III

A ce propos, les statistiques établissent que le nombre des hommes, qui

s'en rendent coupables, est de quatre à cinq fois supérieur à celui des

femmes. Ce n'est que pour un seul genre de suicide, le suicide par

amour, que la femme, par une sorte de revanche lugubre, l'emporte sur

l'homme. Si l'on en croyait le professeur Lombroso, cette dernière

supériorité tiendrait à ce que l'amour, chez le sexe masculin, obéit à

des mobiles moins désintéressés que chez le sexe féminin. La passion

égoïste pousse l'homme au meurtre; il tue. La tendresse pure conduit la

femme au suicide; elle se tue. Tandis que l'ingratitude et la trahison

de l'amante excitent la vengeance de l'amant, l'abandon et la perte du

bien-aimé n'éveillent chez la femme que douleur et désespoir. Vivre l'un

sans l'autre lui paraît impossible; et, par appréhension de l'existence,

elle se jette dans la mort avec fermeté, presque avec ivresse.

Par contre,--ceci soit dit à l'honneur des hommes,--au lieu que

cinquante maris se tuent après la mort de leur compagne, les douleurs du

veuvage n'opèrent tragiquement que sur quinze femmes. Il reste (c'est la

conclusion de M. Lombroso) que les mêmes créatures, qui se réfugient si

facilement dans la mort pour la perte d'un amant, montrent beaucoup

moins d'empressement à se supprimer lorsqu'elles perdent leur époux.

Cette constatation n'a rien qui doive nous étonner.

Grâce aux garanties du mariage, une veuve conserve la considération et

reprend sa dot. Si le chef de la famille a disparu, le foyer reste

intact. Elle y vivra peut-être plus maigrement que du vivant de son

mari, surtout si elle a des enfants; mais le patrimoine paternel est là

qui soutiendra, l'existence de tous. Si donc un vide s'est creusé dans

la famille, le foyer survit, et la veuve en reste la souveraine.

Dans l'union libre, au contraire, l'amant disparu, tout s'écroule. C'est

la misère noire. La loi, dont on a répudié l'appui, ne vient plus au

secours de l'abandonnée. Les liens de chair, noués en un moment de

fougueuse tendresse, sont rompus sans miséricorde. Isolée, désespérée,

sans ressources, sans défense, incapable de se protéger par sa propre

force contre la malveillance de la foule qui la guette et contre les

tentations qui l'assiègent, la pauvre survivante ne croit plus à la

possibilité de vivre et prend la résolution d'en finir. Qu'on supprime

toutes les sûretés conjugales, qu'on abolisse le mariage, et, avec

l'union libre généralisée, on verra les suicides passionnels se

multiplier lamentablement. C'est grâce au mariage que la veuve se

résigne à vivre. Si grande, au contraire, est la détresse des victimes

de l'amour libre, qu'elles lui préfèrent la mort. Conclusion: pour la

femme, pour la mère, la sécurité vaut mieux que l'indépendance.

Et maintenant, détruisez l'institution matrimoniale, si vous le pouvez:

croyez-vous que les ménages seront plus unis, plus heureux, plus

honnêtes? Croyez-vous que les trottoirs des boulevards extérieurs seront

moins encombrés? Pouvez-vous affirmer que vos femmes émancipées ne

mettront jamais le libre amour aux enchères publiques? Pouvez-vous

assurer que la femme, privée des garanties du mariage, sera moins

assujettie, moins exploitée, moins vénale, moins bête de somme ou moins

bête de luxe? Verrons-nous les filles de joie se ranger et les

souteneurs se convertir? Si le libertinage déborde dans les grandes

villes, n'est-ce point précisément que le mariage y est de moins en

moins honoré, de moins en moins pratiqué? Vous nous jetez au visage

toutes les plaies conjugales, mais elles sont vôtres. Nos moeurs

deviennent anarchiques parce que votre esprit révolutionnaire s'est

glissé entre l'homme et la femme, parce que les époux sont portés de

plus en plus à n'accepter de leur union que les plaisirs, à répudier

leurs devoirs, à méconnaître leurs obligations. Ils ont perdu le sens du

mariage chrétien. Ayez donc la franchise de les reconnaître pour vos

disciples, car ils vous font honneur! Ils se libèrent de toutes leurs

charges, ils trahissent tous leurs engagements. Démolissez donc la

dernière digue qui protège la famille contre l'envahissement des

mauvaises moeurs; et quand le vice aura submergé la pierre sacrée du

foyer domestique, la loi de la force reprenant son empire dans les

relations sexuelles, on verra la femme humiliée, meurtrie, opprimée,

avilie, retomber dans cette misère où le christianisme l'avait trouvée.

Que si (je le veux bien) les plus fières, les plus vaillantes, les plus

fortes échappent à cette ignominie, la masse redeviendra nécessairement

ce que le passé l'a connue: «chair à souffrance ou chair à plaisir,»

comme vous dites; et, pour la honte de l'humanité, la femme ne sera plus

(tranchons le mot) qu'une lamentable femelle.

Le féminisme français II: L'émancipation politique et familiale de la femme · 第 125 / 201 题