Nous ne commettrons point l'injustice de confondre toutes les unions
libres avec le libertinage. Il peut s'en trouver, sur le nombre, d'aussi
stables que les mariages les plus réguliers. À celles-là, il ne manque
qu'une chose: la consécration civile et religieuse. L'auteur des _Unions
libres_ a même accompli le prodige de mettre une réelle dignité dans un
acte si contraire aux idées et aux moeurs régnantes. Lorsqu'il maria ses
enfants, il fut donné lecture aux assistants d'une déclaration de
circonstance, où la beauté de la forme rehausse l'indépendance
dédaigneuse de la pensée. En voici le début: «Les jeunes couples,
desquels vous êtes tous ici les parents et amis, se marient,--mais non
devant l'autorité civile, et s'abstiennent de tout contrat, serment ou
instrument officiel. L'acte est insolite, il peut être facilement
incriminé; mais ils ont réfléchi avant de s'y engager.» Et plus loin:
«Le mariage est une coutume vieillie, mais pas encore démodée... Nous
nous dispenserons de cette inutile cérémonie... Qu'on ne dise pas qu'il
faut accepter l'intervention légale, sauf à être confondus avec ceux qui
tournent l'union sexuelle en incontinence... Allons au fond des choses:
à tromper ou être trompé, il n'est point de remède.» Les garanties
qu'édicte la législation actuelle importent peu. «L'amour méprise tout
autre répondant que lui-même.» La déclaration se termine par ces mots:
«Maris, nous comptons qu'on n'aura jamais à nous confondre avec de
vulgaires séducteurs... Femmes, nous déclarons faire résolument et de
propos délibéré ce que tant de filles séduites, nos soeurs malheureuses,
n'ont fait que par faiblesse, par légèreté ou par ignorance[130].»
[Note 130: _Souvenir du 14 octobre 1882._ Unions libres, pp. 1, 21, 22,
23 et 27, _passim_.]
Dans le parti socialiste, également, il est des âmes droites qui
s'effarouchent de la complète «liberté amoureuse» que rêvait Fourier, et
du «gouvernement des choses de l'amour par un sacerdoce androgyne» que
les Saint-Simoniens avaient proposé. Tel ce brave Benoît Malon, qui
assignait bien au mariage futur, comme condition essentielle, «le choix
révocable des intéressés, choix libre et basé uniquement sur les
affinités intellectuelles, morales et physiques,» mais qui limitait le
libre amour «par le devoir moral vis-à-vis du conjoint et par le devoir
positif vis-à-vis des enfants.» Mais l'amour ainsi limité est-il bien le
libre amour?
Au demeurant, selon l'aveu du même auteur, tous les révolutionnaires
admettent que «les unions de l'avenir seront fondées sur le libre choix
affectif, et résiliables, quand le sentiment qui les inspira ne les
soutiendra plus[131].» Cette concession faite, combien de gens,--en
dehors de ces «Volontaires de l'Idée» à l'âme hautaine et au verbe si
fier,--auront le coeur assez pur et assez noble pour fuir
l'incontinence? L'amour libre est si proche du libertinage, que le
commun passera de l'un à l'autre sans hésitation ni scrupule.
[Note 131: _Le Socialisme intégral_, t. I, chap. VII, pp. 371, 372 et
375.]
M. Jean Grave a beau nous vanter «l'entente libre de deux êtres libres,»
et nous montrer tout ce que les relations sexuelles y gagneront en
franchise et en aisance; il a beau nous assurer que, dans le choix
qu'ils feront d'une compagne ou d'un compagnon, l'homme et la femme
émancipés, loin d'obéir aux viles préoccupations de l'existence,
n'interrogeront que leur «idéal éthique et esthétique:» il ne parviendra
pas à nous faire oublier combien les unions privées du frein religieux
et des garanties civiles deviendront précaires et instables. «Lorsque la
femme aime, ajoute-t-il, elle se moque des lois, de l'opinion et de tout
le reste; laissons-la donc s'épancher librement!» Dès qu'elle est prise
de la nostalgie de la boue, n'est-ce pas son droit de se jeter à plat
ventre dans le ruisseau? Mais rassurez-vous, gens de peu de foi: il
n'est pas douteux que, la consécration officielle abolie, «les
associations sexuelles seront plus normales et plus unies.»
C'est trop d'optimisme, en vérité! Où a-t-on vu qu'un noeud se resserre
lorsqu'on le dénoue? Depuis quand la licence engendre-t-elle la
stabilité? Qui peut se flatter de faire de l'ordre avec du désordre?
Pour calmer ces appréhensions, M. Jean Grave nous fait une réponse
admirable: après avoir confessé que «l'homme jeune est porté au
changement et à l'inconstance,» il nous assure que le propre de l'amour
réel est d'«assagir» les amants. «Laissons donc la nature se corriger
elle-même.»
Mais n'est-il pas à craindre que cette bonne mère mette quelque rudesse
dans ses corrections? Rarement deux coeurs s'aiment d'une égale
tendresse. En l'absence de tout lien, le moins épris ne sera-t-il jamais
tenté de «lâcher» son partenaire? Par suite, les dissentiments ne
deviendront-ils pas plus aigus, et les disputes plus aigres, et les
violences plus brutales, et les crimes passionnels plus fréquents? A
cela, on réplique, avec un détachement superbe, que c'est «au plus
aimant de savoir prolonger l'amour qu'il a su inspirer[132].» Voilà,
vous m'avouerez, une bien maigre sûreté pour la femme! Règle générale:
entre époux, le plus aimant est le plus sacrifié. N'est-ce pas le propre
de l'amour de nous rendre esclave de l'être aimé?
[Note 132: _La Société future_, pp. 334-338, _passim_].
Au vrai, si l'on excepte certaines unions estimables, il y a mille
chances que l'amour libre, en aiguisant les convoitises, entraîne le
commun des mortels au pire dévergondage. Impossible d'imaginer
conception plus foncièrement anarchique. Avec elle, plus d'ordre, plus
de paix, plus de foyer. Abandonnée au caprice sensuel, la vie devient
l'instabilité même. On est étonné que le collectivisme n'en soit point
troublé. Mais, pour abolir le mariage et la famille, socialistes et
anarchistes se donnent fraternellement la main. M. Deville nous déclare
que, dans la société de ses rêves, «les rapports sexuels seront des
rapports essentiellement privés, basés sur ce qui seul les rend dignes,
sur l'amour, sur le désir mutuel, aussi durables ou aussi variés que le
désir qui les provoque[133].» Et si un doctrinaire socialiste ramène
toutes les relations de l'homme et de la femme au désir, à une «crise
d'amour» comme disait Emile Henry, il n'y a pas lieu de s'étonner que
les anarchistes renchérissent sur ce thème désordonné. «Démontrer que la
nature, essentiellement capricieuse et fantaisiste, s'oppose, en amour
comme en toutes choses, à des engagements dont la rupture peut être
pénible ou difficile; que le désir est toujours légitime et que rien,
absolument rien, ne contredit à ce qu'il soit satisfait, lorsqu'il est
partagé; dire que les compagnons veulent, avec toutes les libertés,
celle de l'amour, ce qui signifie que, dans la mobilité ou la fixité des
accouplements, chacun ne doit s'inspirer que de ses attirances stables
ou variées, et que (c'est l'auteur qui souligne) _la fidélité n'est pas
plus une vertu que le contraire un vice_: telle est la série de vérités
que nous avons mission de propager[134].» Retenons bien cette
déclaration suggestive: «La nature est essentiellement capricieuse et
fantaisiste... Le désir, est toujours légitime... La fidélité n'est pas
une vertu.» Et c'est sur ce sable mouvant--et brûlant--qu'on se flatte
de fonder une nouvelle société! Autant bâtir sur un volcan.
[Note 133: _Le Capital de Karl Marx_, p. 44.]
[Note 134: _La Plume_, n° 97, 1er mai 1893, p. 205.]