresse seule ouvre et conquiert les âmes. Souvent même, il n'est pas

assez ferme; le moindre malaise de l'enfant l'affole et l'induit en

toutes sortes de faiblesses et de capitulations.

Et enfin, il affiche en matière d'éducation, des idées fausses. A qui

n'est-il pas arrivé d'entendre un père affirmer d'un ton catégorique:

«Il n'y a qu'un moyen d'élever les enfants. Quand j'aurai un fils, je

ferai ceci, je ferai cela. J'ai mon plan.» Autant de mots, autant

d'erreurs. L'éducation ne se résout pas comme un problème d'algèbre.

Elle n'a rien de systématique. Elle doit varier ses procédés, ses

méthodes, suivant le tempérament, le caractère, la santé, l'intelligence

des enfants. Et la mère excelle à cette oeuvre d'adaptation délicate,

parce que, mieux que le père, elle connaît ses fils et ses filles.

On n'élève pas un enfant malgré lui ou sans lui. Pour nous rendre

maîtres de sa volonté, il faut qu'il se livre, qu'il se confie, qu'il

s'abandonne. Et seule la mère peut lui dire: «Mon enfant, donne-moi ton

coeur.» Elle seule sait frapper à la porte au bon moment, et attendre

avec douceur qu'on la lui ouvre. Tous ceux qui aiment l'enfance et

ambitionnent, non pas de la dresser sur un modèle artificiel et d'après

une règle uniforme, mais d'assouplir, d'élargir, d'ennoblir ses qualités

diverses, tous ceux-là reconnaissent qu'il n'y a, pour la préparer

utilement à la vie, qu'un moyen vraiment efficace, qui consiste à se

pencher sur chaque âme en particulier, à l'interroger sans rudesse, à la

scruter sans violence, pour y verser peu à peu avec mesure et discrétion

la lumière, la confiance et l'amour. Or, je ne sais que la mère qui soit

capable et digne d'exercer auprès de l'enfance une si délicate fonction.

L'homme aurait ici la main trop dure, l'esprit trop raide et le coeur

trop sec. C'est un pitoyable éducateur. Laissons, comme dit la chanson,

«Les oiseaux à leur nid, les enfants à leur mère.»

Le féminisme français II: L'émancipation politique et familiale de la femme · 第 153 / 201 题