I.--TACTIQUE ADOPTÉE PAR LA GAUCHE FÉMINISTE.--LE MARIAGE
DOIT ÊTRE RÉNOVÉ ET L'UNION LIBRE AJOURNÉE.
II.--CE QUE DOIT ÊTRE LE MARIAGE NOUVEAU: «UNE ASSOCIATION
LIBRE ENTRE ÉGAUX»--ABSOLUTION DE TOUTES LES SUPÉRIORITÉS
MARITALES.
III.--EXTENSION DU DIVORCE.--VOEUX SIGNIFICATIFS ÉMIS PAR
LE CONGRÈS DE 1900.--AUX PRISES AVEC LA LOGIQUE.
IV.--LES ENTRAÎNEMENTS DE L'ERREUR.--LA PEUR DES MOTS.--A
MI-CHEMIN DE L'UNION LIBRE.--INCONSÉQUENCE OU
TIMIDITÉ.--CONCLUSION.
Il serait peu généreux et peu équitable d'attribuer au féminisme tout
entier des doctrines qui sont prêchées surtout par des hommes. Pour
quelques femmes audacieuses qui embrassent avec passion les plus folles
idées, il en est mille, même dans les groupes d'Extrême-Gauche, qui
répugnent secrètement à l'union libre. Non qu'elles acceptent le mariage
avec toutes ses conséquences. Elles font même tant de brèches à son
principe, qu'emportées par la logique de l'erreur et de la destruction,
elles préparent, sans le savoir, les voies à l'émancipation de l'amour,
vers laquelle les allégements successifs du lien conjugal tendent
invinciblement. Et c'est un spectacle plein d'enseignements qui prouve,
une fois de plus, que tout ce qui affaiblit le mariage tourne, qu'on le
veuille ou non, au profit du libre amour. On nous excusera, d'y arrêter
nos regards avant de clore cette étude, la leçon qui s'en dégage nous
confirmant expressément dans nos vues et nos appréhensions.
I
Malgré les secousses politiques et sociales qui ont bouleversé tant de
choses et amoncelé tant de ruines au cours des derniers siècles, la
famille est restée debout, impassible, immuable. Rien de plus curieux
que la tactique adoptée par la Gauche féministe pour réduire cette
majestueuse forteresse, qui résiste à la morsure du temps et
l'ébranlement des révolutions. On ne songe point à l'emporter d'assaut.
Impossible d'abattre «cette vieille maison ingrate et inhospitalière»,
qui abrite actuellement la famille légitime. Il suffira donc de la
transformer, de l'aménager, d'en faire «une maison spacieuse et
souriante, image exacte de cette société de demain, où tous les êtres
auront une part égale de soleil, de bonheur et de pain.» C'est M.
Viviani, le rapporteur général de la section de législation du Congrès
de 1900, qui parle ainsi. Et à cette phrase caressante et fleurie, on
reconnaît le féminisme socialiste, un féminisme à la fois très avancé et
très opportuniste, qui sait cacher sous d'habiles réticences les vues et
les tendances les plus audacieuses.
Adversaire de la famille telle qu'elle est constituée, ce groupe
important veut que le mariage soit «une association libre où les époux
auront des droits égaux.»
Mais, dira-t-on, cette libre association, c'est l'union libre, ni plus
ni moins! Estimant que cette dernière formule sonnait trop mal aux
oreilles, et désireux de n'effaroucher personne, on a sans doute changé
le mot et conservé la chose.--Pas tout à fait. On a la prétention de
fonder un ordre familial nouveau, où rien ne subsistera de la «tyrannie
ancienne», mais où l'on entend recueillir, pour les vivifier, «les rares
vertus que la famille laisse encore fleurir,» telles que la fidélité
respective des époux et la soumission respectueuse des enfants.
Conséquemment, cette association libre ne comportera point le droit de
répudiation. Elle est quelque chose de plus qu'un louage de services
susceptible d'être dénoncé par l'un ou l'autre des époux, lorsque surgit
un désaccord ou arrive l'heure de la lassitude. On ne se mariera donc
point comme on fait un bail, pour trois, six ou neuf ans, avec droit de
résiliation pour chacune des parties. M. Viviani, dont je reproduis la
pensée aussi fidèlement que possible, estime avec raison que la
répudiation serait plus profitable au mari qu'à la femme, et que
celle-ci, placée sous une perpétuelle menace de renvoi, deviendrait
souvent, pour éviter la misère, «la servante de tous les bas caprices
masculins.»
L'union libre elle-même est inacceptable pour l'heure présente. La femme
du peuple doit s'en garder comme d'un piège et d'une duperie. Quand la
beauté se fane et que la jeunesse finit, rien ne la protège plus contre
l'abandon ou les rigueurs de l'amant. Trop fragile est le lien
volontaire de la parole donnée. Bien folle serait la femme qui
consentirait à appuyer sur cette fondation tremblante tout son avenir,
tout son bonheur, toute sa vie. En repoussant l'union libre, M. Viviani
ne pense qu'«à la misérable poussière humaine, à toutes les femmes sans
argent, sans foyer, sans garantie.» Mais l'union libre est-elle moins
précaire pour les autres? Riches ou pauvres ne peuvent en recueillir que
des humiliations atroces. Elle ne sera jamais profitable qu'au mâle.
L'union libre, c'est le _féminisme des hommes_. Aussi je ne comprends
pas que le distingué rapporteur la repousse pour aujourd'hui et se
déclare «bien près de l'accepter» pour demain, c'est-à-dire pour cet
avenir, plus ou moins lointain, où le socialisme de ses rêves aura fait
merveille--ou faillite[153].
[Note 153: Congrès international de la Condition et des Droits des
Femmes; séance du vendredi soir 7 septembre. Voir la _Fronde_ du 10
septembre 1900.]