Au fond de cette tendresse excessive de la mère pour le fils et du père
pour la fille, nous devons avouer qu'il y a un grain de déraison et
d'égoïsme. Aujourd'hui que les nécessités d'une carrière rémunératrice
peuvent forcer les enfants à s'éloigner au bout de la France ou plus
loin même, aux colonies d'outre-mer, ces affections timorées ont le
grand malheur de se mettre en travers de leurs projets et de leurs
initiatives. Outre qu'à donner aux enfants des goûts sédentaires et des
habitudes craintives, on risque de les immobiliser en des positions
subalternes et chétives, les pères et les mères devraient se dire que
l'amour, digne de ce nom, s'élève jusqu'à l'oubli de soi-même; que
ceux-là aiment vraiment leurs enfants, qui les préparent à accepter
courageusement la vie, là où les appellent leur destinée, leur vocation,
l'intérêt de leur avenir. Puisqu'il faut créer une France au dehors,
ayons donc le courage de façonner nos garçons à ce rôle de conquête, et
aussi nos chères demoiselles, si nous voulons que le colon hardi et
vaillant trouve, au moment de s'embarquer, une compagne assez résolue
pour le suivre.
Voilà le seul reproche qu'on puisse adresser à la famille française.
Qu'elle soit plus énergique et plus désintéressée, qu'elle aime ses
enfants pour eux-mêmes, et elle redeviendra cette parfaite éducatrice
des anciens temps, qui a donné à la France d'autrefois tant de pionniers
admirables.
Lorsque les conditions de la vie viennent à changer, lorsque les temps
sont,--comme le nôtre,--difficiles et hasardeux, c'est une obligation
pour les parents de modifier, en conséquence, la direction et l'esprit
de l'éducation qu'ils doivent à leurs enfants. Or, s'il est toujours
nécessaire d'inculquer à nos fils les qualités essentielles et les
vertus nécessaires, s'il est toujours bon de les former aux sentiments
délicats, aux bonnes manières, à la vieille politesse française, il faut
prendre garde, en revanche, d'amollir leur caractère, d'anémier leur
volonté, se rappelant que la douceur et l'urbanité comptent moins
aujourd'hui pour faire sa vie, que la force morale, l'esprit
d'entreprise et le goût de l'action robuste et persévérante. A les
envelopper de trop de soins, nous risquons de tuer en eux l'énergie
virile, d'en faire des êtres demi-passifs, soumis, dociles, mais faibles
et timorés. Mieux vaut préparer nos enfants pour l'avenir, que de
préparer l'avenir de nos enfants; mieux vaut leur donner la force de
conquérir le bonheur par eux-mêmes, que de mettre un facile bonheur à
portée de leurs mains débiles; mieux vaut les armer d'une volonté fière,
que de satisfaire leurs volontés capricieuses.
Ne parlons pas surtout d'ingratitude et de révolte, lorsque nos fils,
montrant peu de goût pour l'existence toute faite et toute unie que nous
leur offrons à nos côtés, osent rêver d'une vie plus large, plus libre,
plus pleine, dussent-ils, pour la réaliser, quitter la maison et courir
le monde! Certes, il serait plus doux à notre coeur, et plus conforme à
notre instinct d'autorité, de les enlacer de notre tendresse tutélaire
jusqu'aux années extrêmes de notre vieillesse. Mais il est plus noble de
se dire que nos enfants ne sont pas une propriété comme une autre, notre
bien, notre chose, une continuation, une survivance, un reflet de
nous-mêmes, et qu'ils devront tôt ou tard, nous disparus, mener une vie
indépendante; que nous aurions tort, conséquemment, de les traiter
toujours, même en leur maturité, comme de petits enfants, parce qu'ils
sont nos chers enfants; qu'au lieu de les assouplir, de les absorber, de
les plier à nos manières, à nos habitudes, à nos aises, il est plus sage
de leur inculquer le goût du travail personnel, l'estime de l'activité
libre, le plaisir, l'orgueil, la passion de l'effort individuel; qu'au
lieu de nous charger,--au prix de quels sacrifices!--de faire leur
situation, l'intérêt de leur avenir exige qu'ils la fassent eux-mêmes.
Réservons donc notre autorité pour les cas exceptionnellement graves.
Par nos conseils plus que par nos ordres, entraînons-les à l'action
virile. Il n'est que l'apprentissage précoce des risques et des
responsabilités de la vie pour faire des héros. Et à ceux qui nous
objectent qu'il ne dépend ni des mères ni des pères de transformer «les
poussins en aiglons,» nous répondrons, avec une femme d'esprit, Mme de
Broutelles, que «si par bonheur il se trouve quelque aiglon dans notre
nichée, c'est déjà beaucoup de ne point lui rogner les ailes.» J'ajoute
qu'il serait criminel, dans tous les cas, de faire de nos garçons des
poules mouillées.