IV

A ce langage haineux et subversif, c'est peine perdue d'opposer la

morale et la religion, que les esprits émancipés tiennent aujourd'hui

pour deux vieilles choses très suspectes de radotage. Mieux vaut s'en

tenir aux raisons d'ordre positif tirées de la vie réelle. Reprenons-les

pour conclure.

L'union libre est un principe de faiblesse et d'insécurité. Dans les

faux ménages, précaires et instables, que le caprice de la passion aura

formés et que le caprice de la passion pourra défaire, les moindres

litiges risqueront de tourner en dissentiments et en ruptures.

L'union libre est un principe de division et de conflits. La femme étant

devenue l'égale de l'homme, et l'autorité de la mère pouvant contredire

et infirmer en toute matière l'autorité du père, la direction des

affaires et le gouvernement des enfants susciteront mille querelles qui

rendront la vie commune intolérable.

L'union libre est un principe de violence et d'oppression. A défaut du

mariage qui protège les époux en liant légalement leurs destinées l'une

à l'autre et en équilibrant leurs droits respectifs par leurs devoirs

mutuels, la force, redevenue la règle souveraine des rapports sexuels,

maintiendra ou rompra despotiquement les noeuds de chair que la passion

sensuelle aura formés.

L'union libre est un principe d'avilissement. Dépourvue de toute

garantie légale à l'encontre de son compagnon, la femme retombera

misérablement sous la main de l'homme. Loin d'affranchir le sexe faible,

l'abolition du mariage ne peut manquer de l'asservir aux appétits et aux

brutalités du sexe fort. L'histoire atteste que plus l'idéal conjugal

s'abaisse, plus la condition de la femme s'aggrave; que plus l'amour se

dégrade, plus la femme déchoit. La passion émancipée, c'est

l'indépendance dans l'abjection. Dieu garde la femme d'une si lamentable

extrémité! La civilisation elle-même risquerait d'en périr. Car, là où

la femme n'est point respectée, il est impossible que l'humanité soit

respectable. «Le moyen le plus efficace de perfectionner l'homme, a dit

Joseph de Maistre, c'est d'ennoblir et d'exalter la femme.»

Plus d'illusion possible: le féminisme conjugal est né d'une réaction

furieuse de l'individualisme révolutionnaire contre la solidarité

chrétienne, qui associe les époux dans un coeur-à-coeur immuable. Plus

de malentendu possible: l'idéal de la famille à venir n'est point dans

l'indépendance orgueilleuse ni dans le nivellement égalitaire. Que la

femme s'unisse à l'homme, au lieu de lutter contre lui! Qu'elle s'appuie

sur son compagnon, au lieu de ne compter que sur elle seule! La paix est

fille de l'ordre, et celui-ci ne se comprend point sans hiérarchie ni

subordination, sans confiance ni respect.

Laissons donc les ennemis du mariage prêcher, tant qu'ils voudront,

l'émancipation de l'amour. Que ces révoltés excitent la femme à relever

la tête et à secouer le joug, à aimer qui les aimera, à aimer qui leur

plaira. Qu'ils impriment à leurs revendications un caractère

antireligieux et antifamilial, une direction agressive et

révolutionnaire. Il est à espérer que ces excès de langage et de

conduite ne feront que détourner de leur féminisme malfaisant toutes les

femmes honnêtes, qui ont le souci de leur dignité et la conscience des

intérêts supérieurs de la famille, et qu'au lieu d'entamer leurs âmes,

un pareil débordement de violences et d'incongruités les avertira du

péril et les prémunira même contre les tentations et les défaillances;

si bien que, tant par l'emportement inconsidéré de ses adversaires que

par la vigilance de ses défenseurs, l'institution du mariage pourra être

sauvée.

Et si un jour, par impossible, le mariage cessait d'être une institution

légale, si l'union libre, s'insinuant dans les moeurs et dans les codes,

devenait la règle de fait et de droit, ne croyons pas que les principes

d'indissolubilité, de fidélité, de fécondité, qui sont l'âme du mariage

chrétien, disparaîtraient de ce monde. La religion aidant, il y aura

toujours de braves gens qui demeureront inébranlablement attachés aux

«justes noces» qu'auront pratiquées leurs ancêtres; et, quelle que soit

la démoralisation ambiante, ils formeront, au milieu de la dissolution

générale, le dernier rempart de la famille, une élite vertueuse, une

race d'élection, une sorte d'aristocratie de l'amour et du devoir.

Oui, quoi qu'on pense et quoi qu'on dise de la «faillite» du mariage,

l'union durable et sainte, l'union pour la vie, l'union loyale et

confiante, sans trahison et sans rupture, le mariage, en un mot, restera

le plus haut idéal qu'il soit donné au couple humain de poursuivre et

d'atteindre sur la terre. Il est la pierre angulaire, ou encore l'arche

véritable de la famille; et, au même titre que ce groupe naturel et

indestructible, il ne saurait pas plus disparaître que la vie même dont

il assure le mieux la transmission. Étroitement lié à l'honneur du mari,

à la dignité de la femme et à l'avenir de l'enfant, le mariage est lié,

par cela même, aux destinées de l'espèce.

C'est pourquoi nous avons la conviction que, si vigoureusement qu'ils

manient la cognée révolutionnaire, les bûcherons de la Sociale

s'épuiseront en vains efforts contre l'arbre auguste et magnifique qui

abrite, depuis des siècles, l'humanité civilisée. Ils pourront lui faire

de larges blessures; mais ils n'empêcheront point sa sève remontante de

pousser tôt ou tard de nouveaux rejetons. Pourquoi même ne pas espérer

qu'instruits par les destructions violentes dont l'imminence effraie les

plus optimistes, les hommes désabusés reviendront en masse chercher sous

ses rameaux la paix et la sécurité perdues?

Pour nous, simples et braves gens, qui prenons la vie pour ce qu'elle

vaut, c'est-à-dire pour une source d'épreuves et pour une occasion

d'efforts, de mérites et de vertus, disons-nous, en attendant l'avenir,

que le vieux mariage chrétien,--cette union réfléchie, assortie, conclue

suivant l'esprit de nos pères, non comme une folle gageure, mais comme

un pacte solennel qui doit fonder un foyer et soutenir une famille,--est

l'assise sacrée sur laquelle reposent les destinées et les espérances de

notre société française; disons-nous que le mariage est un frein moral

susceptible de protéger les époux contre leurs faiblesses, et partant la

garantie la plus solide pour les enfants auxquels nous aurons donné le

jour; qu'à part quelques abus ou quelques dommages inhérents à toutes

les choses humaines,--ce que les outranciers du féminisme appellent

tragiquement «les crimes du mariage»,--il nous met du moins à l'abri de

l'instabilité de nos caprices et de nos passions; qu'en tout cas, les

accidents individuels ne prouvent rien contre sa règle généralement et

socialement bienfaisante; que les infortunes qu'on lui impute viennent

moins souvent des lois qui le sanctionnent, que des révoltes dirigées

contre son principe et des brèches faites à son inviolabilité; que les

devoirs qu'il nous impose ne vont pas sans des avantages d'ordre, de

dignité, de repos et de considération; qu'après tout l'homme et la femme

n'ont pas seulement sur terre des appétits à satisfaire et des libertés

à exercer, mais encore des obligations à remplir, des deuils et des

souffrances à supporter, et qu'il n'est point finalement de moyen plus

sûr et plus doux de vivre sa courte vie, que de la vivre à deux en

s'appuyant loyalement l'un sur l'autre jusqu'au bout du chemin.

Le féminisme français II: L'émancipation politique et familiale de la femme · 第 131 / 201 题