III

Malheureusement, ces scrupules ne touchent guère les partisans de

l'union libre. Peu leur importe de vivre, d'homme à femme, sur la foi

d'un traité constaté par le maire et béni par le curé. Leur farouche

individualisme s'irrite de ces précautions cérémonieuses. Bien que le

divorce soit une brèche faite au foyer conjugal, il ne leur agrée point;

de sorte que, par un effet propre à toutes les demi-mesures qui

s'arrêtent à la moitié du chemin, cet expédient tant vanté ne contente,

ni ceux qui voudraient détruire la famille, ni ceux qui voudraient la

sauver. Il blesse en effet l'indissolubilité sacramentelle, sans

satisfaire l'indépendance passionnelle. Et pourtant, lors du vote de la

loi du 27 juillet 1884, c'était l'idée de beaucoup de gens que le

divorce rajeunirait le mariage. Suivant eux, la loi Naquet avait tout

réparé, tout renouvelé, tout modernisé. A l'heure qu'il est, cette

opinion «centre-gauche» ferait sourire. En réalité, le divorce ne

contente plus personne. «Il est dangereux,» disent les timorés. «Il est

insuffisant,» répliquent les intransigeants.

De ces deux tendances d'esprit, quelle est la plus agissante et la plus

forte?

Il n'est pas douteux que les méfaits du divorce effraient de nombreux

esprits qui, après avoir accepté son rétablissement sans grand scrupule,

se demandent maintenant avec inquiétude, à la vue de l'effrayante

multiplicité des ruptures légales, si cette épidémie n'est pas de celles

dont un peuple peut mourir doucement, mais sûrement. Et nous entendons

des libéraux, des modérés, que cette expérience a déçus, nous dire d'un

ton désolé: «Décidément, il eût mieux valu repousser le divorce

qu'affaiblir le mariage. Pourquoi ne s'est-on pas contenté d'introduire

dans le Code civil, suivant l'esprit du droit canon, des nullités de

mariage plus nombreuses et plus accessibles, dont l'application à des

cas précis et limités n'aurait pas été susceptible, à la différence du

divorce, d'une extension indéfinie? Pourquoi surtout ne s'est-on pas

contenté, en 1884, de remanier et de compléter le régime de la

séparation de corps, en renforçant ses effets, de manière à alléger plus

efficacement le lien conjugal, sans le rompre irrévocablement? Pourquoi

a-t-on attendu jusqu'en 1893 pour rendre l'époux victime plus

indépendant de l'époux coupable, sans ruiner toutefois l'indissolubilité

conjugale?»

Ces regrets sont vains. Mieux vaudrait, assurément, démolir le divorce

que démolir le mariage. Mais le mal est fait, l'impulsion est donnée, et

l'on n'entrevoit point la possibilité de remonter, de sitôt, le courant

qu'une loi imprévoyante a déchaîné sur là société française. La seule

chose qui puisse être tentée avec quelque efficacité, c'est de lutter

contre le flot grandissant des doctrines licencieuses, qui prétendent

tirer du principe imprudemment réintégré dans nos codes toutes les

conséquences pernicieuses qu'il renferme. Terrible est la logique des

idées; et celle du divorce nous mènerait loin, si les moralistes de

bonne volonté ne lui barraient le chemin.

Or, aucun moyen n'est plus propre à préserver les hommes des surprises

et des catastrophes, que de les renseigner exactement, et sur les

risques du chemin qu'ils ont pris à l'aventure, et sur les dangers de la

pente où des indications mensongères ont entraîné leurs pas. Qu'on sache

donc que telle est la pression du divorce sur nos moeurs, qu'elle nous

mènerait insensiblement, si nous n'y prenions garde, à l'abolition du

mariage et à la reconnaissance légale de l'union libre. Voyez plutôt les

conséquences que les féministes échauffés en déduisent et les

réclamations hardies qu'ils en tirent.

Le divorce, déclarent-ils, est une libération incomplète, un débouché

inaccessible, une issue trop étroite, hérissée de formalités coûteuses

et de difficultés décourageantes. Élargissons cette porte basse, afin

que les époux la franchissent aisément.

Et d'abord, il faut que le mariage puisse être dissous par le

consentement mutuel des époux. Une fois admis que les obligations du

mariage sont purement humaines, la logique exige que les deux volontés,

qui suffisent à les former, suffisent également à les dénouer. «Le

divorce actuel est d'ordre restrictif!» Voilà, pour MM. Paul et Victor

Margueritte, son grand défaut. Pourquoi l'a-t-on décapité de sa vraie

cause qui est l'incompatibilité d'humeur? Depuis que la loi a sécularisé

les justes noces, les «faillis du mariage» ne peuvent rester associés à

perpétuité. «L'heure sonnera de l'affranchissement complet, logique et

humain du divorce.» Un «congé» silencieux, rapide, à bon marché, sans

atermoiements, sans papier timbré, s'il est possible, voilà l'idéal.

«Brisons les fers des époux mal assortis qui cessent de se comprendre et

de s'aimer. Leur conscience, leurs coeurs, leurs chairs ne peuvent être

asservis. La route est large: qu'elle soit libre[100]!»

[Note 100: Paul et Victor MARGUERITTE, _Mariage et divorce_. La Revue

des Revues du 1er décembre 1900, p. 469.]

Ainsi donc, dès que deux conjoints s'accordent pour se tourner le dos,

la rupture s'impose. En fait, ajoute-t-on, ce genre de divorce existe

déjà, puisqu'il peut se réaliser par une simple supercherie des

intéressés, tel qu'un flagrant délit d'adultère concerté d'avance ou

quelque sévice publiquement reçu après entente. Il suffira donc de le

rendre officiel, aisé, prompt et sûr, en substituant le divorce par

consentement au divorce par complicité. Aussi facilement que le maire

nous marie, aussi facilement le juge devra nous désunir. Que cette

simple raison lui suffise: «Nous ne nous aimons plus, séparez-nous.» De

même qu'au moment du mariage, l'autorité n'a point exigé des futurs

conjoints les preuves de leur amour, ainsi la justice ne saurait leur

imposer, au moment du divorce, la démonstration de leur indifférence ou

de leur antipathie. M. Naquet nous déclare avec hauteur que «le divorce

par consentement mutuel, c'est la loi naturelle[101].»

[Note 101: Lettre à M. Joseph Renaud, _op. cit._, p. 152.]

D'autres vont plus loin et souhaitent que le mariage puisse être annulé

sur le seul désir de l'un ou de l'autre conjoint. N'est-ce pas la

conclusion d'une pièce célèbre, les _Tenailles_, de M. Paul Hervieu?

Rien de plus logique. Si l'on veut que le mariage cesse d'être un piège,

et qu'il devienne la grande route que l'on suit à deux librement,

volontairement, joyeusement, il n'est que de permettre à chacun de

secouer le joug à son gré. Sinon, l'union légitime restera ce qu'elle

est parfois, un attelage d'ennemis.

Ne dites pas qu'à ce compte le caprice de l'un fera la loi de l'autre,

et qu'il est contraire à tous les principes d'équité qu'un contrat,

solennellement formé par l'échange de deux volontés, puisse être rompu

par la volonté d'un seul. Ces scrupules juridiques n'embarrassent guère

les gens de lettres. N'ajoutez pas que la liberté est une cause

d'inconstance et d'incertitude; ne rappelez pas ces pensées si vraies de

Chateaubriand: «L'habitude et la longueur du temps sont plus nécessaires

au bonheur, et même à l'amour, qu'on ne pense. On n'est heureux dans

l'objet de son attachement, que lorsqu'on a vécu beaucoup de jours, et

surtout de mauvais jours avec lui. On ne s'attache qu'au bien dont on

est sûr; on n'aime point une propriété que l'on peut perdre.» On vous

répondra qu'il est absurde de décréter l'amour, la constance et le

dévouement à perpétuité; qu'il est absurde que «l'étau paralyse tout

souhait d'évasion.»

Et le divorce devenu plus accessible, le mariage sera moins vil. Et l'on

nous cite certains cas douloureux, certaines situations

compliquées,--assez rares,--que le divorce par la volonté d'un seul peut

dénouer rapidement. On a une telle foi dans l'excellence de la liberté,

que, pour remédier à quelques exceptions cruelles, on ouvre à tous les

ménages la porte de la maison commune, en leur conseillant d'en sortir

pour une simple incompatibilité d'humeur. Quelle imprudence! Faciliter

la désunion: voilà ce qu'on nous offre pour restaurer le mariage!

Mais on ne s'arrête point, comme on voudrait, à moitié chemin du

divorce. Dans la pièce que nous citions plus haut, M. Paul Hervieu fait

dire à l'un de ses personnages: «Quand un mari et une femme sont

capables de s'entendre sur le divorce, ils en auraient déjà moins

besoin. C'est pour ceux qui sont incapables de tout accord, même de

celui-là, que le divorce aurait dû être inventé.» Seulement, voyez la

conséquence: dès que le divorce est tenu pour un principe de libération

offert au caprice de chacun des époux, dès que la répudiation est

abandonnée à la volonté d'un seul, la société est entraînée, par une

pente irrésistible, à la reconnaissance de l'union libre. Se démarier au

gré de l'un ou de l'autre, qu'est-ce donc; sinon le droit individuel de

s'aimer pour un temps et de rompre à son bon plaisir? Cette déduction

inévitable,--qui est pour le commun des honnêtes gens la condamnation du

divorce,--est saluée avec joie par l'anarchisme aristocratique comme la

fin du mariage. Les _Tenailles_, notamment, ont été applaudies à la

Comédie française à raison même de leurs prétentions libertaires.

«Débarrassons-nous de ce qui nous gêne!» tel est le mot d'ordre de la

belle société qui, au-dessus de tous ses devoirs, place le droit

imprescriptible de s'amuser.

Il est bien entendu, par ailleurs, que l'interdiction qui empêche

l'époux adultère de se marier avec son complice devra disparaître de la

jurisprudence du divorce. Est-il, en effet, restriction plus

stupéfiante? Une femme a trompé son homme parce qu'elle ne l'aimait pas,

et elle ne pourra pas épouser son amant parce qu'elle l'aime!

Interdiction pour elle de substituer un mariage d'amour à un mariage

sans amour. L'État, qui s'est prêté complaisamment à la célébration de

celui-ci, refusera de solenniser celui-là. Quoi de plus absurde et de

plus cruel? La loi ne doit pas séparer artificiellement deux

partenaires, que la bonne nature convie aux jeux de l'amour et du

hasard.

La logique du divorce est-elle épuisée? Pas encore. La spirituelle

Sophie Arnould disait que «le divorce n'est que le sacrement de

l'adultère.» Est-ce pour faire mentir ce mot célèbre, qu'un législateur,

M. Viviani, a déposé, en juin 1891, sur le bureau de la Chambre, un

projet de loi tendant à supprimer le délit d'adultère? Pour lui, tout

manquement à la fidélité conjugale est une offense purement morale, un

simple abus, de confiance dont le divorce est la sanction naturelle et

suffisante. Et cela encore est logique. Vous qui croyez que le mariage

est la base de la famille, comme la famille est la base de la société,

vous direz sans doute que supprimer les peines édictées contre

l'adultère, c'est lui accorder le bénéfice d'une encourageante impunité,

c'est l'excuser et presque l'autoriser, et que, si les entraînements

aveugles de la passion peuvent expliquer les violations de la foi

conjugale, on ne saurait absoudre celles-ci par une disposition

générale, sans ébranler profondément les assises du foyer domestique. Et

pourtant, qu'on ne s'y trompe pas: c'est le devoir de fidélité qu'on

cherche à effacer de nos lois, après en avoir banni l'indissolubilité.

Du moment que le Code civil tient le mariage pour un contrat résoluble,

pour un pacte résiliable, n'est-il pas inconséquent de punir ceux qui

cherchent à bénéficier, par un adultère, de l'annulation qui leur a été

promise? Comprend-on une loi qui permet aux époux de s'évader du

mariage, et qui les frappe de pénalités pour l'acte même qui leur en

ouvre la porte?

Et voilà pourquoi le divorce semble déjà aux esprits «avancés» une

concession insuffisante, une demi-mesure, un «procédé orléaniste,» comme

disait le terrible Raoul Rigaud; voilà pourquoi encore les mêmes gens

voient dans l'adultère une simple offense privée sans conséquence

publique, un coup de canif insignifiant à la loi du contrat, une

peccadille,--tandis que les anarchistes de lettres, poussant la logique

jusqu'au bout, le représentent comme un acte de courage, un acte de

vertu, une libération sublime qui élève l'homme et la femme au-dessus

des lois, au-dessus des conventions et des préjugés, et prépare la

revanche de la Nature contre la Société. Où nous mène cette tolérance

relâchée des uns, cette immoralité audacieuse des autres? Il est facile

de le deviner. Elles ouvrent directement la voie aux libertaires des

deux sexes qui ont pour devise: «La femme libre dans l'union libre.» On

sait du reste que ce système est en faveur chez nos frères les animaux,

qui se piquent rarement d'une fidélité durable. Et qu'est-ce que la

famille humaine, sinon un type d'animalité supérieure?

Au surplus, si nous voulons savoir ce qu'il faut conclure de toutes ces

aggravations habilement déduites du divorce actuel, les hardis

jouisseurs, qui prêchent à la femme l'émancipation de l'amour, ne se

feront pas faute de nous le dire. Écoutons-les.

La loi du mariage est une convention vieillie et surannée, ou mieux, un

préjugé barbare, étroit, tyrannique, dans lequel les époux, emprisonnés

comme en un filet, se débattent avec une rage impuissante. Il ne suffit

plus que le divorce en ait élargi les mailles et desserré les noeuds.

Bénie soit l'idée libératrice qui permettra enfin aux deux sexes de

s'affranchir de ce régime accablant! Revenons à la simplicité de nos

origines, à cette morale primitive, toute nue, qui consiste uniquement à

satisfaire ses passions amoureuses, sans réticence, sans honte, sans

remords. Contre le droit de libre existence, de libre amour, de libre

plaisir, il n'est ni promesses ni scrupules qui tiennent. Devant la

bonne nature, les devoirs conjugaux n'existent pas. L'être humain, mâle

ou femelle, n'en a véritablement qu'un seul, qui est de conquérir et de

conserver sa pleine indépendance envers et contre tous. Que ceux qui ont

encore le souci de leur dignité reprennent donc leur liberté

imprudemment aliénée, car elle est inaliénable! Dès qu'un époux est

fatigué de l'autre, l'association doit être dissoute et liquidée. Le

mariage, qui s'oppose à cette solution bienfaisante, est une servitude

abominable. Il n'en faut plus! Démolissons au plus vite ce vieux régime

cellulaire où des milliers d'êtres, conjoints malgré eux, étouffent et

agonisent. N'est-il pas juste que l'humanité jouisse au moins de la

liberté des bêtes?

Le féminisme français II: L'émancipation politique et familiale de la femme · 第 108 / 201 题