Mais le mariage est une gêne, un frein, une entrave. Il contient le
désir, il discipline l'amour. «Mais le mariage veut mâter la nature!»
c'est le gros grief de M. Sébastien Faure; et comme il le développe avec
grâce! Comprenez-vous un jeune homme et une jeune fille qui, s'aimant
pour le bon motif, ont l'insanité de se lier pour toujours? Pauvres
nigauds! «C'est ce «toujours» qui, nouveau d'abord, fatigant bientôt,
obsédant enfin, vous enlèvera la fougue des exubérants désirs, vous
laissera quelque temps à la routinière gymnastique des exercices
matrimoniaux, puis vous fera connaître, avant qu'il soit longtemps, la
satiété des monotones caresses, l'écoeurement des sensations invariées,
le dégoût des mêmes baisers, dans le même décor, sur la même couche,
avec le même complice.» Et quels complices! «Un petit crétin dressé à
rougir des surprises de la chair, des éveils délicieux de la virilité,
de l'affirmation brutale des désirs,--et digne femelle de cet imbécile,
la jeune fille qui, crevant d'ardeurs inassouvies, torture son coeur,
supplicie ses sens, baisse les paupières pour feindre la pudeur.»
J'abrège, et pour cause! Retenons seulement l'apostrophe finale:
«Allons! couple de fous ou de coquins, après ce noviciat de l'hypocrisie
supporté dans le couvent familial, vous êtes dignes de prononcer les
voeux solennels et irrémissibles que reçoit, au nom de la Loi, le
farceur tricolore[146].»
[Note 146: _La Plume_ du 1er Mai 1893, p. 201.]
Je demande pardon au lecteur de cette citation, pourtant expurgée; mais
il n'est pas mauvais qu'il sache de quelle haine on poursuit, dans
certains milieux, le mariage auquel nous devons des siècles d'honneur
familial et de progrès humain. Et à cette fin, il importe de rappeler
encore une fois aux honnêtes gens, qui seraient tentés de l'oublier, que
la passion est une chose et que le mariage en est une autre. Si exquise
que soit la première, le monde ne saurait vivre sans le second.
On peut bien voir dans l'union libre une idylle d'étudiant, un caprice
des sens, un jeu de grâces plein d'embrassades et d'agenouillements. Les
jeunes mariés, d'ailleurs, n'ignorent point le charme de ces premières
caresses. Mais quand ce joli sensualisme s'est refroidi, quand cette
fièvre délicieuse et délirante est tombée, le mariage nous apparaît
alors pour ce qu'il est, à savoir la chose la plus sérieuse du monde, la
plus grave et la plus sainte de la vie, le prolongement de l'amour par
l'estime et l'amitié, l'union de deux consciences et de deux destinées
par la confiance réciproque et le respect mutuel. Et de cette fusion
loyale et tendre, la famille sort comme une fleur de sa tige, versant
sur le monde fraîcheur et rajeunissement. Cela ne vaut-il pas mieux que
les divertissements agités de l'union libre?
Proudhon lui-même s'offensait qu'on voulût rabaisser l'union de l'homme
et de la femme à un simple «roucoulement». Il s'écriait: «Le mariage
n'est pas rien que l'amour; c'est la subordination de l'amour à la
justice.» Sa raison se soulevait contre la souveraineté de la passion et
la déification du désir, si chères à certaines femmes libres[147].
[Note 147: Voyez son livre: _De la justice dans la Révolution et dans
l'Église_.]
Qu'on se moque maintenant, tant qu'on voudra, des préoccupations de
notre bourgeoisie. Pères et mères s'appliquent à préserver leurs enfants
des jeux éphémères de l'amour sensuel, et ils font bien. En les mariant
avec tant de soin, ils songent à l'avenir, et que tout n'y sera point
fleurs et baisers. Ils savent par expérience que la vie commune exige
plus de vertu que de passion; et ils s'emploient, à bon escient, à
mettre leurs fils et leur filles en garde contre les tentations et les
déceptions du coeur, leur rappelant que le mariage, véritable fondement
de la famille humaine, implique plus de devoirs que de plaisirs. C'est
de la sagesse pure. Nous ne sommes pas sur la terre pour nous amuser!