Que faut-il penser de cette conception de la société conjugale, qui
n'est pas encore l'union libre et qui n'est plus le vieux mariage? Nous
la tenons pour un système bâtard, inconséquent, instable. Par les vues
dont elle procède et par les fins où elle tend, elle peut très bien
ébranler l'antique foyer qui nous abrite; mais elle est incapable de
fonder une maison durable et une famille forte. Faites entrer dans le
mariage l'idée de bonheur à la place de l'idée de devoir, substituez la
liberté des époux à l'obligation qui les lie, l'égalité des droits à
l'autorité qui les discipline et les coordonne,--et ces ferments
nouveaux vont tout corrompre et tout dévorer. Vous aurez beau lutter
contre la logique des idées: elle se développera irrésistiblement. Et la
force qui les anime et les pousse vous emportera, quoi que vous fassiez,
jusqu'à l'union libre. On ne s'arrête pas à mi-chemin de l'erreur.
Lorsque celle-ci nous presse et nous talonne, il faut avoir le courage
et l'énergie de rétrograder vers les sommets; faute de quoi, on
s'effondre jusqu'en bas. Voyez plutôt.
L'«association libre», préconisée par la Gauche féministe, implique
l'égalité des droits entre mari et femme. «Tous nos voeux, déclare M.
Viviani, réclament l'abolition de la puissance maritale.» Et encore:
«Nous voulons faire disparaître de la famille tous les vestiges de la
puissance maritale.» Et le Congrès a voté la suppression pure et simple
de toutes les lois qui édictent la soumission de la femme au mari. Ce
qui emporte l'abolition de l'article 213 du Code civil: on n'admet pas
que le mari doive protection à sa femme, ni surtout que la femme doive
obéissance à son mari. De cette façon, la «douce et candide fiancée» ne
tombera plus dans le mariage comme en une embûche. Elle conservera tous
ses droits. Souveraine par la grâce, elle sera l'égale de l'homme devant
la loi. Libre à elle de remettre aux mains de son mari la direction
morale et matérielle de la famille; mais au lieu de tenir leurs pouvoirs
de la «brutalité» du Code, les hommes les devront seulement à la
condescendance et à la «tendresse» des femmes.
Cela est gracieusement ingénu. Si pourtant des conflits surgissent entre
ces deux volontés égales,--et ils peuvent éclater à tout instant pour
une question des plus graves ou des plus vaines,--qui les tranchera?
Soyons sans inquiétude: il y a des juges en France, nous dit-on. Comme
en une «société commerciale» où la résistance irréfléchie d'un associé
peut causer un «préjudice», les tribunaux décideront[154]. Rétablir la
paix dans les ménages, quelle belle mission pour nos magistrats!
[Note 154: Discours précité de M. Viviani.]
Le malheur est que le mariage est quelque chose de plus qu'une «société
commerciale». Impossible de faire tenir dans les limites d'un contrat
ordinaire cette communauté de joies et d'épreuves, d'espérances et de
deuils, de devoirs et d'efforts, qui est la famille. Vainement vous
manderez en hâte le juge de paix pour départager les époux en cas de
conflit: croyez-vous que ce ménage à trois puisse être uni et durable?
Ériger la magistrature en providence des familles, quelle imprudence!
L'intervention de cette puissance au coeur sec et aux mains rudes ne
fera qu'envenimer, exaspérer les querelles et les dissentiments. L'époux
contraint de céder par arrêt de justice rentrera au foyer,--pas pour
longtemps,--l'âme haïssante et ulcérée. Demandez aux magistrats
eux-mêmes: tout ménage où l'autorité judiciaire s'introduit avec son
appareil coercitif, est un ménage perdu. En général, le dualisme du
pouvoir n'a jamais engendré que rivalités et dissensions. Faites donc de
la famille une sorte de monstre à deux têtes également puissantes, et
vous pouvez être assurés que, malgré la médiation ou l'arbitrage du
tribunal, les disputes de prééminence multiplieront les
mésintelligences, les ruptures et les divorces. Et ce faisant, l'égalité
des droits entre époux précipitera la ruine du mariage et l'avènement de
l'union libre.
D'autant que, pour parfaire l'égalité entre époux, on s'acharne à
détruire tout ce qui marque la supériorité du mari. Ainsi la Gauche
féministe a émis le voeu que la femme française qui épouse un étranger,
ou la femme étrangère qui épouse un Français, ait le droit de conserver,
par une déclaration faite au jour de son mariage devant l'officier de
l'état civil, sa nationalité d'origine. N'est-il pas «immoral» que la
femme soit condamnée à prendre toujours la nationalité de son mari? Et
pour procurer à la femme la satisfaction orgueilleuse de conserver la
plénitude de son individualité, on n'hésite pas à sacrifier les intérêts
de la famille, dont le patrimoine doit être régi par une seule et même
législation sous peine de conflits inextricables. Concevez-vous un
ménage dont la femme, restée Anglaise, sera gouvernée par la législation
anglaise, et le mari, resté Français, sera gouverné par la législation
française? Et les enfants suivront-ils la nationalité du père? Si oui,
c'est un hommage rendu à la primauté virile. Si non, seront-ils
mi-anglais, mi-français? Vous verrez que, par horreur de la prééminence
paternelle, on leur réservera le droit de trancher cette question à leur
majorité.
Ainsi encore, la Gauche féministe a émis le voeu que la femme mariée,
«afin de sauvegarder son individualité, sa liberté et ses intérêts,
garde son nom patronymique, au lieu d'adopter celui du mari.» Remarquez
qu'aucune loi n'oblige l'épouse à prendre le nom de l'époux. L'usage le
veut ainsi, et non la législation. Mais Mme Hubertine Auclert n'admet
pas qu'une femme «se fasse estampiller comme une brebis sous le vocable
de l'homme qu'elle épouse[155].» Et quel nom donnera-t-on aux enfants?
Si nous revenons au matriarcat, comme on nous l'assure, ils devront
suivre la filiation et recevoir le nom de leur mère, bien que l'histoire
atteste que la famille monogame ne s'est fortement constituée, que du
jour où la filiation est devenue certaine et l'état civil régulier par
la transmission du nom paternel, avec toutes les obligations qui
s'ensuivent au profit de la mère et des enfants.
[Note 155: Congrès international de la Condition et des Droits des
Femmes. Séance du samedi matin 8 septembre 1900.]
Ainsi enfin, le féminisme avancé demande que la femme puisse obtenir du
juge de paix «l'autorisation d'avoir une résidence séparée de celle du
mari.» On ne veut pas que l'épouse soit astreinte à suivre partout son
époux, lorsqu'il plaît à ce dernier de changer capricieusement le siège
de ses affaires ou le lieu de son habitation. Le juge de paix, ce
médiateur familial qui est appelé à jouer le rôle de confesseur laïque,
devra peser les raisons du mari et les résistances de la femme, et au
besoin permettre à celle-ci, par exemple, de rester à Paris si le
conjoint préfère s'installer en province. Est-ce qu'il n'est pas
contraire à l'égalité d'imposer toujours à la femme le domicile du
mari?[156] Laissez donc aller l'un à droite et l'autre à gauche, et
l'égalité sera sauvée, et l'union rompue. Et les enfants suivront-ils
papa ou maman? Triste ménage! Triste système!
[Note 156: Séance du samedi soir 8 septembre 1900.]
Si le féminisme s'obstine à opposer l'épouse au mari et les enfants au
père, il est à prévoir que la famille à venir, divisée contre elle-même,
retombera peu à peu à sa primitive faiblesse. Un des congressistes de
1900, M. Le Foyer, a fait cette déclaration dénuée d'artifice: «Nous
avons à assurer l'abdication de ce roi conjugal qu'est le mari, et
l'avènement de cette citoyenne qu'est la femme; en un mot, nous avons à
faire du mariage une république.» C'est entendu. Mais si jamais la
république, ainsi comprise, s'installe au foyer, tenons pour sûr que la
famille, disloquée par l'égalité absolue, se débattra douloureusement
dans la confusion et l'anarchie.