I.--LA FEMME LIBRE DANS L'UNION LIBRE.--POURQUOI SE
LIER?--LE MARIAGE TUE L'AMOUR.--RÉPONSE: ET L'INCONSTANCE
DU COEUR? ET LA SATIÉTÉ DES SENS?--POINT DE SÉCURITÉ SANS
UN ENGAGEMENT RÉCIPROQUE.--ABATTEZ LE FOYER OU DOMPTEZ LA
PASSION.--LE MARIAGE PROFITE SURTOUT A LA FEMME.
II.--ÉTRANGE DILEMME DE PROUDHON.--SI LE MARIAGE CHRÉTIEN A
RÉHABILITÉ LA FEMME.--L'UNION LIBRE ET LES CHARGES DE LA
VIE.--LES SOUFFRANCES ET LES VIOLENCES DE L'AMOUR-PASSION.
III.--CRIMES PASSIONNELS.--LES SUICIDES PAR AMOUR PLUS
NOMBREUX DU CÔTÉ DES FEMMES QUE DU CÔTÉ DES HOMMES, PLUS
FRÉQUENTS DU CÔTÉ DES VEUFS QUE DU CÔTÉ DES
VEUVES.--EXPLICATION DE CETTE ANOMALIE.--QUAND LA MORALITÉ
BAISSE, LE MARIAGE DÉCLINE.
On vient de voir que, sans aller jusqu'à la communauté des femmes et à
la promiscuité des sexes qui en serait la conséquence, les deux écoles
révolutionnaires, qui se disputent le périlleux honneur de refondre
notre société, ne reconnaissent entre l'homme et la femme qu'un seul
lien valable: l'amour soutenu et vivifié par le désir. Anarchisme et
socialisme,--ces deux frères ennemis,--se rencontrent pour donner à la
condition de la «Femme nouvelle» le couronnement de l'union libre.
L'amour-passion est donc prôné, exalté par les hommes, beaucoup plus que
par les femmes. En soi, l'idée n'est pas absolument neuve. Nos
«phalanstériens» de la première moitié du siècle affichaient des
opinions fort osées. Le droit à la passion faisait partie du programme
romantique. George Sand a prêché, de parole et d'exemple, l'émancipation
de l'amour; plusieurs de ses romans sont des plaidoyers en faveur de
l'affranchissement du coeur et des sens. Mais, aujourd'hui, l'idée
s'affermit et se vulgarise. Des cénacles littéraires, elle se répand
dans les masses du prolétariat; elle figure sur les programmes de la
Révolution sociale et trouve faveur auprès du féminisme avancé.
L'Extrême-Gauche du parti réclame avec fracas l'abolition du vieux
mariage. Il n'est que l'union libre qui puisse assurer à la femme «la
pleine et entière disposition de sa personne.» L'«esprit nouveau»
répugne aux liens indissolubles, aux serments éternels. «Il faut que
toute ma vie m'appartienne!» tel est le cri du coeur de la femme
émancipée.
Sans doute, cette fièvre d'indépendance n'atteint chez nous qu'un petit
nombre de femmes exaltées. Encore est-il que nos moeurs conspirent à la
propager. Ici et là, dans le «monde» et dans le peuple en haut et en
bas, l'antique foyer conjugal s'effrite et se lézarde. Chaque jour, une
pierre tombe du respectable édifice sous les coups réitérés que trop de
gens des deux sexes lui portent inconsidérément, sans se dire qu'ils
risquent d'être écrasés sous ses ruines.
Les entreprises violentes des uns, l'imprudence ou l'indifférence des
autres, nous font un devoir d'examiner de plus près les raisons
invoquées en faveur de l'union libre, en nous attachant de préférence
aux suites qu'elle comporte pour la femme et pour l'enfant. Or, parmi
les considérations produites à l'appui d'une si étrange nouveauté, il en
est d'avouables qu'on peut discuter, et d'inavouables qu'il suffit
d'énoncer. La subtilité spécieuse et paradoxale des premières fait même
opposition à la crudité franchement cynique des secondes. Il va sans
dire qu'en les exposant tour à tour, nous nous ferons une loi de ne
point manquer au respect qui est dû au lecteur.
I
C'est un fait établi que le divorce,--encore qu'il ait relâché
grandement le lien matrimonial,--ne suffit plus aux féministes ardents
et logiques. Ces fougueux libérateurs ne se consolent point de ce que la
rupture, la déchirure, qu'il implique, répugnent souvent aux âmes
timorées.
Combien restent liés à leur conjoint, par respect humain, par peur, par
lâcheté, qui s'empresseraient de se reprendre avec allégresse, s'ils
n'avaient à briser avec éclat un noeud maudit? Il ne faut plus que des
époux mal assortis passent leur vie à pleurer, à maudire, à expier
quelques minutes d'entraînement. Il ne faut plus qu'en laissant tomber
devant le maire l'acquiescement fatal, un jeune homme et une jeune fille
soient rivés l'un à l'autre, comme deux forçats à la même chaîne.
Pourquoi s'engager? Libérons l'amour de toute sujétion; émancipons les
époux. Qui peut répondre de son coeur? Rien de plus naturel que de se
dire: «Restons unis tant que nous nous aimerons, cinq ou dix ans, cinq
ou dix jours, cinq ou dix heures. La cohabitation sans affection, c'est
l'enfer. Pourquoi nous épuiser à mettre de l'éternité dans nos
sentiments? L'infini n'est point accessible à des créatures éphémères.
Quelle folie de s'engager à perpétuité! Ces grands mots, «jamais,
toujours», devraient être interdits à toute bouche humaine.»
On ne manque point d'ajouter qu'un contrat rigide tue la tendresse. Nul
n'a qualité pour s'obliger sous serment à adorer une même créature pour
toute la vie. Comme si on pouvait aimer par ordre, par contrainte, par
force! Il n'est point de loi humaine ni divine qui ait le droit de faire
aux époux une obligation de se chérir. Qui oserait donc répondre de son
coeur? «Les anarchistes, déclare M. Élisée Reclus, veulent la
suppression du trafic matrimonial; ils veulent les unions libres, ne
reposant que sur l'affection mutuelle, le respect de soi et de la
dignité d'autrui[138].» L'amour pour l'amour! c'est assez. Le temps doit
finir des mariages d'argent, des spéculations d'ambition, des marchés de
convenance. Le mariage est un contrat sordide ou un guet-apens criminel.
Laissons l'amour s'épanouir en pleine liberté, sans objecter qu'il peut
être volage; car on nous répondrait, comme l'héroïne d'un roman
féministe anglais, que l'inconstance est la manifestation du
développement humain «dans sa plus riche diversité[139].» Respecter ses
instincts, tous ses instincts, c'est se respecter soi-même; et il n'est
pas de devoir plus sacré pour qui veut être vraiment libre. Telle est,
en substance, l'argumentation sur laquelle on fonde l'anarchisme de
l'amour. Libérons Eros, afin de rendre à l'union de l'homme et de la
femme sa poésie, son désintéressement et sa dignité perdue.
[Note 138: _L'évolution, la révolution et l'idéal anarchique_, chap. V,
p. 145.]
[Note 139: _Jude l'obscur_, par Thomas HARDY.]
Ces rêveries appellent de suite une simple observation. Que des gens se
trouvent mieux unis par les liens fragiles de la chair que par un noeud
officiel consacré par le maire et béni par le prêtre, cela est un
raffinement sublime et candide qui, bien que rare, n'a rien d'absolument
impossible. La passion n'est-elle pas la source de mille naïvetés et de
mille duperies? J'admets donc qu'il se puisse rencontrer tels êtres
délicats, romanesques, précieux, éthérés,--pour ne pas dire
évaporés,--capables de préférer l'union libre au mariage, pour être plus
sûrs de tenir la créature qu'ils affectionnent, de leur seul amour, d'un
amour toujours jeune et ardent comme à l'instant du premier aveu.
L'union de ces tendres amants étant révocable à volonté, il faudra bien
que, pour durer, leur liaison soit incessamment soutenue, renouvelée,
ravivée, par l'élan mutuel du coeur et l'ardeur réciproque et partagée
des sens. C'est un état d'âme admirable, mais combien dangereux et naïf!
Si quelques individus de choix ou d'exception, comme on voudra, peuvent
s'arranger d'un régime aussi sublime, une société qui le mettrait en
pratique ne tarderait pas à en périr. Il est surhumain.
On n'oublie qu'une chose: l'inconstance du coeur et la satiété des sens.
L'amour-passion, c'est l'amour-caprice. Il n'obéit qu'à l'appel de
l'instinct. Ses inclinations et ses goûts sont purement anarchistes. Il
nous figure, s'il est permis de parler ainsi, un jeune compagnon très
émancipé, d'humeur changeante, véritable enfant de bohême qui fait ce
qu'il veut et se donne à qui lui plaît. N'ayant ni foi ni loi, aucun
scrupule ne l'arrête, nul danger ne l'émeut. Il va où le désir
l'appelle. C'est une force aveugle, un dieu volage qui eût mis à feu la
campagne et la ville, si la société, pour se défendre de ses coups de
tête, ne lui avait quelque peu rogné les ailes. Ce petit
révolutionnaire, en effet, ne recule point devant la propagande par le
fait. On retrouve sa main dans tous les crimes passionnels. Quand ses
caprices sont combattus ou ses avances repoussées, il joue avec
désinvolture du revolver ou du couteau. Il fallait donc mettre un frein
à ses intempérances de joli garçon. C'est pourquoi le mariage a été
inventé, non pour le supprimer, mais pour l'assagir. Discipliner ses
ardeurs sans éteindre sa flamme, tel est le problème qui se posera
éternellement à toute société désireuse de vivre et de se perpétuer. Et
il faut reconnaître que notre vieille institution monogame ne l'a pas
trop mal résolu, puisqu'elle se maintient, vaille que vaille, contre le
flot sans cesse renaissant de toutes les concupiscences.
Les révolutionnaires des deux sexes auront fort à faire pour la démolir.
Et cependant le règne de l'amour libre sera précaire ou impossible, tant
que le mariage restera en possession des lois et des moeurs. Et c'est
pourquoi nous les voyons s'attaquer avec véhémence à la société qui le
sanctionne et au christianisme qui le consacre. Comprenez-vous leur
tactique? Actuellement, le mariage est une citadelle fermée, à laquelle
la loi et la religion font une double ceinture de défense. Il s'agit
donc de la raser. Et à cet effet, les novateurs prêchent, et aux âmes
confiantes qui brûlent d'y entrer, et aux âmes déçues qui brûlent d'en
sortir, la même doctrine, qui est «l'union libre par le libre amour.» On
ne saurait être plus logiquement révolutionnaire. Impossible de ne pas
voir dans l'affranchissement de la passion une suite directe de ce
dégoût de toute discipline, de cette impatience de tout frein, de cette
horreur de toute règle, de cette exaltation orgueilleuse du moi, qui est
le signe de l'individualisme anarchique. Le libre amour est un fruit de
l'esprit de révolte.
Tirez maintenant les conséquences de cette conception libertaire. Se
ramenant au désir charnel, l'amour est naturellement éphémère. Dès lors,
pourquoi s'épouser à perpétuité? L'entraînement passé, on se tournera le
dos. Le feu éteint, on se dira bonsoir, comme on se sera dit
bonjour,--sans cérémonie. A quoi bon se marier pour se démarier si vite?
Seulement, dans ce système, le mariage devient le roman d'un caprice et
l'histoire d'une sensation. Toute sanction disparaissant, il est
inévitable que les conjoints soient déchargés de toute obligation
respective, et que, se mariant pour le plaisir, ils s'abandonnent l'un à
l'autre sans grande réflexion, sauf à se séparer au premier
dissentiment. On se recherchera par appétit, pour les satisfactions de
la bête; et quand la fièvre du désir sera tombée, quand la désillusion,
qui naît souvent de la fréquentation intime, aura éteint la flamme dont
brûlaient nos amants de rencontre, quand la griserie des sens sera
refroidie, quand le charme de l'attraction passionnelle sera rompu,
Monsieur et Madame se tireront la révérence, en s'avouant, aussi
poliment que possible, qu'ils ont cessé de se plaire.
Avec l'union libre, pas d'avenir, pas de stabilité. Et qui ne voit que
la constitution d'une famille est incompatible avec les fantaisies et
les incohérences de la passion? «On ne bâtit pas sur le sable, écrit Mme
Arvède Barine. Il est parfaitement puéril d'essayer de fonder un ordre
quelconque sur la plus fragile des passions humaines, la seule que la
nature, qui avait ses raisons, ait faite éphémère. Un ambitieux reste
ambitieux, un avare reste avare, un amoureux ne reste pas amoureux. De
sorte qu'il faut, à toute force, qu'on le veuille ou non, aboutir à
l'amour libre.»
Et dès que la société conjugale n'est plus qu'une union de plaisir,--la
bête l'emportant sur l'esprit et les sens prévalant contre la
raison,--tout se gâte, tout s'affaisse, tout s'écroule. Plus de durée,
plus d'ordre, plus d'incorruptibilité. L'alliance de deux passions est
un arrangement précaire et orageux, un feu de paille qui éclate, brûle
et meurt, ne laissant qu'un peu de cendres que le vent soulève et
disperse. «Autant vivre sur une poudrière,» s'écrie Mme Arvède Barine
que je me plais à citer, afin qu'on ne prenne point mes raisonnements
pour l'expression inconsciente des préjugés masculins. Somme toute, un
ménage, d'où l'on a chassé l'idée de devoir, ne saurait vivre en paix et
en sécurité.
Cela étant, le problème apparaît dans toute sa simplicité, et la femme
distinguée, dont je viens d'invoquer le témoignage, l'a encore formulé
en perfection: «Abattre le foyer ou dompter la passion.» Pas de milieu:
il faut choisir entre ceci ou cela, entre l'ordre chrétien ou le
sensualisme libertaire. Au lieu que l'Évangile fait des deux époux un
tout indivisible, une seule âme, un seul coeur, une seule vie,
l'individualisme révolutionnaire s'efforce de maintenir intactes et
indépendantes les deux unités passagèrement rapprochées. Une étoile
double, tel est le symbole du mariage, dont Bossuet a marqué l'idéal, en
disant qu'il est «la parfaite société de deux coeurs unis.» Pour
réaliser cette sublime harmonie, loin d'ériger le plaisir en culte et la
passion en loi,--ce que Bourdaloue appelle dédaigneusement «l'idolâtrie
de la créature»,--il importe d'assurer pour but à l'union conjugale la
fondation d'une famille vertueuse et la formation d'honnêtes gens.
C'est l'honneur du mariage chrétien d'imposer à notre animalité un joug
moral qui la rehausse et la purifie, de faire pénétrer le sentiment du
devoir dans l'acte le plus sensuel et l'idée de dévouement dans
l'instinct le plus égoïste, de dompter, de discipliner notre plus basse
nature par la règle du don irrévocable de soi-même à l'époux choisi pour
la vie.
Bien mieux, avec son cortège de garanties, de promesses, de
restrictions, le mariage est une sûreté pour les deux conjoints, mais
surtout pour la femme. Ne vous récriez pas! Le mariage associe à
perpétuité l'existence et la dignité de l'épouse à l'existence et à la
dignité du mari; il honore, il légitime, il sanctifie la maternité; il
rattache les conjoints l'un à l'autre par un fil légal. Et je répète que
ce lien est plus profitable à la femme qu'au mari; car, étant la plus
faible, elle est plus particulièrement intéressée à enchaîner l'homme à
son sort. A cela, elle gagne la stabilité de sa condition, la sécurité
du lendemain. Le vieux mariage est donc pour elle une assurance contre
les hasards de la vie. Et bien que certaines femmes puissent en
souffrir, il n'est point douteux que ses règles soient bienfaisantes au
plus grand nombre. Est-il sage, est-il prudent, pour satisfaire quelques
exaltées qui étouffent dans la «prison» du mariage, de démolir l'antique
foyer, au risque d'aggraver les souffrances de celles qui vivent
paisiblement, heureusement, sous son abri?