De cette indépendance de l'amour à la communauté des femmes, il n'y a
qu'un pas. Néanmoins l'école anarchiste s'abstient de le franchir: c'est
justice de le remarquer. Bien qu'enseignant avec unanimité que «tout est
à tous,» elle se refuse à mettre la femme en commun à l'égal d'une
marchandise ou d'un bétail. Le journal la _Révolte_ a publié jadis, sur
ce sujet, une déclaration de principes très nette qui mérite d'être
citée. «L'anarchie proclame la femme l'égale de l'homme, reconnaît son
indépendance, sa plus complète autonomie, jusques et y compris les
choses de l'amour. L'union des sexes, en anarchie, n'est subordonnée à
aucune formalité, à aucune réglementation. S'unissent ceux qui se
plaisent mutuellement, dans les conditions qu'ils débattent ensemble,
pour la durée que leur sympathie mutuelle est seule apte à mesurer. Il
n'y a pas de droits de l'homme sur la femme, de la femme sur l'homme;
aucun autre lien que leur consentement mutuel ne les retient. La
confiance et la franchise l'un envers l'autre, dans leurs rapports,
doivent être leurs seules régies. Ces unions seront-elles temporaires?
seront-elles durables? Il en sera ce que seront les individus; à ceux
qui aimeront durablement de savoir se faire aimer de même; aux
sympathies de se découvrir et de se faire accepter. La seule liberté
doit régler les rapports des sexes[135].»
J'ai pourtant l'idée que, si jamais le mariage doit disparaître, l'amour
libre jettera quelque trouble dans les sociétés anarchiques de l'avenir.
A trop laisser faire la nature, c'est naïveté de croire qu'on fondera
l'harmonie entre les hommes. Pour une minorité d'unions durables et
pacifiques, le relâchement des moeurs et l'émancipation des coeurs ne
manqueront point de produire une forte majorité d'unions passagères et
tourmentées, qui n'enfanteront que désordre et confusion. Vainement M.
Sébastien Faure nous promet qu'«au sein de cette application spontanée,
et véritablement libre, de la mystérieuse et harmonique loi d'affinité
des sexes et des individus, la paix et la fraternité s'épanouiront sans
effort, en même temps que s'établira, de génération en génération, la
plus touchante et la plus indestructible solidarité[136].» C'est trop
beau. La passion affranchie est grosse de conflits inévitables.
[Note 135: _La Révolte_, n° 25 du 4 au 10 mars 1893, p. 1.]
[Note 136: _La Plume_, n° 97, 1er mai 1893, p. 205.]
J'en atteste une expérience qui n'a point tourné précisément à l'honneur
de l'anarchisme; je veux parler d'un essai de colonisation libertaire
qui fut tenté, en 1892 et 1893, par le citoyen Capellaro. Très décidés à
fonder un paradis terrestre dans les solitudes vierges du Brésil, trente
compagnons environ avaient secoué la poussière du vieux monde, confiant
leurs économies à Puig Mayol, le caissier, qui commença par filer, comme
un simple bourgeois, avec le fonds social. Sans s'émouvoir de cette
déconvenue, on construisit des abris en commun, on planta des choux en
commun, on engraissa, on occit, on mangea des porcs en commun: c'était
l'âge d'or. Il dura peu. L'idylle fut lamentablement interrompue par les
disputes que les compagnes firent éclater entre les compagnons. On eut,
entre frères, des «histoires de femmes.» Il est écrit qu'Ève troublera
même le paradis anarchiste[137].
[Note 137: J. BOURDEAU, _l'Anarchisme révolutionnaire_. Revue de Paris
du 15 mars 1891.]
M. Melchior de Vogué a prononcé une parole de sagesse le jour où il a
déclaré que «la guerre serait éternellement inévitable, tant qu'il y
aurait entre deux hommes une femme et un morceau de pain.» Même à elle
seule, la femme trouvera toujours le moyen de mettre le monde en feu.
Quant au morceau de pain, c'est bien sec; on réclame aujourd'hui du
beurre, beaucoup de beurre, avec. Ce ne sera pas une petite affaire pour
la Sociale d'assouvir les appétits du corps et les convoitises des sens.
Il est plus facile de déchaîner les passions que de les satisfaire.