On a tôt fait de nous répondre que le crime du mariage est de condamner
la femme à n'être qu'une bête de luxe ou une bête de somme, une «chair à
plaisir» ou une «chair à souffrance», une femme de joie ou une femme de
peine. Mais on a le tort d'oublier que cette conception barbare du rôle
de la femme n'est point chrétienne, qu'elle nous vient du paganisme. Il
faut avoir l'âme despotique des polygames d'autrefois et des Turcs
d'aujourd'hui, pour rabaisser le sexe féminin à cet esclavagisme
honteux. «Des Grecs, les plus policés de leur époque, édictèrent
l'abominable formule: «Ménagère ou courtisane,» que nous avons eu la
mortification d'entendre répéter en plein XIXe siècle, comme le dernier
mot de la science sociale et même révolutionnaire[140].»
[Note 140: _Souvenir du 14 octobre 1882_, Unions libres, p. 15.]
Ces mots de l'auteur des _Unions libres_ font allusion à Proudhon, qui
rêvait de ramener la femme moderne à l'alternative étroite à laquelle
l'antiquité païenne l'avait condamnée. Ou la dépendance de la matrone,
ou la liberté de l'hétaïre: il fallait choisir. Dans l'esprit des Grecs
comme aux yeux des Romains, l'épouse devait être irréprochable. Quant à
l'hétaïre, s'appelât-elle Aspasie, fût-elle la femme la plus cultivée et
la plus célèbre de son temps, elle n'était point admise au mariage ni au
gynécée. Les anciens ne se souciaient nullement d'une émancipée dans
leur maison. Mais le fameux dilemme de Proudhon n'est plus vrai dans nos
sociétés, où le christianisme a réhabilité le célibat. La femme de notre
temps n'est point forcée de choisir entre les sujétions de la maternité
et les asservissements de la prostitution. Rien ne l'oblige à acheter
son indépendance au prix du dévergondage. Il reste seulement
qu'aujourd'hui comme autrefois, en France comme en Grèce ou à Rome, une
bonne ménagère doit sacrifier souvent ses aises à ses devoirs, et qu'à
rechercher la libre jouissance elle perd inévitablement le respect des
honnêtes gens. C'est pourquoi je comprends très bien qu'une fille
«libertaire» manifeste peu de goût pour le mariage: il est impossible à
une femme, qui tient avant tout à son plaisir et à son indépendance, de
faire une bonne épouse et une bonne mère.
Mais, de grâce, qu'on ne dise pas que le mariage chrétien a domestiqué,
avili, déshonoré la femme, alors qu'il l'a réhabilitée! Qu'on veuille
bien réfléchir qu'il n'y avait qu'un moyen de relever le sexe féminin de
la déchéance servile, où la polygamie antique l'avait plongé: c'était de
dissoudre les harems, d'émanciper les esclaves, et ensuite de dire à
l'homme: «Tu choisiras dans ce bétail féminin celle que tu préfères pour
la faire tienne à jamais; tu l'élèveras à ta dignité, tu l'honoreras à
l'égal de toi-même. Elle n'est plus ton inférieure, sans qu'elle soit
pour cela ta pareille. Elle ne te ressemble point, mais elle te
complète. Femme de ton choix et mère de tes enfants, elle partagera ta
condition, tes joies et tes douleurs. Tu lui appartiens autant qu'elle
t'appartient. Elle est la chair de ta chair et l'âme de ton âme. Elle
est ta compagne à la vie, à la mort.» Voilà le langage que le
christianisme a tenu et le prodige que le mariage a réalisé. Où voit-on
que la femme en ait été blessée ou amoindrie? A chaque épouse, la
monogamie indissoluble donne moins un maître qu'un répondant
expressément chargé, vis-à-vis du trésor qui lui a été confié, d'un
devoir de garde, de défense et de protection.
J'entends bien tous les prophètes de la Révolution dire a la femme: «Tu
es la grâce, la beauté, le plaisir! Ton âme est brûlée de la soif
d'apprendre, de connaître, de savoir. Instrument des plus délicates
sensibilités, ton être aspire au plein épanouissement de la vie. Désire
et palpite comme il te plaît! Sois belle, sois libre! Règne et jouis!»
Mais aux heures douloureuses de la vie, combien ce conseil paraîtra
vain, décevant et cruel! Il semble, à entendre ces grands prêcheurs de
liberté, que la femme soit toujours jeune, forte, active, alerte,
efficacement armée pour la lutte, et que son unique fonction sur la
terre soit de filer éternellement le parfait amour. Quel optimisme
enfantin! Quelle méconnaissance des réalités de la vie! On oublie que sa
nature l'assujettit périodiquement à des misères énervantes; que son
organisme frêle et délicat lui inflige mille soucis et lui impose mille
ménagements; que les charges de la maternité, les maladies, les années
ont tôt fait d'épuiser ses forces et de faner ses grâces. De toute
nécessité, il lui faut un appui pour les jours d'épreuve et les années
de vieillesse; et le mariage le lui assure, en l'associant aussi
étroitement que possible à la destinée du mari. Est-ce fortifier une
plante que de briser le tuteur qui la soutient?
Si encore cette libération de l'amour pouvait assurer le bonheur aux
amants dans les années de force et de jeunesse! Mais que de difficultés
pour assouvir sur terre la soif d'aimer, pour goûter la béatitude de
vivre! Point de félicité parfaite sans un amour partagé; et le sera-t-il
toujours? Lors même que cette correspondance affective s'établit entre
deux coeurs, qui oserait dire ce qu'elle durera? De là, entre les
constants et les volages, des froissements, des conflits, des douleurs
inévitables. Il ne suffit pas de se débarrasser de toutes les
conventions mondaines pour s'affranchir de son coeur. Il ne suffit pas
d'être une femme sans préjugés, pour être vraiment libre. Après s'être
libérée de tout ce qui la gêne, elle sera encore esclave de ses
instincts, de ses sens, de l'amour lui-même, dont les chaînes ne sont
pas toujours faites de fleurs. Qui veut aimer doit s'apprêter à
souffrir. Sous la signature d'Étincelle, Mme de Peyronny a écrit cette
mélancolique pensée: «L'amour est comme une auberge espagnole: on n'y
trouve que ce qu'on y apporte. La religion fait des saintes; l'amour ne
fait que des martyres[141].»
Si douloureuse est la question que nous touchons ici, que les écrivains
révolutionnaires n'ont pu s'empêcher de se la poser. «L'amour
cessera-t-il jamais d'être lié à de grandes souffrances?» C'est
l'excellent Benoît Malon qui s'adresse à lui-même cette interrogation
pénible. Et, en effet, le propre de l'amour n'est-il point de donner
plus qu'il ne reçoit? Or, quiconque aime plus qu'il n'est aimé, finit
toujours par en souffrir. D'où il suit que le véritable amour est frère
de la douleur. Il faut en faire son deuil: la Sociale elle-même ne
supprimera point cette sujétion affligeante que Malon tient, fort
sensément, pour une «fatalité naturelle que nulle rénovation ne fera
entièrement disparaître[142].»
[Note 141: _La Femme moderne._ Revue encyclopédique du 28 novembre 1896,
p. 858.]
[Note 142: _Le Socialisme intégral_, t. I, chap. VII, p. 372.]
L'amour-passion, d'ailleurs, qu'il soit partagé ou non, ne se fait point
faute de prendre sa revanche des peines et des tourments qu'il s'inflige
à lui-même. Il est remarquable qu'on ne fait bien souffrir que les gens
qu'on adore follement. L'amour-passion est atroce. Il ne connaît point
l'indifférence, la confiance, la paix unie et reposante. Quand il ne se
dévore pas lui-même, il dévore l'être aimé, et avec rage. La passion est
si voisine de la haine qu'il n'est point rare que l'amour exaspéré
s'emporte jusqu'à tuer. Ainsi s'expliquent les crimes passionnels.