A ce langage haineux et subversif, c'est peine perdue d'opposer la
morale et la religion, que les esprits émancipés tiennent aujourd'hui
pour deux vieilles choses très suspectes de radotage. Mieux vaut s'en
tenir aux raisons d'ordre positif tirées de la vie réelle. Reprenons-les
pour conclure.
L'union libre est un principe de faiblesse et d'insécurité. Dans les
faux ménages, précaires et instables, que le caprice de la passion aura
formés et que le caprice de la passion pourra défaire, les moindres
litiges risqueront de tourner en dissentiments et en ruptures.
L'union libre est un principe de division et de conflits. La femme étant
devenue l'égale de l'homme, et l'autorité de la mère pouvant contredire
et infirmer en toute matière l'autorité du père, la direction des
affaires et le gouvernement des enfants susciteront mille querelles qui
rendront la vie commune intolérable.
L'union libre est un principe de violence et d'oppression. A défaut du
mariage qui protège les époux en liant légalement leurs destinées l'une
à l'autre et en équilibrant leurs droits respectifs par leurs devoirs
mutuels, la force, redevenue la règle souveraine des rapports sexuels,
maintiendra ou rompra despotiquement les noeuds de chair que la passion
sensuelle aura formés.
L'union libre est un principe d'avilissement. Dépourvue de toute
garantie légale à l'encontre de son compagnon, la femme retombera
misérablement sous la main de l'homme. Loin d'affranchir le sexe faible,
l'abolition du mariage ne peut manquer de l'asservir aux appétits et aux
brutalités du sexe fort. L'histoire atteste que plus l'idéal conjugal
s'abaisse, plus la condition de la femme s'aggrave; que plus l'amour se
dégrade, plus la femme déchoit. La passion émancipée, c'est
l'indépendance dans l'abjection. Dieu garde la femme d'une si lamentable
extrémité! La civilisation elle-même risquerait d'en périr. Car, là où
la femme n'est point respectée, il est impossible que l'humanité soit
respectable. «Le moyen le plus efficace de perfectionner l'homme, a dit
Joseph de Maistre, c'est d'ennoblir et d'exalter la femme.»
Plus d'illusion possible: le féminisme conjugal est né d'une réaction
furieuse de l'individualisme révolutionnaire contre la solidarité
chrétienne, qui associe les époux dans un coeur-à-coeur immuable. Plus
de malentendu possible: l'idéal de la famille à venir n'est point dans
l'indépendance orgueilleuse ni dans le nivellement égalitaire. Que la
femme s'unisse à l'homme, au lieu de lutter contre lui! Qu'elle s'appuie
sur son compagnon, au lieu de ne compter que sur elle seule! La paix est
fille de l'ordre, et celui-ci ne se comprend point sans hiérarchie ni
subordination, sans confiance ni respect.
Laissons donc les ennemis du mariage prêcher, tant qu'ils voudront,
l'émancipation de l'amour. Que ces révoltés excitent la femme à relever
la tête et à secouer le joug, à aimer qui les aimera, à aimer qui leur
plaira. Qu'ils impriment à leurs revendications un caractère
antireligieux et antifamilial, une direction agressive et
révolutionnaire. Il est à espérer que ces excès de langage et de
conduite ne feront que détourner de leur féminisme malfaisant toutes les
femmes honnêtes, qui ont le souci de leur dignité et la conscience des
intérêts supérieurs de la famille, et qu'au lieu d'entamer leurs âmes,
un pareil débordement de violences et d'incongruités les avertira du
péril et les prémunira même contre les tentations et les défaillances;
si bien que, tant par l'emportement inconsidéré de ses adversaires que
par la vigilance de ses défenseurs, l'institution du mariage pourra être
sauvée.
Et si un jour, par impossible, le mariage cessait d'être une institution
légale, si l'union libre, s'insinuant dans les moeurs et dans les codes,
devenait la règle de fait et de droit, ne croyons pas que les principes
d'indissolubilité, de fidélité, de fécondité, qui sont l'âme du mariage
chrétien, disparaîtraient de ce monde. La religion aidant, il y aura
toujours de braves gens qui demeureront inébranlablement attachés aux
«justes noces» qu'auront pratiquées leurs ancêtres; et, quelle que soit
la démoralisation ambiante, ils formeront, au milieu de la dissolution
générale, le dernier rempart de la famille, une élite vertueuse, une
race d'élection, une sorte d'aristocratie de l'amour et du devoir.
Oui, quoi qu'on pense et quoi qu'on dise de la «faillite» du mariage,
l'union durable et sainte, l'union pour la vie, l'union loyale et
confiante, sans trahison et sans rupture, le mariage, en un mot, restera
le plus haut idéal qu'il soit donné au couple humain de poursuivre et
d'atteindre sur la terre. Il est la pierre angulaire, ou encore l'arche
véritable de la famille; et, au même titre que ce groupe naturel et
indestructible, il ne saurait pas plus disparaître que la vie même dont
il assure le mieux la transmission. Étroitement lié à l'honneur du mari,
à la dignité de la femme et à l'avenir de l'enfant, le mariage est lié,
par cela même, aux destinées de l'espèce.
C'est pourquoi nous avons la conviction que, si vigoureusement qu'ils
manient la cognée révolutionnaire, les bûcherons de la Sociale
s'épuiseront en vains efforts contre l'arbre auguste et magnifique qui
abrite, depuis des siècles, l'humanité civilisée. Ils pourront lui faire
de larges blessures; mais ils n'empêcheront point sa sève remontante de
pousser tôt ou tard de nouveaux rejetons. Pourquoi même ne pas espérer
qu'instruits par les destructions violentes dont l'imminence effraie les
plus optimistes, les hommes désabusés reviendront en masse chercher sous
ses rameaux la paix et la sécurité perdues?
Pour nous, simples et braves gens, qui prenons la vie pour ce qu'elle
vaut, c'est-à-dire pour une source d'épreuves et pour une occasion
d'efforts, de mérites et de vertus, disons-nous, en attendant l'avenir,
que le vieux mariage chrétien,--cette union réfléchie, assortie, conclue
suivant l'esprit de nos pères, non comme une folle gageure, mais comme
un pacte solennel qui doit fonder un foyer et soutenir une famille,--est
l'assise sacrée sur laquelle reposent les destinées et les espérances de
notre société française; disons-nous que le mariage est un frein moral
susceptible de protéger les époux contre leurs faiblesses, et partant la
garantie la plus solide pour les enfants auxquels nous aurons donné le
jour; qu'à part quelques abus ou quelques dommages inhérents à toutes
les choses humaines,--ce que les outranciers du féminisme appellent
tragiquement «les crimes du mariage»,--il nous met du moins à l'abri de
l'instabilité de nos caprices et de nos passions; qu'en tout cas, les
accidents individuels ne prouvent rien contre sa règle généralement et
socialement bienfaisante; que les infortunes qu'on lui impute viennent
moins souvent des lois qui le sanctionnent, que des révoltes dirigées
contre son principe et des brèches faites à son inviolabilité; que les
devoirs qu'il nous impose ne vont pas sans des avantages d'ordre, de
dignité, de repos et de considération; qu'après tout l'homme et la femme
n'ont pas seulement sur terre des appétits à satisfaire et des libertés
à exercer, mais encore des obligations à remplir, des deuils et des
souffrances à supporter, et qu'il n'est point finalement de moyen plus
sûr et plus doux de vivre sa courte vie, que de la vivre à deux en
s'appuyant loyalement l'un sur l'autre jusqu'au bout du chemin.