III

A ceux qui demanderaient encore pourquoi les féministes révolutionnaires

visent le mariage avec tant de fureur, nous répéterons que c'est pour

atteindre mortellement la famille. A leurs yeux, le vice de la monogamie

chrétienne n'est pas seulement de brider le désir et de discipliner la

chair, mais encore et surtout de fonder un foyer. Vainement tous ceux

qui ont étudié sérieusement l'histoire de l'humanité, s'accordent-ils à

constater qu'au plus bas échelon de la sauvagerie, les rapports des deux

sexes sont absolument libres; vainement remarquent-ils que la famille

humaine n'est sortie de l'animalité qu'en devenant autoritaire, et

qu'elle ne deviendrait libertaire qu'en retournant à l'animalité par

l'émancipation des sens: on affirme que c'est à la nature qu'il faut

revenir, pour retrouver l'intégralité des jouissances perdues. Et comme,

jusqu'à présent, l'institution familiale a résisté aux efforts des

démolisseurs, comme elle est l'arche sainte où le vieux monde peut

trouver un dernier refuge contre le flot montant des mauvaises moeurs,

on redouble d'acharnement pour l'ébranler et l'abolir. C'est pourquoi la

Révolution a décrété d'en finir avec les prétendues civilisations

monogames.

Voyez avec quel cynisme on traite la vie de famille: on la dénonce comme

une vie de servitude. «A l'âge des turbulences, des caprices et des

folles étourderies,» l'enfant est obligé de se soumettre à une

discipline chagrinante. Quel martyre! «Il faut qu'il prenne des

habitudes de régularité et de soumission, qui meurtrissent ses instincts

invincibles de liberté.» Comprenez-vous cette abomination? Et lorsque

vient «l'âge des floraisons amoureuses,» jeunes gens et jeunes filles,

«impatients d'essayer leurs ailes,» se blessent aux barreaux de «la cage

familiale qui les retient captifs[148].» Et nous ne maudissons pas cette

détention préventive!

[Note 148: Sébastien FAURE, _La Douleur universelle_, pp. 321 et 323.]

Songez en outre que nos chefs de famille sont des «caporaux» ou des

«geôliers». Aujourd'hui, l'individu ne sort d'une prison que pour entrer

dans une autre; il ne se débarrasse du lien familial que pour se mettre

au cou le joug conjugal. La vie d'un moderne est une «odyssée de

servitude». A tout âge, en toute condition, la famille nous écrase de

sujétions, de responsabilités, d'obligations, de contraintes, de corvées

incessantes. Chaque jour, elle nous astreint à un «continuel

renoncement». Si, très exceptionnellement, il se rencontre des êtres qui

trouvent au foyer joie, tendresse et consolation, il reste que

«l'immense majorité des humains en souffre cruellement[149].»

L'institution familiale opprime l'être à toutes les périodes de

l'existence. «Elle le guette dans les entrailles de sa mère, l'attend au

premier vagissement, le suit au berceau, à l'école, au collège, pendant

sa jeunesse, sa maturité, sa vieillesse, et l'accompagne, sans le

quitter, jusqu'à la tombe.» Nul n'est exempt de ses persécutions. «Le

bâtard souffre de la famille parce qu'il n'en a pas; l'autre, parce

qu'il en a une.» La maison paternelle est une école d'asservissement et

d'hypocrisie. «C'est ligotté dans les langes de la famille que l'enfant

contracte des tendances à l'obéissance, des habitudes de servilité.»

C'est là qu'il plie sa pauvre cervelle aux «respects ridicules» et aux

«vénérations grotesques». C'est là qu'appliqué chaque jour à dissimuler

sa conduite et à falsifier son langage, il devient «docteur ès

fourberie». C'est là, enfin, qu'il reçoit les plus tristes exemples et

puise les plus lamentables préjugés; car, «c'est dans la famille,

qu'ayant sous les yeux l'incessant spectacle d'un homme--son

père--couchant toujours avec la même femme--sa mère--et d'une

femme--l'épouse--n'ayant ostensiblement d'amour que pour un seul

homme--le mari,--l'adolescent de l'un et l'autre sexe se fait de l'amour

l'idée la plus fausse et la plus dangereuse, en se persuadant que

l'exclusivisme du coeur est une vertueuse obligation[150].»

[Note 149: _La Douleur universelle_, p. 321.]

[Note 150: _La Plume_ du 1er mai 1893, pp. 203 et 204.]

On ne m'aurait point pardonné, j'en suis sûr, de retrancher quelque

chose de ce réquisitoire odieux. L'anarchisme de l'amour y apparaît dans

toute sa crudité. On en connaît l'esprit, on en voit le but. Sus au

mariage légal! Sus à la famille juridique! Nos révolutionnaires ne se

dissimulent point, du reste, qu'«ils touchent ici à un des préjugés les

plus profondément ancrés dans l'opinion publique.» Abattre la famille

leur paraît bien «la partie la plus malaisée de leur glorieuse tâche.»

Mais ils se disent que «la famille est la photographie en miniature de

la société tout entière,» qu'on y retrouve «mêmes principes idiots,

mêmes préjugés inhumains, même hiérarchie meurtrière,» et que, par

suite, «quiconque veut révolutionner la société ne peut logiquement

respecter la famille[151].»

[Note 151: _La Plume_, _eod. loc._, p. 203.]

Ce raisonnement est exact. Oui, notre famille est en petit ce que notre

société est en grand. Il n'est pas besoin d'une très vive clairvoyance

pour découvrir en elle la cellule vivante, le noyau élémentaire, le

centre embryonnaire qui communique à l'ensemble la vie, la durée, la

résistance et le renouvellement. Groupement d'affection, communauté

d'origine, association d'intérêts, la collectivité familiale est le type

exemplaire de la nation elle-même, qui suppose la fusion du sang et le

mélange des races, l'identité des besoins et des aspirations. L'esprit

de nationalité participe même de l'esprit de famille; car la maison

paternelle est une petite patrie microscopique, dont la grande famille

nationale n'est que l'image agrandie et multipliée. Toutes deux sont

fondées sur la conservation d'un patrimoine de traditions, d'idées, de

sentiments, qui se transmet de génération en génération. Toutes deux

impliquent l'appropriation et l'hérédité; toutes deux se soutiennent par

la solidarité des membres qui les constituent; toutes deux se gouvernent

par le principe d'autorité; toutes deux se donnent des constitutions qui

stipulent des droits et des devoirs réciproques. La charte organique de

notre gouvernement démocratique n'est qu'une sorte de contrat de

mariage, qui a fixé les pouvoirs respectifs du Peuple et de la

République, officiellement et volontairement unis l'un à l'autre.

Dès lors, si l'unité souveraine doit être l'individu libéré de toute

obligation, il faut que famille et société disparaissent. Et le foyer

étant la pierre angulaire de la nation, et l'esprit de famille étant

l'aliment de l'esprit de patrie, on ne saurait démolir sûrement la

société actuelle, qu'en détruisant le centre familial d'où elle procède

et le mariage qui en est le noeud légal et sacramentel. Et voilà

pourquoi toute entreprise révolutionnaire, qui s'attaque à la société,

doit logiquement s'attaquer à la famille, parce que «cet instrument de

torture, comme dit élégamment M. Sébastien Faure, assume et

quintessencie les vices, les mensonges, les coquineries, les tyrannies

de l'ordre social tout entier[152].»

[Note 152: _La Plume_, _eod. loc._, p. 201.]

Le féminisme français II: L'émancipation politique et familiale de la femme · 第 130 / 201 题