A ce propos, les statistiques établissent que le nombre des hommes, qui
s'en rendent coupables, est de quatre à cinq fois supérieur à celui des
femmes. Ce n'est que pour un seul genre de suicide, le suicide par
amour, que la femme, par une sorte de revanche lugubre, l'emporte sur
l'homme. Si l'on en croyait le professeur Lombroso, cette dernière
supériorité tiendrait à ce que l'amour, chez le sexe masculin, obéit à
des mobiles moins désintéressés que chez le sexe féminin. La passion
égoïste pousse l'homme au meurtre; il tue. La tendresse pure conduit la
femme au suicide; elle se tue. Tandis que l'ingratitude et la trahison
de l'amante excitent la vengeance de l'amant, l'abandon et la perte du
bien-aimé n'éveillent chez la femme que douleur et désespoir. Vivre l'un
sans l'autre lui paraît impossible; et, par appréhension de l'existence,
elle se jette dans la mort avec fermeté, presque avec ivresse.
Par contre,--ceci soit dit à l'honneur des hommes,--au lieu que
cinquante maris se tuent après la mort de leur compagne, les douleurs du
veuvage n'opèrent tragiquement que sur quinze femmes. Il reste (c'est la
conclusion de M. Lombroso) que les mêmes créatures, qui se réfugient si
facilement dans la mort pour la perte d'un amant, montrent beaucoup
moins d'empressement à se supprimer lorsqu'elles perdent leur époux.
Cette constatation n'a rien qui doive nous étonner.
Grâce aux garanties du mariage, une veuve conserve la considération et
reprend sa dot. Si le chef de la famille a disparu, le foyer reste
intact. Elle y vivra peut-être plus maigrement que du vivant de son
mari, surtout si elle a des enfants; mais le patrimoine paternel est là
qui soutiendra, l'existence de tous. Si donc un vide s'est creusé dans
la famille, le foyer survit, et la veuve en reste la souveraine.
Dans l'union libre, au contraire, l'amant disparu, tout s'écroule. C'est
la misère noire. La loi, dont on a répudié l'appui, ne vient plus au
secours de l'abandonnée. Les liens de chair, noués en un moment de
fougueuse tendresse, sont rompus sans miséricorde. Isolée, désespérée,
sans ressources, sans défense, incapable de se protéger par sa propre
force contre la malveillance de la foule qui la guette et contre les
tentations qui l'assiègent, la pauvre survivante ne croit plus à la
possibilité de vivre et prend la résolution d'en finir. Qu'on supprime
toutes les sûretés conjugales, qu'on abolisse le mariage, et, avec
l'union libre généralisée, on verra les suicides passionnels se
multiplier lamentablement. C'est grâce au mariage que la veuve se
résigne à vivre. Si grande, au contraire, est la détresse des victimes
de l'amour libre, qu'elles lui préfèrent la mort. Conclusion: pour la
femme, pour la mère, la sécurité vaut mieux que l'indépendance.
Et maintenant, détruisez l'institution matrimoniale, si vous le pouvez:
croyez-vous que les ménages seront plus unis, plus heureux, plus
honnêtes? Croyez-vous que les trottoirs des boulevards extérieurs seront
moins encombrés? Pouvez-vous affirmer que vos femmes émancipées ne
mettront jamais le libre amour aux enchères publiques? Pouvez-vous
assurer que la femme, privée des garanties du mariage, sera moins
assujettie, moins exploitée, moins vénale, moins bête de somme ou moins
bête de luxe? Verrons-nous les filles de joie se ranger et les
souteneurs se convertir? Si le libertinage déborde dans les grandes
villes, n'est-ce point précisément que le mariage y est de moins en
moins honoré, de moins en moins pratiqué? Vous nous jetez au visage
toutes les plaies conjugales, mais elles sont vôtres. Nos moeurs
deviennent anarchiques parce que votre esprit révolutionnaire s'est
glissé entre l'homme et la femme, parce que les époux sont portés de
plus en plus à n'accepter de leur union que les plaisirs, à répudier
leurs devoirs, à méconnaître leurs obligations. Ils ont perdu le sens du
mariage chrétien. Ayez donc la franchise de les reconnaître pour vos
disciples, car ils vous font honneur! Ils se libèrent de toutes leurs
charges, ils trahissent tous leurs engagements. Démolissez donc la
dernière digue qui protège la famille contre l'envahissement des
mauvaises moeurs; et quand le vice aura submergé la pierre sacrée du
foyer domestique, la loi de la force reprenant son empire dans les
relations sexuelles, on verra la femme humiliée, meurtrie, opprimée,
avilie, retomber dans cette misère où le christianisme l'avait trouvée.
Que si (je le veux bien) les plus fières, les plus vaillantes, les plus
fortes échappent à cette ignominie, la masse redeviendra nécessairement
ce que le passé l'a connue: «chair à souffrance ou chair à plaisir,»
comme vous dites; et, pour la honte de l'humanité, la femme ne sera plus
(tranchons le mot) qu'une lamentable femelle.