Sait-on bien, au reste, tout ce qu'une mère, digne de ce nom, donne et
transmet à ses fils? Nous touchons là aux vertus les plus admirables de
la maternité.
J'ai dit que nul ne saurait la remplacer auprès des enfants. Il y a
plus: l'esprit humain ne concevrait pas de quels miracles sont capables
l'amour désintéressé, la joie du sacrifice; la tendresse éprise de
dévouement, si le coeur des mères n'existait pas. Et cette vie du coeur
a sa raison d'être dans les fonctions essentielles de la femme, qui la
retiennent auprès des berceaux, auprès des petits, dans le cercle intime
des relations familiales, loin des occupations et des dissipations
extérieures. Et cela même explique pourquoi la femme est naturellement
plus mère qu'épouse, tandis qu'il est habituel à l'homme d'être plus
époux que père, surtout lorsque la femme est jeune et l'enfant
nouveau-né.
La femme a si bien l'instinct éducateur, qu'elle est maternelle avant
d'être mère. Qui ne sait la sollicitude passionnée, avec laquelle la
petite fille s'occupe de ses frères et soeurs plus jeunes, les porte,
les surveille, les pouponne ou les régente? La femme est l'intermédiaire
obligé entre l'homme et l'enfant. Pour élever celui-ci, l'homme est trop
haut, trop raide, trop rude. Il n'est que la femme pour se plier à la
taille des petits, pour manier avec souplesse leur conscience naissante,
pour s'insinuer doucement dans leur âme si fragile et si délicate. Elle
seule comprend l'enfant et s'en fait comprendre à demi-mot.
S'intéressant toujours aux personnes plus qu'aux idées, «prenant peu de
part aux événements généraux,» comme l'avoue Mme Guizot, leur place est
marquée là où l'humanité a besoin de toutes les forces vives de la
pitié, de la bonté, du dévouement, de la charité. Bref, le penchant des
femmes à sympathiser et à s'attendrir les rend incomparables pour la
formation morale de l'enfance. Et c'est par là qu'elles méritent la
reconnaissance et l'admiration des hommes.
Au-dessus de la femme d'esprit, de la femme de talent, de la femme de
lettres, même de la femme de grande beauté, le monde devrait placer la
femme de caractère, la femme de coeur, la simple et tendre mère. «Une
belle femme est un bijou, une bonne femme est un trésor,» a dit
Napoléon. Si l'on songe aux découragements et aux révoltes que les
oeuvres d'une George Sand ont semés dans les esprits, on ne saurait
hésiter à lui préférer l'humble et obscure mère de famille, qui prépare
à l'humanité de fortes âmes, de beaux et robustes rejetons. Une mère
s'honore moins à penser, à écrire, à travailler pour son compte, qu'à
transmettre à ses fils la vie du corps et de l'intelligence, l'étincelle
sacrée qui doit les animer et les éclairer d'abord, afin qu'ils puissent
à leur tour animer et éclairer les autres. Et Dieu merci! la plupart
excellent à former des hommes. Lamartine, Guizot, Bonaparte lui-même,
ont reconnu qu'ils devaient, en grande partie, leur avenir et leur
grandeur aux vertus de leurs mères. Combien même d'écrivains et
d'artistes leur ont été redevables de la flamme auguste qui resplendit
dans leurs oeuvres?
On a dit qu'il y a un nom de femme au fond de toute gloire. Si ce n'est
pas toujours celui de la femme légitime, c'est souvent celui de la mère.
Ou plutôt, le nom de la mère ne figure pas dans les oeuvres des fils,
car son influence est obscure, silencieuse, cachée; elle l'a exercée
humblement pendant leur enfance, dont elle a été le refuge, le soutien
et la consolation; elle l'a exercée secrètement même avant leur
naissance, puisqu'elle fut l'habitacle, le sanctuaire de leur corps et
de leur intelligence. L'amante n'est que le prétexte et l'occasion du
chef-d'oeuvre des poètes et des artistes. La mère en est la source
première; elle participe à leurs travaux et à leurs créations; elle
collabore aux plus beaux produits de leur pensée, puisque ses enfants
sont la chair de sa chair et l'âme de son âme. Elle leur a donné son
sang, prodigué sa vie, insufflé l'ardeur mystérieuse qui fait battre
leur coeur et leur cerveau.
Heureux, trois fois heureux, celui qui eut pour mère une femme de grand
coeur et de haute élévation morale, car elle fut l'ange gardien de sa
vie! Si nécessaire que soit aux enfants l'influence du père, surtout aux
années de la fougueuse jeunesse, pour en assouplir et discipliner les
élans, l'empreinte de la mère, encore qu'elle se grave plus doucement
sur l'âme de ses fils, est plus profonde peut-être et plus ineffaçable.
Au lieu que l'homme ne coopère à la transmission de la vie qu'en
passant, par fièvre et par plaisir, la mère donne à l'enfant, à la suite
de cette brève minute créatrice, de longs mois de gestation douloureuse
et de dévouement inlassable. Elle le forme et le nourrit de sa
substance, avant de le nourrir et de le fortifier de son lait. C'est
pourquoi nous tenons pour une des plus belles inspirations du
catholicisme d'avoir su honorer, à côté de Dieu le Fils, la Vierge Mère
qui, en le portant dans son sein, fut associée véritablement aux
souffrances et aux mérites de la rédemption. Et c'est pourquoi encore la
dévotion à Marie est, par une suite nécessaire, le plus bel hommage
qu'on puisse rendre à la maternité.
Ainsi donc, le flambeau de l'intelligence humaine se transmet, de
génération en génération, par la main pure des mères autant que par la
forte main des pères. Et si elles songeaient que tout ce qui resplendit
sur le monde, belles pensées, vers sublimes, nobles et grandes actions,
est un fruit de leurs entrailles; si elles se disaient que toutes les
femmes qui ont écrit ou rimé, ont donné peu de chose à l'humanité en
comparaison des mères obscures de nos grands poètes, de nos grands
artistes, de nos grands savants, en comparaison de celles d'un
Lamartine, d'un Guizot ou d'un Pasteur; si elles se disaient que la mère
des plus puissants cerveaux qui aient honoré l'espèce humaine, fut, soit
une femme rare, une femme supérieure, soit une femme modeste et sainte,
et dans tous les cas une femme qui, littérairement parlant, ne produisit
rien;--alors, elles sacrifieraient moins aux joies égoïstes du travail
indépendant, et elles se résigneraient tout simplement à soigner et à
parfaire ce chef-d'oeuvre des chefs-d'oeuvre qui s'appelle l'enfant. Une
romancière italienne d'un sens exquis, Mme Neera, écrivait récemment que
«la femme a été vouée par la nature à cette tâche sublime de sacrifier
son intelligence à l'homme qui doit naître d'elle.»