III

Joignez que les dissemblances physiques sont le signe extérieur des

dissemblances psychiques, qui distinguent et individualisent les deux

moitiés de l'humanité.

La femme aperçoit mieux les détails que les ensembles; elle se laisse

diriger par des affections particulières, par les mouvements secrets du

coeur, plutôt qu'elle ne se dirige elle-même d'après un raisonnement

suivi et des maximes générales. Son jugement décèle plus de subtilité

que de profondeur, plus de finesse, plus de vivacité, plus de

précipitation même que de froide et lente raison.

Par contre, ce qui domine surtout au coeur de l'homme, c'est

l'amour-propre, l'ardeur, l'audace, un désir de protection, un besoin de

commandement, un appétit de supériorité qui le porte au courage, à

l'ambition, à l'action ouverte et soutenue, à l'orgueil, à la

domination.

Ces disparités de caractère et de tempérament sont si constantes et si

manifestes, que la grande voix de l'humanité les proclame depuis le

commencement des temps. C'est ainsi que l'art s'est toujours plu à

personnifier le travail par un homme, et à représenter la douce paix

sous les traits d'une vierge. Un mâle visage est devenu dans la

statuaire le symbole du mouvement, de l'effort, de la lutte. C'est ainsi

encore que, dans toutes les langues, les grands fleuves, le Nil, le

Rhin, le Danube, le Rhône, sont du genre masculin, tandis que, par une

allégorie pleine de sens, le langage désigne les villes, les cités,

réunions des familles et des foyers, par des vocables féminins.

Et le mariage de la force virile avec la grâce féminine engendre

l'harmonie conjugale, pour le progrès de l'espèce et le charme des

sociétés humaines. Par l'ascendant qu'elle sait prendre sur le coeur de

l'époux, l'épouse calme en lui l'ardeur de l'action, la fièvre et

l'inquiétude du succès. Elle lui assure la paix au logis et lui procure

la douceur du foyer, sans quoi il n'est pour l'homme ni repos, ni

bonheur, ni moralité. En revanche, par le prestige qu'il exerce sur

l'esprit de l'épouse, l'époux saura la prémunir contre la légèreté et la

mollesse, qui sont les fruits ordinaires de la tendresse et de la

nervosité.

Sans appui masculin, la femme s'abandonnerait souvent à l'exaltation, à

la frivolité; car il est d'évidence que la vivacité de ses impressions

la porte au changement et à l'exagération. Voyez la mode: excentrique et

instable du côté des femmes, elle est plus simple et plus fixe chez les

hommes. Inversement, c'est le propre de l'action des femmes de polir

notre grossièreté, de modérer nos emportements, de colorer d'un vernis

de douceur notre enveloppe dure et sèche. Comme deux compagnons de route

qui s'appuient l'un sur l'autre, les deux sexes échangent, par un

contact journalier, la délicatesse de l'un contre la fermeté de l'autre,

grâce à quoi ils se tempèrent, s'équilibrent et s'améliorent

réciproquement. De même que la tête ne peut vivre sans le coeur, ni le

coeur sans la tête, et qu'intervertir leurs fonctions ou interrompre

leurs relations serait une oeuvre de mort et la pensée d'un fou, ainsi,

dans l'organisation du genre humain, l'homme et la femme ne peuvent

vivre l'un sans l'autre,--sans qu'ils aient besoin d'empiéter l'un sur

l'autre. Ce sont deux êtres complémentaires qui doivent s'associer pour

leur mutuelle perfection. Et comme la grâce de la femme modère et

adoucit l'exagération de force si naturelle au caractère masculin, de

même l'énergie virile soutient et relève l'excès de modestie et de

timidité ordinairement propre au caractère féminin.

Et les enfants, bien entendu, sont les premiers à recueillir les fruits

de cette fusion harmonieuse. Pour les petits, «papa» aurait la main trop

rude; pour les grands, «maman» aurait la main trop faible. L'enfant

a-t-il de bons instincts: la direction paternelle risquerait d'être trop

raide. L'enfant a-t-il de mauvais penchants: la loi de la mère serait

trop douce. Mariez ces deux natures, ces deux tempéraments, et aussitôt

le gouvernement domestique se pondère et se complète.

Mais, pour que les enfants tirent de cette précieuse combinaison tous

les bienfaits qu'elle recèle, encore faut-il qu'elle soit durable et

inviolée. Au risque de nous répéter, nous maintenons que l'union

conjugale n'est point l'union physique d'un moment. A la différence des

animaux, que rapproche accidentellement le hasard d'un caprice ou

l'entraînement de l'instinct, les humains, qui se marient, ont des vues

plus complexes et de plus longs desseins. Ils s'associent pour la vie.

Ils fondent une famille. La protection et l'éducation des enfants ne

peuvent se comprendre sans l'unité et la stabilité du foyer. La

constance et l'indissolubilité du mariage, voilà donc l'idéal pour les

parents et leur descendance. Les fautes ou les infortunes individuelles

ne prouvent rien contre l'excellence de cette loi générale. Bien plus,

en devenant père, en devenant mère, l'homme et la femme revêtent un

caractère indélébile. Confirmé et soutenu par l'enfant, le lien

matrimonial ne peut être dénoué ou rompu que par _fiction_. La famille

ne se compose point d'êtres indépendants les uns des autres. Confondus

dans le mystère de la génération, père, mère, enfant, sont les fractions

inséparables de cette première unité sociale.

Le féminisme français II: L'émancipation politique et familiale de la femme · 第 147 / 201 题