A ceux qui demanderaient encore pourquoi les féministes révolutionnaires
visent le mariage avec tant de fureur, nous répéterons que c'est pour
atteindre mortellement la famille. A leurs yeux, le vice de la monogamie
chrétienne n'est pas seulement de brider le désir et de discipliner la
chair, mais encore et surtout de fonder un foyer. Vainement tous ceux
qui ont étudié sérieusement l'histoire de l'humanité, s'accordent-ils à
constater qu'au plus bas échelon de la sauvagerie, les rapports des deux
sexes sont absolument libres; vainement remarquent-ils que la famille
humaine n'est sortie de l'animalité qu'en devenant autoritaire, et
qu'elle ne deviendrait libertaire qu'en retournant à l'animalité par
l'émancipation des sens: on affirme que c'est à la nature qu'il faut
revenir, pour retrouver l'intégralité des jouissances perdues. Et comme,
jusqu'à présent, l'institution familiale a résisté aux efforts des
démolisseurs, comme elle est l'arche sainte où le vieux monde peut
trouver un dernier refuge contre le flot montant des mauvaises moeurs,
on redouble d'acharnement pour l'ébranler et l'abolir. C'est pourquoi la
Révolution a décrété d'en finir avec les prétendues civilisations
monogames.
Voyez avec quel cynisme on traite la vie de famille: on la dénonce comme
une vie de servitude. «A l'âge des turbulences, des caprices et des
folles étourderies,» l'enfant est obligé de se soumettre à une
discipline chagrinante. Quel martyre! «Il faut qu'il prenne des
habitudes de régularité et de soumission, qui meurtrissent ses instincts
invincibles de liberté.» Comprenez-vous cette abomination? Et lorsque
vient «l'âge des floraisons amoureuses,» jeunes gens et jeunes filles,
«impatients d'essayer leurs ailes,» se blessent aux barreaux de «la cage
familiale qui les retient captifs[148].» Et nous ne maudissons pas cette
détention préventive!
[Note 148: Sébastien FAURE, _La Douleur universelle_, pp. 321 et 323.]
Songez en outre que nos chefs de famille sont des «caporaux» ou des
«geôliers». Aujourd'hui, l'individu ne sort d'une prison que pour entrer
dans une autre; il ne se débarrasse du lien familial que pour se mettre
au cou le joug conjugal. La vie d'un moderne est une «odyssée de
servitude». A tout âge, en toute condition, la famille nous écrase de
sujétions, de responsabilités, d'obligations, de contraintes, de corvées
incessantes. Chaque jour, elle nous astreint à un «continuel
renoncement». Si, très exceptionnellement, il se rencontre des êtres qui
trouvent au foyer joie, tendresse et consolation, il reste que
«l'immense majorité des humains en souffre cruellement[149].»
L'institution familiale opprime l'être à toutes les périodes de
l'existence. «Elle le guette dans les entrailles de sa mère, l'attend au
premier vagissement, le suit au berceau, à l'école, au collège, pendant
sa jeunesse, sa maturité, sa vieillesse, et l'accompagne, sans le
quitter, jusqu'à la tombe.» Nul n'est exempt de ses persécutions. «Le
bâtard souffre de la famille parce qu'il n'en a pas; l'autre, parce
qu'il en a une.» La maison paternelle est une école d'asservissement et
d'hypocrisie. «C'est ligotté dans les langes de la famille que l'enfant
contracte des tendances à l'obéissance, des habitudes de servilité.»
C'est là qu'il plie sa pauvre cervelle aux «respects ridicules» et aux
«vénérations grotesques». C'est là qu'appliqué chaque jour à dissimuler
sa conduite et à falsifier son langage, il devient «docteur ès
fourberie». C'est là, enfin, qu'il reçoit les plus tristes exemples et
puise les plus lamentables préjugés; car, «c'est dans la famille,
qu'ayant sous les yeux l'incessant spectacle d'un homme--son
père--couchant toujours avec la même femme--sa mère--et d'une
femme--l'épouse--n'ayant ostensiblement d'amour que pour un seul
homme--le mari,--l'adolescent de l'un et l'autre sexe se fait de l'amour
l'idée la plus fausse et la plus dangereuse, en se persuadant que
l'exclusivisme du coeur est une vertueuse obligation[150].»
[Note 149: _La Douleur universelle_, p. 321.]
[Note 150: _La Plume_ du 1er mai 1893, pp. 203 et 204.]
On ne m'aurait point pardonné, j'en suis sûr, de retrancher quelque
chose de ce réquisitoire odieux. L'anarchisme de l'amour y apparaît dans
toute sa crudité. On en connaît l'esprit, on en voit le but. Sus au
mariage légal! Sus à la famille juridique! Nos révolutionnaires ne se
dissimulent point, du reste, qu'«ils touchent ici à un des préjugés les
plus profondément ancrés dans l'opinion publique.» Abattre la famille
leur paraît bien «la partie la plus malaisée de leur glorieuse tâche.»
Mais ils se disent que «la famille est la photographie en miniature de
la société tout entière,» qu'on y retrouve «mêmes principes idiots,
mêmes préjugés inhumains, même hiérarchie meurtrière,» et que, par
suite, «quiconque veut révolutionner la société ne peut logiquement
respecter la famille[151].»
[Note 151: _La Plume_, _eod. loc._, p. 203.]
Ce raisonnement est exact. Oui, notre famille est en petit ce que notre
société est en grand. Il n'est pas besoin d'une très vive clairvoyance
pour découvrir en elle la cellule vivante, le noyau élémentaire, le
centre embryonnaire qui communique à l'ensemble la vie, la durée, la
résistance et le renouvellement. Groupement d'affection, communauté
d'origine, association d'intérêts, la collectivité familiale est le type
exemplaire de la nation elle-même, qui suppose la fusion du sang et le
mélange des races, l'identité des besoins et des aspirations. L'esprit
de nationalité participe même de l'esprit de famille; car la maison
paternelle est une petite patrie microscopique, dont la grande famille
nationale n'est que l'image agrandie et multipliée. Toutes deux sont
fondées sur la conservation d'un patrimoine de traditions, d'idées, de
sentiments, qui se transmet de génération en génération. Toutes deux
impliquent l'appropriation et l'hérédité; toutes deux se soutiennent par
la solidarité des membres qui les constituent; toutes deux se gouvernent
par le principe d'autorité; toutes deux se donnent des constitutions qui
stipulent des droits et des devoirs réciproques. La charte organique de
notre gouvernement démocratique n'est qu'une sorte de contrat de
mariage, qui a fixé les pouvoirs respectifs du Peuple et de la
République, officiellement et volontairement unis l'un à l'autre.
Dès lors, si l'unité souveraine doit être l'individu libéré de toute
obligation, il faut que famille et société disparaissent. Et le foyer
étant la pierre angulaire de la nation, et l'esprit de famille étant
l'aliment de l'esprit de patrie, on ne saurait démolir sûrement la
société actuelle, qu'en détruisant le centre familial d'où elle procède
et le mariage qui en est le noeud légal et sacramentel. Et voilà
pourquoi toute entreprise révolutionnaire, qui s'attaque à la société,
doit logiquement s'attaquer à la famille, parce que «cet instrument de
torture, comme dit élégamment M. Sébastien Faure, assume et
quintessencie les vices, les mensonges, les coquineries, les tyrannies
de l'ordre social tout entier[152].»
[Note 152: _La Plume_, _eod. loc._, p. 201.]