IV

Sait-on bien, au reste, tout ce qu'une mère, digne de ce nom, donne et

transmet à ses fils? Nous touchons là aux vertus les plus admirables de

la maternité.

J'ai dit que nul ne saurait la remplacer auprès des enfants. Il y a

plus: l'esprit humain ne concevrait pas de quels miracles sont capables

l'amour désintéressé, la joie du sacrifice; la tendresse éprise de

dévouement, si le coeur des mères n'existait pas. Et cette vie du coeur

a sa raison d'être dans les fonctions essentielles de la femme, qui la

retiennent auprès des berceaux, auprès des petits, dans le cercle intime

des relations familiales, loin des occupations et des dissipations

extérieures. Et cela même explique pourquoi la femme est naturellement

plus mère qu'épouse, tandis qu'il est habituel à l'homme d'être plus

époux que père, surtout lorsque la femme est jeune et l'enfant

nouveau-né.

La femme a si bien l'instinct éducateur, qu'elle est maternelle avant

d'être mère. Qui ne sait la sollicitude passionnée, avec laquelle la

petite fille s'occupe de ses frères et soeurs plus jeunes, les porte,

les surveille, les pouponne ou les régente? La femme est l'intermédiaire

obligé entre l'homme et l'enfant. Pour élever celui-ci, l'homme est trop

haut, trop raide, trop rude. Il n'est que la femme pour se plier à la

taille des petits, pour manier avec souplesse leur conscience naissante,

pour s'insinuer doucement dans leur âme si fragile et si délicate. Elle

seule comprend l'enfant et s'en fait comprendre à demi-mot.

S'intéressant toujours aux personnes plus qu'aux idées, «prenant peu de

part aux événements généraux,» comme l'avoue Mme Guizot, leur place est

marquée là où l'humanité a besoin de toutes les forces vives de la

pitié, de la bonté, du dévouement, de la charité. Bref, le penchant des

femmes à sympathiser et à s'attendrir les rend incomparables pour la

formation morale de l'enfance. Et c'est par là qu'elles méritent la

reconnaissance et l'admiration des hommes.

Au-dessus de la femme d'esprit, de la femme de talent, de la femme de

lettres, même de la femme de grande beauté, le monde devrait placer la

femme de caractère, la femme de coeur, la simple et tendre mère. «Une

belle femme est un bijou, une bonne femme est un trésor,» a dit

Napoléon. Si l'on songe aux découragements et aux révoltes que les

oeuvres d'une George Sand ont semés dans les esprits, on ne saurait

hésiter à lui préférer l'humble et obscure mère de famille, qui prépare

à l'humanité de fortes âmes, de beaux et robustes rejetons. Une mère

s'honore moins à penser, à écrire, à travailler pour son compte, qu'à

transmettre à ses fils la vie du corps et de l'intelligence, l'étincelle

sacrée qui doit les animer et les éclairer d'abord, afin qu'ils puissent

à leur tour animer et éclairer les autres. Et Dieu merci! la plupart

excellent à former des hommes. Lamartine, Guizot, Bonaparte lui-même,

ont reconnu qu'ils devaient, en grande partie, leur avenir et leur

grandeur aux vertus de leurs mères. Combien même d'écrivains et

d'artistes leur ont été redevables de la flamme auguste qui resplendit

dans leurs oeuvres?

On a dit qu'il y a un nom de femme au fond de toute gloire. Si ce n'est

pas toujours celui de la femme légitime, c'est souvent celui de la mère.

Ou plutôt, le nom de la mère ne figure pas dans les oeuvres des fils,

car son influence est obscure, silencieuse, cachée; elle l'a exercée

humblement pendant leur enfance, dont elle a été le refuge, le soutien

et la consolation; elle l'a exercée secrètement même avant leur

naissance, puisqu'elle fut l'habitacle, le sanctuaire de leur corps et

de leur intelligence. L'amante n'est que le prétexte et l'occasion du

chef-d'oeuvre des poètes et des artistes. La mère en est la source

première; elle participe à leurs travaux et à leurs créations; elle

collabore aux plus beaux produits de leur pensée, puisque ses enfants

sont la chair de sa chair et l'âme de son âme. Elle leur a donné son

sang, prodigué sa vie, insufflé l'ardeur mystérieuse qui fait battre

leur coeur et leur cerveau.

Heureux, trois fois heureux, celui qui eut pour mère une femme de grand

coeur et de haute élévation morale, car elle fut l'ange gardien de sa

vie! Si nécessaire que soit aux enfants l'influence du père, surtout aux

années de la fougueuse jeunesse, pour en assouplir et discipliner les

élans, l'empreinte de la mère, encore qu'elle se grave plus doucement

sur l'âme de ses fils, est plus profonde peut-être et plus ineffaçable.

Au lieu que l'homme ne coopère à la transmission de la vie qu'en

passant, par fièvre et par plaisir, la mère donne à l'enfant, à la suite

de cette brève minute créatrice, de longs mois de gestation douloureuse

et de dévouement inlassable. Elle le forme et le nourrit de sa

substance, avant de le nourrir et de le fortifier de son lait. C'est

pourquoi nous tenons pour une des plus belles inspirations du

catholicisme d'avoir su honorer, à côté de Dieu le Fils, la Vierge Mère

qui, en le portant dans son sein, fut associée véritablement aux

souffrances et aux mérites de la rédemption. Et c'est pourquoi encore la

dévotion à Marie est, par une suite nécessaire, le plus bel hommage

qu'on puisse rendre à la maternité.

Ainsi donc, le flambeau de l'intelligence humaine se transmet, de

génération en génération, par la main pure des mères autant que par la

forte main des pères. Et si elles songeaient que tout ce qui resplendit

sur le monde, belles pensées, vers sublimes, nobles et grandes actions,

est un fruit de leurs entrailles; si elles se disaient que toutes les

femmes qui ont écrit ou rimé, ont donné peu de chose à l'humanité en

comparaison des mères obscures de nos grands poètes, de nos grands

artistes, de nos grands savants, en comparaison de celles d'un

Lamartine, d'un Guizot ou d'un Pasteur; si elles se disaient que la mère

des plus puissants cerveaux qui aient honoré l'espèce humaine, fut, soit

une femme rare, une femme supérieure, soit une femme modeste et sainte,

et dans tous les cas une femme qui, littérairement parlant, ne produisit

rien;--alors, elles sacrifieraient moins aux joies égoïstes du travail

indépendant, et elles se résigneraient tout simplement à soigner et à

parfaire ce chef-d'oeuvre des chefs-d'oeuvre qui s'appelle l'enfant. Une

romancière italienne d'un sens exquis, Mme Neera, écrivait récemment que

«la femme a été vouée par la nature à cette tâche sublime de sacrifier

son intelligence à l'homme qui doit naître d'elle.»

Le féminisme français II: L'émancipation politique et familiale de la femme · 第 154 / 201 题