I.--MORALE ANARCHISTE: L'ÉMANCIPATION DU COEUR ET DES SENS;
LA LIBÉRATION DE L'AMOUR; L'APOLOGIE DE L'INCONSTANCE.
II.--MORALE SOCIALISTE: LA SUPPRESSION DU MARIAGE; LA
RÉHABILITATION DE L'INSTINCT; L'AFFRANCHISSEMENT DES SEXES.
III.--NOCES LIBERTAIRES.--LA SOUVERAINETÉ DU
DÉSIR.--UNANIMITÉ DES CONCLUSIONS ANARCHISTES ET
SOCIALISTES EN FAVEUR DE L'UNION LIBRE.
IV.--NE PAS CONFONDRE L'INDÉPENDANCE DE L'AMOUR AVEC LA
COMMUNAUTÉ DES FEMMES.--ILLUSIONS CERTAINES ET DÉCEPTIONS
PROBABLES.
I
Il est bien entendu que, loin d'être la conséquence d' «attirances»
réciproques qui jettent deux êtres dans les bras l'un de l'autre, la
plupart des unions sont subordonnées à des combinaisons de fortune, à
des calculs d'argent. Ce sont des associations d'intérêt machinées
souvent par des parents avides en dehors des futurs conjoints, de telle
sorte que le mariage est réduit, comme dit M. Sébastien Faure, à «un
contrat parcheminé dont les articles sont tout et le signataire à peu
près rien.» Tel se marie pour faire une fin, tel autre pour redorer son
blason; celui-ci pour payer son étude, celui-là pour relever son crédit.
La dot est la grosse affaire du mariage. Il n'est pas jusqu'à l'ouvrier
qui ne recherche une bonne ouvrière, ayant en main un métier lucratif.
Bref, la femme est épousée non pour elle-même, mais pour son apport.
Et que les hommes ne répliquent point qu'aujourd'hui les jeunes filles
sont rares, qui offrent leur main sans s'assurer que le futur mari a le
moyen de prévenir leurs désirs ou du moins de pourvoir à leurs besoins.
On leur répond que là est le mal. Se marier, c'est pour la femme se
vendre contre la table et le logement; et ce trafic est un avilissement.
Les mariages d'inclination sont des contes bleus. De part et d'autre, on
ne se recherche, on ne s'unit que par intérêt. Le mariage est un marché
qui ne va point sans marchandage. Et voici la conclusion très grave
qu'en tire l'écrivain anarchiste déjà cité: «Puisque, au lieu de se
donner sans condition, sans calcul, sans arrière-pensée, suivant
l'impulsion naturelle des affinités instinctives, chacun des deux
conjoints compare ce qu'il vend à ce qu'il achète et ne consent à donner
qu'à la condition de recevoir,--neuf fois sur dix le mariage n'est, à
proprement parler, qu'une forme spéciale et respectée de la
prostitution[117].»
Et sur ce point, le socialisme ne pense ni ne parle autrement que
l'anarchisme. Pour M. Gabriel Deville, «le mariage n'est, dans son
ensemble, que la prostitution par devant le maire,» puisqu'au sens
élémentaire du mot, la prostitution consiste «dans la subordination des
rapports sexuels à des considérations financières[118].»
[Note 117: _La Douleur universelle_, chap. VI, p. 318.]
[Note 118: _Le Capital de Karl Marx_, p. 43-44.]
Mais laissons ces gros mots. Il est trop vrai que la vie est fréquemment
l'occasion d'unions mercantiles où l'esprit de lucre étouffe l'esprit de
famille. Ne défendons point ce qui est indéfendable. Est-il démontré,
pour cela, que les mariages de passion soient toujours les plus sages? A
qui fera-t-on croire que les mariages de convenance soient
nécessairement inconvenants, et ceux de raison absolument
déraisonnables?
Car, enfin, il faut bien en se mariant songer au lendemain, aux
obligations de la vie, aux besoins de la famille, à l'avenir, aux
enfants. L'amour, le fol amour, est l'imprévoyance même; il hypnotise,
endort et aveugle les plus sensés. Point de sagesse qui tienne contre
les sophismes de la passion et les emportements du coeur et des sens.
Combien les parents ont raison de songer, pour leurs enfants trop
enclins à les oublier, aux réalités de l'existence et aux charges du
ménage! S'aimer ne dispense point de vivre. Pourquoi incriminer
violemment ceux qui se préoccupent de pourvoir en même temps à ceci et à
cela? Il est évident que, si l'humanité n'était pas condamnée aux soucis
du pain quotidien, on ne comprendrait point de si vulgaires calculs.
Lorsque la Révolution sociale nous assurera les bienfaits de la poule au
pot et de ses accessoires, lorsque, d'un coup de sa baguette magique,
elle emplira nos assiettes et nos verres à chaque repas, alors seulement
nous pourrons vaquer, sans distractions mesquines, aux plaisirs
désintéressés du pur amour. Jusque-là, notre vie sentimentale sera
forcément traversée de viles préoccupations d'argent.
Et d'ailleurs, les mariages d'inclination, pas plus que les mariages
d'intérêt, ne trouvent grâce devant les tendres scrupules de nos grands
réformateurs. Se marier, même sans dot, c'est se lier, et partant se
diminuer. Qu'une alliance soit conclue, fût-ce sous l'impulsion la plus
spontanée du coeur, devant M. le Curé ou seulement devant M. le Maire,
le pacte conclu et l'obligation créée font dégénérer l'amour en
servilité.
Ici encore, anarchistes et socialistes poursuivent les mêmes fins.
On a pu lire dans la _Freiheit_, la feuille la plus exaltée du parti
libertaire, qui a été longtemps dirigée par le compagnon Most, ce
programme des merveilles de la Commune à venir: «Il est évident que la
femme, réellement affranchie aussi bien que l'homme, dispose de son
libre arbitre de la manière absolue. L'amour s'est affranchi de la
prostitution; le mariage renonce à la bénédiction de l'Église ainsi
qu'au sceau de l'État; il est uniquement basé sur les sentiments et les
inclinations de ceux qui forment les communautés sexuelles; la famille
en arrivera insensiblement à faire place à de plus vastes associations
d'humains fraternisant ensemble[119].» Et donc, plus de mariage
religieux, plus de mariage civil, plus de sacrement, plus de contrat.
C'est aussi l'idéal de l'auteur des _Unions libres_, qui déclare avec
fierté que «l'amour méprise et refuse tout autre répondant que
lui-même.» Plus de liens, plus de cautions. C'est «une utopie que de
minuter la sincérité sur papier timbré[120].»
Du reste, le mariage transforme à la longue les amants les plus
passionnés en «compagnons de chaîne,» comme dit M. Jean Grave. Sans
parler des espérances déçues, l'habitude, l'indifférence, la satiété,
l'ennui, ne tardent pas à disjoindre les coeurs que la loi a unis pour
la vie[121]. On se néglige, on se dispute. L'homme devient un bourru
malfaisant et la femme un vrai démon. Le mariage tue l'amour.
[Note 119: _La Freiheit_, n° du 24 mai 1881.]
[Note 120: _Souvenir du 14 octobre 1882._ Unions libres, p. 24.]
[Note 121: _La Société future_, _eod. loc._, p. 336-337.]
Il faut voir M. Sébastien Faure prendre en pitié le prosaïsme énervant
des unions régulières! De quoi parle-t-on entre époux? Des domestiques,
des affaires, du loyer, des enfants, de la lessive à faire et à sécher,
de la pluie et du beau temps, des cheminées qui fument, d'une médecine à
prendre ou des notes à payer. Quelle platitude! Plus de propos galants,
plus de conversation amoureuse. Le coeur de la ménagère n'est plus ému
que par «la peur de laisser brûler son rôti.» Préoccupations ridicules!
Existence stupide et froide! Les époux sont les «fonctionnaires du
mariage.» L'obligation de la vie commune les déprime et les avilit.
Que faire pour les sauver d'eux-mêmes? Leur assurer l'indépendance, la
variété des choix et des liaisons, et les rendre à l'amour qu'ils ont
renié et perdu. L'union libre est la condition essentielle de
l'émancipation suprême. La liberté de la pensée n'est point complète
sans la liberté du coeur. De même que l'esprit, l'amour ne doit
connaître ni subir aucune entrave. Vivre avec un conjoint que l'on
n'aime plus, s'engager à l'aimer toujours et promettre de ne jamais en
aimer un autre, surveiller ses sens et maîtriser sa chair, voilà des
assujettissements insupportables dont la barbarie égale l'absurdité. «Le
mari n'a pas seulement juré d'aimer la même femme, il s'est interdit le
droit de désirer les autres que son mariage a plongées dans une sorte de
veuvage, puisqu'il est comme mort pour elles; la femme n'a pas seulement
promis d'appartenir toujours au même homme, elle a pris aussi
l'engagement de se refuser à tous les autres, pour lesquels ses charmes
doivent ne pas exister.» De si cruelles anomalies révoltent et serrent
le coeur de M. Sébastien Faure. Et voyez les suites: défiance, jalousie,
astuce, soupçon, querelle, hypocrisie. «La vie commune devient un
perpétuel mensonge[122].» Notre mariage est une prison, d'où les forçats
ne peuvent s'évader que par l'adultère avec tous ses risques ou par le
divorce avec tous ses ennuis.
[Note 122: _La Douleur universelle_, pp. 320 et 321.]
Dès lors, point de cérémonie nuptiale, ni à l'église ni à la mairie;
point de contrat solennel, ni religieux ni civil; point d'engagements,
point de chaînes. Toutes ces formalités assujettissantes sont
inconciliables avec la libre et parfaite expansion de la femme. Plus
d'alliance conclue ni devant un prêtre, ni devant une autorité
quelconque, pas même devant nos concierges. Il ne faut plus même de
ménage durable. L'inconstance est une loi de nature.
Vous avez bien lu? Je n'invente rien. M. Sébastien Faure tient à nous
faire observer que les «mêmes inconvénients» résultent des unions
légales et illégales, des ménages réguliers et irréguliers. «Ces
dernières unions ne sont, en définitive, que de véritables mariages
auxquels fait défaut la sanction civile et religieuse; car la
cohabitation, la communauté des intérêts, les habitudes ancrées et
surtout la naissance des enfants, par les responsabilités et les devoirs
qu'elle impose au père et à la mère, créent à la longue, entre ceux-ci,
des liens moraux tout aussi forts que les chaînes forgées par la Loi ou
l'Église[123].» Or, tout lien, quel qu'il soit, est «immoralité» et
«folie». Pourquoi? Parce qu'il est «en absolue contradiction avec notre
nature mobile, inconstante, capricieuse.» M. Sébastien Faure s'en
explique avec un sang-froid dépourvu de toute pudeur; et, quelque
blessante que soit sa thèse pour des oreilles honnêtes, il est bon d'en
citer quelques extraits pour montrer où veulent en venir les logiciens
de l'amour libre: «On ne peut pas plus répondre de son coeur que de sa
santé. Notre «moi» se transforme sans cesse; nous ne sommes jamais
identiques à nous-mêmes... La nature, essentiellement électrique, ne
saurait se plier aux rigides exigences d'un contrat de longue haleine;
la nouveauté, toujours attrayante, nous séduit par ses inconnus chargés
de grisantes promesses... Il n'est peut-être pas un sentiment plus
versatile que l'amour, et il est non moins exact que son objet varie
fréquemment... La divine fleur de l'amour parfume toute notre existence,
sans doute; mais ce ne sont pas les rayons des mêmes prunelles qui la
tiennent épanouie, et il est extrêmement rare que ce soient les doigts
chéris de la même enchanteresse qui la cueillent à chaque renouveau...
Le désir ne s'alimente que de variété et la passion ne vit que de désir;
or, le mariage est pour celui-ci une sorte de condamnation à mort... Il
est déraisonnable de garantir solennellement la fixité de nos
sentiments[124].» Ces citations nous remettent en mémoire le jugement
que le compagnon Charles Malato a porté un jour sur le compagnon
Sébastien Faure: «Il serait parfait, s'il consacrait aux questions
d'urgence immédiate le quart du temps qu'il emploie à formuler ses
syllogismes ou à pratiquer l'amour libre. Ah! Faure, quand donc
cesseras-tu d'être le Lovelace de l'anarchie pour en devenir le
Danton[125]?»
[Note 123: _La Douleur universelle_, p. 316, note 1.]
[Note 124: _La Douleur universelle_, pp. 318 et 319.]
[Note 125: _De la Commune à l'Anarchie_, 2e édit., p. 256.]
Au fond, l'union libre est pleinement conforme à l'état de nature qui
est le rêve essentiel de l'anarchie. Les humains doivent s'unir un peu
comme s'accouplent les bêtes, sans lien d'avenir. Deux amoureux se font
des visites et les suspendent, se rapprochent et se quittent: c'est leur
affaire. La société n'a point le droit de s'occuper des choses du coeur.
Est-ce trop dire maintenant que l'émancipation de l'amour tend, par une
pente invincible, à nous ramener à la pure animalité?