II

Et notez que le socialisme n'échappe pas davantage à la logique de

l'erreur, de la négation, de la destruction. On ne saurait même dire

qu'il met plus de retenue dans son langage, ou plus de réserve dans ses

conclusions. En tout cas, le libre amour figure au programme de ses

réformes à venir. Engels, que le collectivisme international vénère

comme un de ses plus illustres docteurs, a écrit ceci: «Quand aura

grandi une génération d'hommes qui, jamais de leur vie, n'auront été

dans le cas d'acheter à prix d'argent, ou à l'aide de toute autre

puissance sociale, l'abandon d'une femme, et une génération de femmes

qui n'auront jamais été dans le cas de se livrer à un homme en vertu

d'autres considérations que l'amour réel, ni de se refuser à leur amant

par crainte des suites économiques de cet abandon,--quand ces gens-là

seront arrivés, ils se moqueront de ce qu'on aura pensé sur ce qu'ils

devaient faire[126].» Je le crois bien! L'amour libre engendre toutes

les licences.

Bebel, une autre tête du socialisme allemand, a prophétisé avec éclat

l'avènement d'une liberté nouvelle, qu'il appelle la liberté de

l'instinct. «L'union de la femme avec l'homme sera un contrat privé,

sans intervention d'aucun fonctionnaire quelconque. La satisfaction de

l'instinct sexuel est chose aussi personnelle à tout individu que la

satisfaction de tout autre instinct naturel.» La liberté de l'amour

comprendra «et la liberté de choisir et la liberté de rompre.» Un lien

antipathique est «immoral,» puisqu'il «contrarie la nature[127].» Tel

est le collectivisme de l'amour; et les livres d'où j'extrais ces idées

ont été traduits à peu près dans toutes les langues.

[Note 126: _L'Origine de la famille, de la propriété privée et de

l'État._ Traduction française de Henri RAVÉ, p. 110.]

[Note 127: _La Femme et le Socialisme_, chapitre consacré à _la femme

dans l'avenir_.]

Au reste, la plupart des socialistes français se montrent non moins

favorables aux libres penchants de la femme émancipée. Ils se refusent à

comprendre que, «pour la femme mariée, l'honnêteté soit censée résider

dans la continence,» et que l'opinion la flétrisse, lorsqu'elle

succombe, «de ce qu'on appelle son déshonneur.» Ils constatent avec

affliction que «le fait pour la femme de se livrer à celui qu'elle aime

et qui la désire, sans que cela ait été préalablement affiché, publié et

contresigné, est un acte des plus tragiques.» M. Gabriel Deville ne s'en

tient pas là: il appelle de ses voeux l'âge heureux où, «librement, sans

crainte de mésestime, filles et garçons pourront écouter leur nature,

satisfaire leurs besoins amoureux et exercer tous les organes dont

l'hygiène exige le fonctionnement régulier[128].»

[Note 128: _Le Capital de Karl Marx._ Aperçu sur le socialisme

scientifique, p. 43.]

Enfin, la presse populaire du parti socialiste ne fait elle-même aucun

mystère de ses sympathies pour l'union libre. Si, autrefois, le mariage

a joué un certain rôle dans l'humanité, il a perdu maintenant tout

caractère d'utilité aux yeux de M. Fournière, qui va jusqu'à déclarer,

dans la _Petite République_, que la famille est un «simple groupe

d'habitude.» L'essentiel est de substituer au joug pesant des mariages

d'aujourd'hui les chaînes légères et fleuries qui, dans l'avenir, seront

l' «unique lien des amants.» S'adressant à la «soeur bien-aimée» qui

brûle de conquérir son indépendance: «Va, lui dit-il sur le mode

lyrique, poursuis ta route héroïque vers le rachat de ton sexe et la

liberté de l'amour. Ta morale, crée-la toi-même!» Somme toute, l'union

libre fait partie de l'évangile révolutionnaire. «La société socialiste

ne reconnaîtra qu'un élément d'union entre les amants, l'amour,--le

reste n'étant qu'une comédie destinée à parer d'un titre légal la

prostitution de l'un ou de l'autre, quelquefois des deux ensemble.» Nous

sommes donc fixés sur l'idéal socialiste. Le monde ne sera vraiment

régénéré qu'en ramenant l'union des sexes à la simplicité toute naïve et

toute nue des âges d'inconscience. Voilà qui ouvre à l'humanité des

perspectives infiniment plus riantes que les obligations austères du

Code civil. Quant aux femmes abandonnées, elles trouveront aisément des

«consolateurs[129].»

[Note 129: _La Petite République_ des 8 et 9 avril 1895.]

Le féminisme français II: L'émancipation politique et familiale de la femme · 第 118 / 201 题