II

Au fond de cette tendresse excessive de la mère pour le fils et du père

pour la fille, nous devons avouer qu'il y a un grain de déraison et

d'égoïsme. Aujourd'hui que les nécessités d'une carrière rémunératrice

peuvent forcer les enfants à s'éloigner au bout de la France ou plus

loin même, aux colonies d'outre-mer, ces affections timorées ont le

grand malheur de se mettre en travers de leurs projets et de leurs

initiatives. Outre qu'à donner aux enfants des goûts sédentaires et des

habitudes craintives, on risque de les immobiliser en des positions

subalternes et chétives, les pères et les mères devraient se dire que

l'amour, digne de ce nom, s'élève jusqu'à l'oubli de soi-même; que

ceux-là aiment vraiment leurs enfants, qui les préparent à accepter

courageusement la vie, là où les appellent leur destinée, leur vocation,

l'intérêt de leur avenir. Puisqu'il faut créer une France au dehors,

ayons donc le courage de façonner nos garçons à ce rôle de conquête, et

aussi nos chères demoiselles, si nous voulons que le colon hardi et

vaillant trouve, au moment de s'embarquer, une compagne assez résolue

pour le suivre.

Voilà le seul reproche qu'on puisse adresser à la famille française.

Qu'elle soit plus énergique et plus désintéressée, qu'elle aime ses

enfants pour eux-mêmes, et elle redeviendra cette parfaite éducatrice

des anciens temps, qui a donné à la France d'autrefois tant de pionniers

admirables.

Lorsque les conditions de la vie viennent à changer, lorsque les temps

sont,--comme le nôtre,--difficiles et hasardeux, c'est une obligation

pour les parents de modifier, en conséquence, la direction et l'esprit

de l'éducation qu'ils doivent à leurs enfants. Or, s'il est toujours

nécessaire d'inculquer à nos fils les qualités essentielles et les

vertus nécessaires, s'il est toujours bon de les former aux sentiments

délicats, aux bonnes manières, à la vieille politesse française, il faut

prendre garde, en revanche, d'amollir leur caractère, d'anémier leur

volonté, se rappelant que la douceur et l'urbanité comptent moins

aujourd'hui pour faire sa vie, que la force morale, l'esprit

d'entreprise et le goût de l'action robuste et persévérante. A les

envelopper de trop de soins, nous risquons de tuer en eux l'énergie

virile, d'en faire des êtres demi-passifs, soumis, dociles, mais faibles

et timorés. Mieux vaut préparer nos enfants pour l'avenir, que de

préparer l'avenir de nos enfants; mieux vaut leur donner la force de

conquérir le bonheur par eux-mêmes, que de mettre un facile bonheur à

portée de leurs mains débiles; mieux vaut les armer d'une volonté fière,

que de satisfaire leurs volontés capricieuses.

Ne parlons pas surtout d'ingratitude et de révolte, lorsque nos fils,

montrant peu de goût pour l'existence toute faite et toute unie que nous

leur offrons à nos côtés, osent rêver d'une vie plus large, plus libre,

plus pleine, dussent-ils, pour la réaliser, quitter la maison et courir

le monde! Certes, il serait plus doux à notre coeur, et plus conforme à

notre instinct d'autorité, de les enlacer de notre tendresse tutélaire

jusqu'aux années extrêmes de notre vieillesse. Mais il est plus noble de

se dire que nos enfants ne sont pas une propriété comme une autre, notre

bien, notre chose, une continuation, une survivance, un reflet de

nous-mêmes, et qu'ils devront tôt ou tard, nous disparus, mener une vie

indépendante; que nous aurions tort, conséquemment, de les traiter

toujours, même en leur maturité, comme de petits enfants, parce qu'ils

sont nos chers enfants; qu'au lieu de les assouplir, de les absorber, de

les plier à nos manières, à nos habitudes, à nos aises, il est plus sage

de leur inculquer le goût du travail personnel, l'estime de l'activité

libre, le plaisir, l'orgueil, la passion de l'effort individuel; qu'au

lieu de nous charger,--au prix de quels sacrifices!--de faire leur

situation, l'intérêt de leur avenir exige qu'ils la fassent eux-mêmes.

Réservons donc notre autorité pour les cas exceptionnellement graves.

Par nos conseils plus que par nos ordres, entraînons-les à l'action

virile. Il n'est que l'apprentissage précoce des risques et des

responsabilités de la vie pour faire des héros. Et à ceux qui nous

objectent qu'il ne dépend ni des mères ni des pères de transformer «les

poussins en aiglons,» nous répondrons, avec une femme d'esprit, Mme de

Broutelles, que «si par bonheur il se trouve quelque aiglon dans notre

nichée, c'est déjà beaucoup de ne point lui rogner les ailes.» J'ajoute

qu'il serait criminel, dans tous les cas, de faire de nos garçons des

poules mouillées.

Le féminisme français II: L'émancipation politique et familiale de la femme · 第 152 / 201 题