II

Que faut-il penser de cette conception de la société conjugale, qui

n'est pas encore l'union libre et qui n'est plus le vieux mariage? Nous

la tenons pour un système bâtard, inconséquent, instable. Par les vues

dont elle procède et par les fins où elle tend, elle peut très bien

ébranler l'antique foyer qui nous abrite; mais elle est incapable de

fonder une maison durable et une famille forte. Faites entrer dans le

mariage l'idée de bonheur à la place de l'idée de devoir, substituez la

liberté des époux à l'obligation qui les lie, l'égalité des droits à

l'autorité qui les discipline et les coordonne,--et ces ferments

nouveaux vont tout corrompre et tout dévorer. Vous aurez beau lutter

contre la logique des idées: elle se développera irrésistiblement. Et la

force qui les anime et les pousse vous emportera, quoi que vous fassiez,

jusqu'à l'union libre. On ne s'arrête pas à mi-chemin de l'erreur.

Lorsque celle-ci nous presse et nous talonne, il faut avoir le courage

et l'énergie de rétrograder vers les sommets; faute de quoi, on

s'effondre jusqu'en bas. Voyez plutôt.

L'«association libre», préconisée par la Gauche féministe, implique

l'égalité des droits entre mari et femme. «Tous nos voeux, déclare M.

Viviani, réclament l'abolition de la puissance maritale.» Et encore:

«Nous voulons faire disparaître de la famille tous les vestiges de la

puissance maritale.» Et le Congrès a voté la suppression pure et simple

de toutes les lois qui édictent la soumission de la femme au mari. Ce

qui emporte l'abolition de l'article 213 du Code civil: on n'admet pas

que le mari doive protection à sa femme, ni surtout que la femme doive

obéissance à son mari. De cette façon, la «douce et candide fiancée» ne

tombera plus dans le mariage comme en une embûche. Elle conservera tous

ses droits. Souveraine par la grâce, elle sera l'égale de l'homme devant

la loi. Libre à elle de remettre aux mains de son mari la direction

morale et matérielle de la famille; mais au lieu de tenir leurs pouvoirs

de la «brutalité» du Code, les hommes les devront seulement à la

condescendance et à la «tendresse» des femmes.

Cela est gracieusement ingénu. Si pourtant des conflits surgissent entre

ces deux volontés égales,--et ils peuvent éclater à tout instant pour

une question des plus graves ou des plus vaines,--qui les tranchera?

Soyons sans inquiétude: il y a des juges en France, nous dit-on. Comme

en une «société commerciale» où la résistance irréfléchie d'un associé

peut causer un «préjudice», les tribunaux décideront[154]. Rétablir la

paix dans les ménages, quelle belle mission pour nos magistrats!

[Note 154: Discours précité de M. Viviani.]

Le malheur est que le mariage est quelque chose de plus qu'une «société

commerciale». Impossible de faire tenir dans les limites d'un contrat

ordinaire cette communauté de joies et d'épreuves, d'espérances et de

deuils, de devoirs et d'efforts, qui est la famille. Vainement vous

manderez en hâte le juge de paix pour départager les époux en cas de

conflit: croyez-vous que ce ménage à trois puisse être uni et durable?

Ériger la magistrature en providence des familles, quelle imprudence!

L'intervention de cette puissance au coeur sec et aux mains rudes ne

fera qu'envenimer, exaspérer les querelles et les dissentiments. L'époux

contraint de céder par arrêt de justice rentrera au foyer,--pas pour

longtemps,--l'âme haïssante et ulcérée. Demandez aux magistrats

eux-mêmes: tout ménage où l'autorité judiciaire s'introduit avec son

appareil coercitif, est un ménage perdu. En général, le dualisme du

pouvoir n'a jamais engendré que rivalités et dissensions. Faites donc de

la famille une sorte de monstre à deux têtes également puissantes, et

vous pouvez être assurés que, malgré la médiation ou l'arbitrage du

tribunal, les disputes de prééminence multiplieront les

mésintelligences, les ruptures et les divorces. Et ce faisant, l'égalité

des droits entre époux précipitera la ruine du mariage et l'avènement de

l'union libre.

D'autant que, pour parfaire l'égalité entre époux, on s'acharne à

détruire tout ce qui marque la supériorité du mari. Ainsi la Gauche

féministe a émis le voeu que la femme française qui épouse un étranger,

ou la femme étrangère qui épouse un Français, ait le droit de conserver,

par une déclaration faite au jour de son mariage devant l'officier de

l'état civil, sa nationalité d'origine. N'est-il pas «immoral» que la

femme soit condamnée à prendre toujours la nationalité de son mari? Et

pour procurer à la femme la satisfaction orgueilleuse de conserver la

plénitude de son individualité, on n'hésite pas à sacrifier les intérêts

de la famille, dont le patrimoine doit être régi par une seule et même

législation sous peine de conflits inextricables. Concevez-vous un

ménage dont la femme, restée Anglaise, sera gouvernée par la législation

anglaise, et le mari, resté Français, sera gouverné par la législation

française? Et les enfants suivront-ils la nationalité du père? Si oui,

c'est un hommage rendu à la primauté virile. Si non, seront-ils

mi-anglais, mi-français? Vous verrez que, par horreur de la prééminence

paternelle, on leur réservera le droit de trancher cette question à leur

majorité.

Ainsi encore, la Gauche féministe a émis le voeu que la femme mariée,

«afin de sauvegarder son individualité, sa liberté et ses intérêts,

garde son nom patronymique, au lieu d'adopter celui du mari.» Remarquez

qu'aucune loi n'oblige l'épouse à prendre le nom de l'époux. L'usage le

veut ainsi, et non la législation. Mais Mme Hubertine Auclert n'admet

pas qu'une femme «se fasse estampiller comme une brebis sous le vocable

de l'homme qu'elle épouse[155].» Et quel nom donnera-t-on aux enfants?

Si nous revenons au matriarcat, comme on nous l'assure, ils devront

suivre la filiation et recevoir le nom de leur mère, bien que l'histoire

atteste que la famille monogame ne s'est fortement constituée, que du

jour où la filiation est devenue certaine et l'état civil régulier par

la transmission du nom paternel, avec toutes les obligations qui

s'ensuivent au profit de la mère et des enfants.

[Note 155: Congrès international de la Condition et des Droits des

Femmes. Séance du samedi matin 8 septembre 1900.]

Ainsi enfin, le féminisme avancé demande que la femme puisse obtenir du

juge de paix «l'autorisation d'avoir une résidence séparée de celle du

mari.» On ne veut pas que l'épouse soit astreinte à suivre partout son

époux, lorsqu'il plaît à ce dernier de changer capricieusement le siège

de ses affaires ou le lieu de son habitation. Le juge de paix, ce

médiateur familial qui est appelé à jouer le rôle de confesseur laïque,

devra peser les raisons du mari et les résistances de la femme, et au

besoin permettre à celle-ci, par exemple, de rester à Paris si le

conjoint préfère s'installer en province. Est-ce qu'il n'est pas

contraire à l'égalité d'imposer toujours à la femme le domicile du

mari?[156] Laissez donc aller l'un à droite et l'autre à gauche, et

l'égalité sera sauvée, et l'union rompue. Et les enfants suivront-ils

papa ou maman? Triste ménage! Triste système!

[Note 156: Séance du samedi soir 8 septembre 1900.]

Si le féminisme s'obstine à opposer l'épouse au mari et les enfants au

père, il est à prévoir que la famille à venir, divisée contre elle-même,

retombera peu à peu à sa primitive faiblesse. Un des congressistes de

1900, M. Le Foyer, a fait cette déclaration dénuée d'artifice: «Nous

avons à assurer l'abdication de ce roi conjugal qu'est le mari, et

l'avènement de cette citoyenne qu'est la femme; en un mot, nous avons à

faire du mariage une république.» C'est entendu. Mais si jamais la

république, ainsi comprise, s'installe au foyer, tenons pour sûr que la

famille, disloquée par l'égalité absolue, se débattra douloureusement

dans la confusion et l'anarchie.

Le féminisme français II: L'émancipation politique et familiale de la femme · 第 135 / 201 题