III

Nous ne commettrons point l'injustice de confondre toutes les unions

libres avec le libertinage. Il peut s'en trouver, sur le nombre, d'aussi

stables que les mariages les plus réguliers. À celles-là, il ne manque

qu'une chose: la consécration civile et religieuse. L'auteur des _Unions

libres_ a même accompli le prodige de mettre une réelle dignité dans un

acte si contraire aux idées et aux moeurs régnantes. Lorsqu'il maria ses

enfants, il fut donné lecture aux assistants d'une déclaration de

circonstance, où la beauté de la forme rehausse l'indépendance

dédaigneuse de la pensée. En voici le début: «Les jeunes couples,

desquels vous êtes tous ici les parents et amis, se marient,--mais non

devant l'autorité civile, et s'abstiennent de tout contrat, serment ou

instrument officiel. L'acte est insolite, il peut être facilement

incriminé; mais ils ont réfléchi avant de s'y engager.» Et plus loin:

«Le mariage est une coutume vieillie, mais pas encore démodée... Nous

nous dispenserons de cette inutile cérémonie... Qu'on ne dise pas qu'il

faut accepter l'intervention légale, sauf à être confondus avec ceux qui

tournent l'union sexuelle en incontinence... Allons au fond des choses:

à tromper ou être trompé, il n'est point de remède.» Les garanties

qu'édicte la législation actuelle importent peu. «L'amour méprise tout

autre répondant que lui-même.» La déclaration se termine par ces mots:

«Maris, nous comptons qu'on n'aura jamais à nous confondre avec de

vulgaires séducteurs... Femmes, nous déclarons faire résolument et de

propos délibéré ce que tant de filles séduites, nos soeurs malheureuses,

n'ont fait que par faiblesse, par légèreté ou par ignorance[130].»

[Note 130: _Souvenir du 14 octobre 1882._ Unions libres, pp. 1, 21, 22,

23 et 27, _passim_.]

Dans le parti socialiste, également, il est des âmes droites qui

s'effarouchent de la complète «liberté amoureuse» que rêvait Fourier, et

du «gouvernement des choses de l'amour par un sacerdoce androgyne» que

les Saint-Simoniens avaient proposé. Tel ce brave Benoît Malon, qui

assignait bien au mariage futur, comme condition essentielle, «le choix

révocable des intéressés, choix libre et basé uniquement sur les

affinités intellectuelles, morales et physiques,» mais qui limitait le

libre amour «par le devoir moral vis-à-vis du conjoint et par le devoir

positif vis-à-vis des enfants.» Mais l'amour ainsi limité est-il bien le

libre amour?

Au demeurant, selon l'aveu du même auteur, tous les révolutionnaires

admettent que «les unions de l'avenir seront fondées sur le libre choix

affectif, et résiliables, quand le sentiment qui les inspira ne les

soutiendra plus[131].» Cette concession faite, combien de gens,--en

dehors de ces «Volontaires de l'Idée» à l'âme hautaine et au verbe si

fier,--auront le coeur assez pur et assez noble pour fuir

l'incontinence? L'amour libre est si proche du libertinage, que le

commun passera de l'un à l'autre sans hésitation ni scrupule.

[Note 131: _Le Socialisme intégral_, t. I, chap. VII, pp. 371, 372 et

375.]

M. Jean Grave a beau nous vanter «l'entente libre de deux êtres libres,»

et nous montrer tout ce que les relations sexuelles y gagneront en

franchise et en aisance; il a beau nous assurer que, dans le choix

qu'ils feront d'une compagne ou d'un compagnon, l'homme et la femme

émancipés, loin d'obéir aux viles préoccupations de l'existence,

n'interrogeront que leur «idéal éthique et esthétique:» il ne parviendra

pas à nous faire oublier combien les unions privées du frein religieux

et des garanties civiles deviendront précaires et instables. «Lorsque la

femme aime, ajoute-t-il, elle se moque des lois, de l'opinion et de tout

le reste; laissons-la donc s'épancher librement!» Dès qu'elle est prise

de la nostalgie de la boue, n'est-ce pas son droit de se jeter à plat

ventre dans le ruisseau? Mais rassurez-vous, gens de peu de foi: il

n'est pas douteux que, la consécration officielle abolie, «les

associations sexuelles seront plus normales et plus unies.»

C'est trop d'optimisme, en vérité! Où a-t-on vu qu'un noeud se resserre

lorsqu'on le dénoue? Depuis quand la licence engendre-t-elle la

stabilité? Qui peut se flatter de faire de l'ordre avec du désordre?

Pour calmer ces appréhensions, M. Jean Grave nous fait une réponse

admirable: après avoir confessé que «l'homme jeune est porté au

changement et à l'inconstance,» il nous assure que le propre de l'amour

réel est d'«assagir» les amants. «Laissons donc la nature se corriger

elle-même.»

Mais n'est-il pas à craindre que cette bonne mère mette quelque rudesse

dans ses corrections? Rarement deux coeurs s'aiment d'une égale

tendresse. En l'absence de tout lien, le moins épris ne sera-t-il jamais

tenté de «lâcher» son partenaire? Par suite, les dissentiments ne

deviendront-ils pas plus aigus, et les disputes plus aigres, et les

violences plus brutales, et les crimes passionnels plus fréquents? A

cela, on réplique, avec un détachement superbe, que c'est «au plus

aimant de savoir prolonger l'amour qu'il a su inspirer[132].» Voilà,

vous m'avouerez, une bien maigre sûreté pour la femme! Règle générale:

entre époux, le plus aimant est le plus sacrifié. N'est-ce pas le propre

de l'amour de nous rendre esclave de l'être aimé?

[Note 132: _La Société future_, pp. 334-338, _passim_].

Au vrai, si l'on excepte certaines unions estimables, il y a mille

chances que l'amour libre, en aiguisant les convoitises, entraîne le

commun des mortels au pire dévergondage. Impossible d'imaginer

conception plus foncièrement anarchique. Avec elle, plus d'ordre, plus

de paix, plus de foyer. Abandonnée au caprice sensuel, la vie devient

l'instabilité même. On est étonné que le collectivisme n'en soit point

troublé. Mais, pour abolir le mariage et la famille, socialistes et

anarchistes se donnent fraternellement la main. M. Deville nous déclare

que, dans la société de ses rêves, «les rapports sexuels seront des

rapports essentiellement privés, basés sur ce qui seul les rend dignes,

sur l'amour, sur le désir mutuel, aussi durables ou aussi variés que le

désir qui les provoque[133].» Et si un doctrinaire socialiste ramène

toutes les relations de l'homme et de la femme au désir, à une «crise

d'amour» comme disait Emile Henry, il n'y a pas lieu de s'étonner que

les anarchistes renchérissent sur ce thème désordonné. «Démontrer que la

nature, essentiellement capricieuse et fantaisiste, s'oppose, en amour

comme en toutes choses, à des engagements dont la rupture peut être

pénible ou difficile; que le désir est toujours légitime et que rien,

absolument rien, ne contredit à ce qu'il soit satisfait, lorsqu'il est

partagé; dire que les compagnons veulent, avec toutes les libertés,

celle de l'amour, ce qui signifie que, dans la mobilité ou la fixité des

accouplements, chacun ne doit s'inspirer que de ses attirances stables

ou variées, et que (c'est l'auteur qui souligne) _la fidélité n'est pas

plus une vertu que le contraire un vice_: telle est la série de vérités

que nous avons mission de propager[134].» Retenons bien cette

déclaration suggestive: «La nature est essentiellement capricieuse et

fantaisiste... Le désir, est toujours légitime... La fidélité n'est pas

une vertu.» Et c'est sur ce sable mouvant--et brûlant--qu'on se flatte

de fonder une nouvelle société! Autant bâtir sur un volcan.

[Note 133: _Le Capital de Karl Marx_, p. 44.]

[Note 134: _La Plume_, n° 97, 1er mai 1893, p. 205.]

Le féminisme français II: L'émancipation politique et familiale de la femme · 第 119 / 201 题