II

Le grand malheur du divorce (outre qu'il est un parjure, c'est-à-dire la

violation des serments échangés) vient de ce que la déchirure qu'il

produit est irréparable. A la différence de la séparation de corps, qui

laisse l'avenir ouvert à la réconciliation, il coupe, il tranche--et ne

recoud jamais. Et pourtant, n'est-ce pas à l'abri des foyers

indestructibles que se forment les familles unies? et n'est-ce pas

l'ensemble des familles unies qui constitue les nations fortes? Dans un

pays comme le nôtre, où la nature est si douce, si démente, si riche, si

tentatrice, chez un peuple au sang chaud, à l'âme ardente, aux

sensations vives, n'était-il pas à craindre qu'en supprimant

l'indissolubilité du mariage, on excitât les mauvais désirs, l'appétit

du changement, les convoitises basses et inavouables, toute cette fange

d'immoralité où l'homme ne saurait s'abaisser sans une irrémédiable

déchéance?

Or, quoi qu'on dise et quoi qu'on fasse, le mariage est devenu, par

l'effet du divorce, quelque chose comme un «concubinage légal»

régulièrement constaté et éventuellement résoluble. Que l'un des

stipulants s'avise de manquer à ses promesses et de violer ses

engagements,--la belle affaire! Bonnes gens, consolez-vous! Le bail est

résiliable. S'il vous arrive d'en souffrir, rompez le contrat et

liquidez l'association.

Et les enfants! Impossible de parler du divorce sans que ce cri vous

monte aux lèvres. Voici deux époux mal assortis, d'humeur contraire, de

goûts opposés. Rien de plus naturel, hélas! rien de plus humain qu'ils

rêvent d'une rupture définitive, espérant trouver peut-être, dans une

nouvelle union le bonheur qu'ils ont vainement cherché dans la première.

Mais ils ont des enfants: que deviendront ces épaves du mariage? Car

voilà bien les victimes du divorce!

Admissible, à la rigueur, dans les unions stériles, parce qu'il

intervient alors entre deux êtres complètement libres, le divorce est un

grand malheur lorsqu'il désunit deux époux qui ont une postérité, car

celle-ci en souffre. Qu'est-ce, lorsque la mère divorcée se remarie,

sous le fallacieux prétexte de donner un meilleur père à son enfant? Et,

en effet, le second mari ne sera point sans exercer une autorité de fait

sur le pauvre petit. Faites ensuite que le premier reparaisse et,

s'adressant à son ancienne épouse, s'efforce de lui reprendre son fils

ou sa fille: voyez-vous la situation cruelle de l'enfant, que se

disputent cet homme et cette femme qui ne sont plus conjoints et qui

sont restés ses parents? Et quel rôle va jouer le second mari dans ce

conflit? Un rôle atroce ou ridicule. Pour ces gens, la vie est un enfer.

Je ne sais point de conflits plus douloureux.

Mais les fervents du libre amour ne s'embarrassent guère de ces misères

et de ces souffrances. Si vous leur dites que l'indissolubilité du

mariage est fondée même sur des raisons biologiques,--puisque lès petits

des hommes n'atteignant que très tard leur développement complet, il

importe que les parents restent unis pour y pourvoir jusqu'au bout,--on

vous fera cette réponse stupéfiante que, passé la première enfance, les

petits humains requièrent moins de soins qu'on ne le croit, et qu'en

tout cas «les lycées officiels ne laissent plus aujourd'hui à la famille

qu'un rôle secondaire[99].»

[Note 99: Joseph RENAUD, _op. cit._, p. 146.]

Ce raisonnement de célibataire fera sourire les mères et les proviseurs.

Quoi de plus malheureux qu'un petit être abandonné des siens et remis

comme un fardeau gênant en des mains mercenaires, si honnêtes, si

dévouées qu'elles puissent être? De par la nature, le père et la mère se

doivent au bonheur de la frêle créature qu'ils ont mise au monde.

Et qu'on ne dise pas que cet excès de sensibilité pour le plus faible va

contre la marche de l'émancipation humaine, que les époux, eux aussi,

ont droit à la liberté et au bonheur, et qu'on ne saurait les forcer de

sacrifier ce trésor inaliénable à leurs obligations de tendresse et de

protection envers l'enfant, en les condamnant au terrible supplice d'une

union forcée, sans paix et sans amour. Ce langage est anarchique. Pour

nous qui, plaçant le devoir au-dessus du bonheur, subordonnons la

jouissance égoïste des individus à l'intérêt supérieur de la famille et

de sa descendance, notre choix est fait. Loin de sacrifier l'enfant aux

parents, nous maintenons que les parents doivent se sacrifier pour

l'enfant. C'est, notamment, l'obligation des époux mal assortis de ne se

soustraire à la vie commune qu'à toute extrémité, lorsque leur personne

est exposée à des violences ou à des sévices graves, ou encore, lorsque

la moralité des enfants est soumise à des contacts avilissants et à des

exemples détestables.

Et maintenant, la séparation et le divorce sont-ils plus profitables aux

femmes qu'aux maris? Il semble bien qu'on doive, sur la foi des

statistiques, répondre affirmativement à cette question, puisque la

justice intervient plus souvent sur la demande de l'épouse que sur les

instances de l'époux. Serait-ce que les maris sont d'humeur plus

endurante et plus résignée? ce qui est possible; ou bien que les femmes

leur sont supérieures en vertu et en moralité? ce qui n'est pas douteux.

En tout cas, par un reste de galanterie désintéressée, certains hommes

se laissent condamner sans se défendre. S'ils ont des griefs, ils les

taisent; et la femme triomphe. Douloureuse victoire, lorsque l'union,

rompue ou relâchée, a donné naissance à des enfants dont la mère aura la

garde et la responsabilité! Savez-vous surtout mission plus lourde et

plus grave, pour une femme divorcée ou séparée, que la charge d'un ou de

plusieurs garçons à élever et à établir? La mère ne reconquiert tout ou

partie de son indépendance qu'au prix d'une aggravation de soucis, de

tourments, de devoirs. Plus mince encore est le profit du divorce, si

l'on envisage le dommage qu'il cause au sexe féminin tout entier, en

affaiblissant, en discréditant le mariage, que nous considérons comme

l'abri tutélaire de la mère et de l'enfant.

Il est donc à souhaiter que les tentations de révolte et de désunion

soient combattues, refoulées, étouffées, autant qu'il est possible, par

la conscience des parents. En songeant aux intérêts et aux droits de

l'enfance, en se rappelant qu'eux-mêmes ne sont pas sur terre pour

l'unique satisfaction de leurs aises, pour l'unique plaisir de leurs

sens, en se disant qu'à chercher en de secondes noces, aussi aléatoires

que les premières, une égoïste félicité, ils porteraient un préjudice à

peu près certain à ce dépôt redoutable et sacré,--l'enfant,--que les

lois mystérieuses de l'existence ont remis entre leurs mains, les époux

éviteront peut-être plus facilement la suprême et irréparable déchirure

du divorce, qui n'allège momentanément leurs épreuves qu'en blessant,

pour la vie, les pauvres innocents auxquels ils doivent amour, et

protection.

Le féminisme français II: L'émancipation politique et familiale de la femme · 第 107 / 201 题